interview

Catherine Mann (Citigroup): "2020 est en meilleure position que cette année"

©siska vandecasteele

Catherine Mann, économiste en chef de Citigroup, se veut rassurante pour 2020. Toutefois, elle souligne un trop grand optimisme sur les marchés financiers depuis que la Fed a abaissé ses taux d’intérêt. L’économiste était de passage à Bruxelles pour expliquer ses prévisions.

Beaucoup de gens se demandent si une nouvelle crise pourrait surgir l’année prochaine. Est-ce que vous partagez cet avis?

Quelques personnes craignent une récession globale ou un ralentissement économique important l’année prochaine, mais je ne partage pas cet avis. Je ne vois pas les États-Unis tomber en récession. Nos projections n’anticipent pas non plus un ralentissement économique mondial. En 2021, 2022 et 2023, la croissance économique mondiale va progresser de la même manière que sa moyenne historique sur les vingt dernières années. On voit que quelques personnes s’inquiètent pourtant d’une crise aux États-Unis, et un peu moins pour un ralentissement économique mondial.

"Quelques personnes craignent une récession globale ou un ralentissement économique important l’année prochaine, mais je ne partage pas cet avis."

Aux États-Unis, beaucoup de personnes utilisent des modèles pour prédire les récessions. Certains de ces modèles affichent une probabilité de 50%. Mais d’autres affichent une probabilité de moins de 20%. Cette différence s’explique surtout par les données utilisées pour le modèle de probabilité. Si vous incluez beaucoup de données des marchés financiers, vous obtenez une plus grande probabilité de récession. Parce que les marchés d’actions affichent une valorisation très élevée et la courbe des taux s’est inversée. Certains modèles intègrent aussi la trajectoire des taux d’intérêt de la Réserve fédérale américaine, et les attentes de ces modèles résultent sur une baisse de ces taux parce que la probabilité de récession est élevée. Par contre, les modèles qui intègrent des données de marchés financiers mais aussi des statistiques sur le marché du travail, la croissance des emplois, les hausses de salaires, le désendettement des ménages affichent une plus faible probabilité de récession. Alors ceci montre la difficulté de comprendre ce qui se passe avec la croissance économique.

Pourquoi?

Catherine Mann a pris ses fonctions de chief economist chez Citigroup en 2018. Avant cela, elle a été chef économiste puis directrice de la recherche économique entre 2014 et 2017 à l’Organisation de coopération et développement économiques (OCDE).

Elle a aussi travaillé comme économiste à la Réserve fédérale américaine et servi au sein du Council of economic advisers de l’administration Bush. Elle est diplômée en économie de l’université de Harvard et a décroché son doctorat au MIT en 1984.

 

 Les marchés financiers sont focalisés sur des données comme les PMI manufacturiers, la production industrielle, le commerce, qui sont tous touchés par les vents contraires de la guerre commerciale. Si vous vous focalisez sur ces données, cela vous donne une image négative avec des craintes d’impact sur la consommation et l’emploi. Mais selon mon opinion, en 2020, les vents contraires de la guerre commerciale ne vont pas changer. Mais la guerre commerciale a tellement escaladé cette année et l’impact a été important. Alors je pense que celle-ci ne sera plus aussi forte en 2020. De plus, des nouvelles positives venant du marché de l’emploi, de la consommation, de la demande pour les services, dont les services financiers qui restent solides, placent 2020 en meilleure position que cette année. Ceci est valable pour les États-Unis, mais pour l’Europe aussi.

Même pour l’Allemagne, qui s’est retrouvée au bord de la récession récemment?

L’Allemagne a été proche de la récession si vous regardez les chiffres agrégés. Mais si vous faites la distinction entre la consommation et la production manufacturière, vous obtenez une vision différente de ce qui se passe en Allemagne. L’écart entre les PMI de services et les PMI manufacturiers est le plus grand au niveau historique. Cela montre l’importance de l’impact de la guerre commerciale. Vous avez aussi des problèmes spécifiques en Allemagne qui durent depuis des années comme la chimie, les inondations et le Dieselgate.

Est-ce que cela signifie que les banques centrales ont du mal à interpréter les données économiques, en particulier aux Etats-Unis, où la Fed a dû baisser trois fois ses taux d’intérêt?

