interview

Alain Durré: "La BCE devrait augmenter son programme de 500 milliards d'euros"

Alain Durré (Goldman Sachs) table sur une augmentation des achats d'obligations de 500 milliards d'euros. ©Frédéric Pauwels / HUMA

Le récent jugement de Karlsruhe pourrait influencer les débats de la BCE, souligne Alain Durré (Goldman Sachs), qui se dit modérément optimiste pour les marchés boursiers européens.

Alain Durré, chef économiste de Goldman Sachs à Paris, a travaillé dix ans à la Banque centrale européenne (BCE) dans la division qui préparait les recommandations de politique monétaire. Il parle d'une réunion "importante" ce jeudi

Que doit-on attendre de la BCE ce jeudi? 

La BCE devrait d’abord réviser de manière sévère ses prévisions de croissance et d’inflation. Et dans la foulée, elle devrait remonter la taille de son programme d’urgence contre la pandémie (PEPP) de 500 milliards d’euros, le faisant passer de 750 à 1.250 milliards d’euros.

"Nous prévoyons une chute de 11% du PIB de la zone euro sur l’année 2020 et un rebond de 8% en 2021."

Y a-t-il urgence en la matière?

La BCE achète 8 à 9 milliards d’euros d’obligations par jour. À ce rythme, elle atteindrait les 750 milliards d’ici septembre. Il est donc nécessaire d’élargir le programme. Sur le plan économique, nous prévoyons une chute de 11% du PIB de la zone euro sur l’année 2020 et un rebond de 8% en 2021, avec un retour de l’activité à son niveau d’avant crise qui n'aurait pas lieu avant la mi-2022. 

La BCE pourrait-elle acheter, comme la Federal Reserve, des obligations plus risquées comme celles d'entreprises qui viennent de tomber en catégorie spéculative?  

Je ne le pense pas. Dans le contexte du récent jugement de la cour constitutionnelle de Karlsruhe, cela pourrait être vu comme le soutien à des entreprises qui ne sont pas entièrement solvables. Et cela pourrait poser des problèmes juridiques sérieux à la BCE.  

Ce jugement de Karlsruhe, qui oblige la BCE à justifier son programme d’achat, pourrait donc peser sur les discussions au sein du conseil des gouverneurs? 

Le jugement de Karlsruhe porte sur l’ancien programme de rachat lancé en 2015 (PSPP) et pas sur le récent programme contre la pandémie (PEPP). Toutefois, ce jugement crée un précédent pour le PEPP qui sera probablement aussi attaqué par la cour de Karlsruhe. Ce jeudi, certains gouverneurs pourraient donc mettre en avant qu’il est nécessaire de bien justifier l’augmentation de 500 milliards d’euros du programme. Certains pourraient aussi avancer que si la BCE est trop agressive, cela pourrait compliquer le processus des discussions européennes sur le plan de reprise. Les pays dits frugaux (Pays-Bas, Autriche, Suède, Danemark), qui sont opposés à la mutualisation des dettes, pourraient se sentir plus à l’aise pour faire durer les discussions sachant que la BCE est toujours là pour contrer la crise.

"Avec le jugement de Karlsruhe, certains gouverneurs pourraient mettre en avant qu’il est nécessaire de bien justifier l’augmentation de 500 milliards d’euros du programme."

Le revirement d’Angela Merkel ainsi que le plan européen qui avalise l’idée d’une dette commune pour venir en aide aux pays touchés par la crise du Covid-19 vous ont-ils surpris? 

Ce n’est pas entièrement surprenant dans la mesure où il existe déjà des obligations communes. Elles sont liées à l’EFSM, le mécanisme européen de stabilisation financière, ainsi qu’aux instruments pour l’équilibre des balances de paiement et aux obligations de la Commission de la cadre de l’Euratom. Leur encours atteint 80 milliards d’euros. Ici on parle de 850 milliards d’euros (750 pour le plan de relance et 100 pour le plan Sure) mais, attention, ce ne sont toutefois pas des "eurobonds" avec une intégration budgétaire complète. Ce qui est toutefois intéressant, c’est le revirement de la Chancelière Merkel qui se joint au Président Macron pour favoriser des transferts (subventions) aux pays et non des prêts. Le jugement de Karlsruhe, qui est assez puissant, n’y est peut-être pas étranger. Ce que les juges allemands nous disent entre les lignes, c’est que si nous voulons plus d’intégration européenne, cela doit se faire par un processus démocratique via les Parlements nationaux et non pas par le bilan de la BCE. C’est aux gouvernements à prendre leurs responsabilités. Avant Christine Lagarde, c’est ce que disait déjà Mario Draghi. Selon lui, l’action de la BCE peut permettre de gagner du temps mais la solution finale pour stabiliser la zone euro doit venir des gouvernements. Le message semble avoir été reçu.

"Le risque italien n'a pas tout à fait disparu."

Une crise sur l’Italie s’éloigne-t-elle aujourd’hui, comme semblent l'indiquer les marchés?  

À court terme, le risque d’une crise s’est effectivement éloigné compte tenu de cette dynamique positive avec le plan de la Commission européenne. Mais à plus long terme, on doit toujours se poser la question de la convergence économique de l’Italie. Le risque n’a donc pas tout à fait disparu.

Pour les marchés boursiers européens, restez-vous optimistes après le récent rebond? 

Modérément pour les indices globaux. Le premier rally boursier que l’on a connu il y a quelques semaines a été tiré par les valeurs défensives et de croissance, ce qui est assez atypique en comparaison des reprises précédentes sur les marchés d'actions. En revanche, le rally actuel, tiré par les actions cycliques et les titres "value" est plus habituel dans une reprise. Il est possible que la surperformance des valeurs cycliques se poursuive quelques semaines. Historiquement, de tels rallys durent quatre mois. En revanche, compte tenu des niveaux de valorisation élevés, nous voyons une hausse limitée, de l’ordre de 5% à un horizon de 12 mois pour les indices boursiers européens.

"Nous voyons une hausse limitée, de l’ordre de 5% à un horizon de 12 mois pour les indices boursiers européens."

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