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Ces cygnes gris qui pourraient faire trembler les marchés en 2020

La montée des tensions entre l'Iran et les États-Unis en ce début d'année pourrait déboucher sur un conflit en 2020. ©AFP

Les États-Unis déclencheront une guerre économique sur deux fronts en 2020: un douloureux conflit commercial avec l’Europe et une guerre des capitaux avec la Chine. Ajoutez-y une bombe à retardement et des gouvernements instables, et nos "cygnes gris" prédisent une année chaotique.

Ne sous-estimez pas Donald Trump. Cette remarque peut sembler redondante après trois années de présidence de Trump, mais ceux qui annoncent des cygnes gris voient dans le caractère fantasque du président américain – associé à sa doctrine sous-jacente, qui trouve écho dans la campagne électorale – un autre risque important pour les marchés financiers en 2020. Après avoir annoncé la guerre commerciale et la destitution de Trump, la boule de cristal de notre panel dévoile cette fois une guerre ouverte sur plusieurs fronts. Avec l’incontournable Trump dans le rôle principal.

Mais bien entendu, les choses pourraient ne pas se passer comme prévu. Les cygnes gris sont par définition des scénarios qui s’écartent du consensus. Il s’agit d’événements dont la survenue est peu probable, mais qui, lorsqu’ils se produisent, ont un impact négatif ou positif important sur le marché. Il ne faut pas les confondre avec les célèbres cygnes noirs, qui sont par nature imprévisibles et ont des conséquences extrêmes.

Cette année, notre panel se compose de l’économiste en chef de KBC, Jan Van Hove, du professeur d’économie politique Matthias Matthijs, du campus de Washington de l’Université John Hopkins, et de Jan Longeval, professeur adjoint à la Vlerick Business School et propriétaire de la firme de consulting Kounselor. Nous avons également examiné les cygnes gris de Bilal Hafeez de Macro Hive. Hafeez a rédigé ces dernières années le rapport sur les cygnes gris de la banque d’affaires Nomura, mais a aujourd’hui lancé sa propre entreprise.

1/ Guerre commerciale avec l’Europe

Parmi tous les cygnes gris, une guerre commerciale entre les Etats-Unis et l’Europe est peut-être le plus probable après les récentes déclarations et piques lancées par l'administration Trump. Le représentant américain au commerce Robert Lighthizer n’a laissé planer aucun doute à la mi-décembre lorsqu’il a déclaré que "l’important déséquilibre des relations commerciales avec l’Europe ne peut pas durer". Lisez: l’Europe se retrouve dans le viseur de la politique protectionniste de Trump maintenant qu’un accord commercial partiel sera bientôt signé avec la Chine.

"Trump cible désormais l’Europe", explique Matthias Matthijs. "L’Europe est un objectif plus payant que la Chine, car Trump peut inclure la problématique de l’Otan, où il reproche à l’Europe de payer trop peu pour sa défense. De plus, il marque des points auprès de son opinion publique avec sa rhétorique sur les guerres commerciales. Le reproche que 'l’Europe subsidie tout' et que 'les États-Unis en sont les victimes' est un slogan qui reste très populaire aux États-Unis. Exiger que l’Europe ouvre davantage son marché peut faire mouche en cette année d’élections américaines".

Les conséquences d’une guerre commerciale entre les USA et l’Europe seraient quatre fois plus importantes que le Brexit.
Jan Van Hove
Économiste en chef de KBC

"Jusqu’à présent, Trump s’est montré raisonnablement ‘gentil’ avec l’Europe, mais je m’attends à ce qu’il teste la nouvelle Commission européenne", poursuit Matthijs. "Je crains que la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, soit moins à l’aise pour faire affaire avec Trump que son prédécesseur Jean-Claude Junker, un politicien expérimenté qui a réussi à conclure un deal avec le président américain. Ajoutez-y la priorité de la Commission von der Leyen sur les changements climatiques – une abomination pour Trump – et vous devez vous attendre à de nombreuses tensions entre les deux dirigeants."

Autre handicap de l’Europe: elle dépend beaucoup plus du marché américain que l’inverse. "L’idée d’une guerre commerciale est plus probable à cause de l’important rétrécissement du marché européen pour les entreprises américaines au cours des dix dernières années", estime Jan Van Hove.

D’après l’économiste en chef de la KBC, nous sous-estimons encore son impact. "En tant qu’économie très ouverte, l’Europe serait durement touchée, en particulier les petits pays. Nous avons mené des études d’impact qui révèlent que les conséquences d’une guerre commerciale entre les États-Unis et l’Europe seraient quatre fois plus importantes que le Brexit. De nombreux produits et secteurs seraient touchés. L’Europe se retrouverait dans une récession susceptible de durer plusieurs années."

À toutes fins utiles: le scénario de base de Van Hove prévoit que la guerre commerciale sera évitée. Mais il précise que les "nombreux accrochages" de ces derniers mois rendent l’escalade des tensions plus probable. Ces échauffourées portent sur les reproches américains envers les subsides d’Airbus, la "taxe Google" ou le gazoduc Nord Stream 2 avec la Russie, que les Américains espèrent paralyser avec des sanctions.