"On voit une convergence pour une politique de maintien des taux d’intérêt de la Fed."

Les dernières réunions de la Fed ont montré un changement de ton dans les discussions. Plus tôt dans l’année, les discussions tournaient autour des inquiétudes pour les secteurs externes, mais celles-ci ont désormais disparu. Des craintes sur l’inflation avaient également surgi et elles se sont affaiblies. Le focus des discussions s’est porté sur le soutien à l’expansion mesurée par le marché du travail. L’accent a été placé sur cette donnée, plutôt que sur l’inflation et la guerre commerciale. On voit aussi une convergence des vues pour une politique de maintien des taux d’intérêt en 2020 à leur niveau actuel. Certains gouverneurs ont indiqué que des baisses de taux d’intérêt conduiraient à des marchés financiers plus hauts sans avoir d’effet bénéfique pour le marché de l’emploi. Cela conduirait aussi à des craintes sur la stabilité financière.

Cela va à l’encontre des souhaits du président américain, qui veut des taux d’intérêt négatifs.

On assiste à une convergence des vues au sein de la Réserve fédérale américaine. Cela compte davantage que quelques tweets.

En Europe, les taux d’intérêt restent bas et même négatifs. Pourquoi est-ce que cela ne change pas?

En Europe, le problème, comme l’a souligné l’actuelle présidente de la Banque centrale européenne Christine Lagarde, réside dans la balance de politique entre les outils de l’institution et la politique budgétaire et structurelle, comme les taxes et la recherche et développement. Elle a plaidé pour un meilleur équilibre entre les deux, qui conduirait à une meilleure croissance économique. Ce meilleur équilibre donnerait aussi plus de marge de manœuvre pour la politique monétaire. Christine Lagarde a insisté sur ce point, et son prédécesseur Mario Draghi aussi. La question repose donc sur l’intention des gouvernements européens à un niveau national mais aussi européen. On voit qu’un consensus des pays se dégage autour du climat. Le thème rassemble les nations européennes. Il pourrait aussi modifier l’équilibre entre la politique monétaire et la politique des gouvernements.

La lutte contre le changement climatique peut-elle relancer la croissance économique en Europe?

La lutte contre le changement climatique est un problème mondial. Mais l’Europe est une zone géographique très large. Si les gouvernements européens peuvent s’accorder sur une stratégie commune, cela enverrait un signal aux consommateurs et aux entreprises. Cela créerait un environnement pour que les investissements décollent pour les entreprises, pour s’attaquer à la transition climatique, comme l’adaptation, la mitigation des risques et l’innovation. Les gens en parlent. Les investisseurs privés soulignent qu’un prix fixe pour le carbone rendrait l’investissement plus attractif dans des sociétés.

L’année prochaine, les élections présidentielles américaines vont-elles conduire à de la volatilité?

"Actuellement, les marchés financiers anticipent deux baisses de taux d’intérêt de la Fed l’année prochaine."

Beaucoup de gens disent que la période des élections est synonyme de volatilité. Mais la question de la volatilité repose sur une autre donnée. Les marchés financiers prennent en compte différents éléments, dont la direction des taux d’intérêt. Actuellement, ils comptent sur une, voire deux baisses des taux d’intérêt aux Etats-Unis l’année prochaine. Ces attentes jouent un rôle important pour le prix actuel des actifs, la valorisation des actions et un écart moins grand de rendement entre les actifs les plus risqués et les moins risqués. Si la Fed exécute ce qu’elle a dit l’année prochaine, de maintenir ses taux d’intérêt, il va y avoir une déconnexion entre ce que fait la Fed et ce que pensent les marchés financiers. Cela va générer de la volatilité et un ajustement du prix des actifs.

Toutefois, on a vu ces dernières semaines que les attentes du marché pour les taux d’intérêt ont changé. Il y a quelques semaines, le marché s’attendait à deux baisses de taux et maintenant, il n’anticipe plus qu’une baisse de 30 points de base. On voit que le marché écoute ce que dit la Fed. Alors, la hausse de volatilité ne sera pas si importante. Les données du quatrième trimestre montrent aussi une solide croissance. Il faut voir comment vont réagir les marchés.

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