La prochaine façon de mettre la Chine sous pression portera sur les opérations en capitaux.
Jan Longeval
Vlerick Business School

2/ Guerre des capitaux avec la Chine

La guerre strictement commerciale entre les États-Unis et la Chine fait désormais partie du passé. "La prochaine façon de mettre la Chine sous pression portera sur les opérations en capitaux", prévient Jan Longeval. Il s’agira de bloquer les acquisitions chinoises aux États-Unis, d’interdire certains investissements américains en Chine et d’exclure des entreprises chinoises des bourses américaines.

"Il ne faut pas sous-estimer la détermination de Trump face à la Chine", explique Longeval. "Il s’agit d’un gigantesque bras de fer, où Trump veut à tout prix éviter que l’hyper ambitieuse Chine continue à grignoter la puissance américaine. Ceux qui pensent que le pire des tensions commerciales est derrière nous se trompent. C’est toute une doctrine qui sous-tend ces conflits: la suprématie du dollar et les énormes dépenses en matière d’armement en tant que piliers de la puissance américaine."

Longeval fait ici référence aux pouvoirs étendus confiés au CFIUS américain. "Ce comité chargé de l’analyse des acquisitions étrangères aux États-Unis, entre-temps peuplé de faucons de Trump, a déjà bloqué plusieurs contrats. Il peut désormais aussi empêcher certaines transactions immobilières et prises de participation minoritaires. Au même moment, Trump se sent renforcé par le fait que la guerre commerciale n’a encore eu aucune conséquence négative. Il peut remercier ici la politique souple de la banque centrale, qui semble danser au rythme de la Maison-Blanche."

Hafeez, l’ancien banquier de Nomura, cite lui aussi les contrôles des capitaux parmi les cygnes gris, y compris la radiation de la bourse d’entreprises chinoises cotées aux États-Unis. Récemment, le gourou des fonds spéculatifs, Ray Dalio de Bridgewater, a renchéri, citant le statut de monnaie de réserve mondiale comme ultime enjeu de la guerre des capitaux. Plusieurs politiciens américains n’acceptent plus que l’argent des pensions soit investi en Chine, car cela ne fait que renforcer cet adversaire géopolitique.

Les contrôles des capitaux pourraient déclencher une crise financière en Chine, explique Longeval. "Ils pourraient être l’étincelle qui fait exploser la bulle des crédits en Chine, avec comme conséquence une possible contamination des pays émergents et une hausse du dollar. Le prix de l’or pourrait dès lors lui aussi exploser, en particulier si les autorités chinoises communiquent sur leurs réserves en or."

Selon Longeval, les réserves en or de la Chine sont deux à trois fois supérieures au chiffre officiel de 2.000 tonnes. "Plusieurs banques centrales sont également en train de se constituer d’importantes réserves en or: en plus de la Chine, on peut citer la Russie et la Turquie. Ces pays entretiennent des relations difficiles avec Trump et sont en train de réduire la part du dollar dans leurs réserves de devises. C’est ce qui explique en partie pourquoi je pense que l’or sera un des meilleurs investissements de la nouvelle décennie."

Le protectionnisme ne cesse de progresser depuis des années et l’Histoire nous a appris qu’il était souvent un signe avant-coureur d’un conflit armé. Par ailleurs, certains protagonistes rendent la probabilité d’un conflit plus tangible.
Jan Van Hove

3/ Les conflits militaires

Si les cygnes gris se retrouvent malgré tout sur le sentier de la guerre, le monde ne pourra échapper à un véritable conflit militaire. C’est la principale préoccupation de Van Hove. "Nous ne pouvons exclure un conflit militaire aux conséquences économiques importantes. Le protectionnisme ne cesse de progresser depuis des années et l’Histoire nous a appris qu’il était souvent un signe avant-coureur d’un conflit armé. Par ailleurs, certains protagonistes rendent la probabilité d’un conflit plus tangible."

"Il est difficile de prédire où un tel conflit pourrait éclater", poursuit Van Hove. "Mais s’il perdure et implique plusieurs parties, nous devrons faire face à une explosion de l’inflation mondiale. Un tel choc peut provoquer un bouleversement de la politique monétaire et l’économie mondiale n’est pas prête à y faire face. Le prix du pétrole augmentera, et de nombreux segments de marchés – actions, obligations – seront impactés." De nouvelles attaques de style guérilla avec des drones lancés sur des champs pétroliers au Moyen-Orient peuvent aussi secouer le marché du pétrole, prévient Macro Hive.

4/ La chute de certains gouvernements

Une recrudescence de l’inflation dans la zone euro peut aussi venir d’ailleurs, et notamment de l’Allemagne, où le mariage malheureux entre chrétiens-démocrates (CDU) et socialistes pourrait provoquer la chute de la coalition actuelle. Les verts pourraient sortir renforcés de nouvelles élections et former un gouvernement avec la CDU, au sein duquel le parti vert mettrait probablement sur la table un plan d’investissement ambitieux. C’en serait alors fini de l’excédent budgétaire allemand, ce qui pourrait pousser d’autres pays de la zone euro comme la France, l’Espagne et l’Italie à oser rouvrir tout grand les vannes budgétaires.

Mon cygne le plus gris pour l’Europe, c’est la chute du gouvernement italien au cours des prochains mois.
Matthias Matthijs
professeur d’économie politique

Le déficit budgétaire moyen de la zone euro pourrait alors passer à 3% du PIB, prévient Macro Hive. Ajoutez-y les actions syndicales en faveur d’une hausse des salaires, et l’inflation pourrait faire un come-back fulgurant. La Banque centrale européenne (BCE) pourra ensuite commencer à normaliser sa politique.

Matthijs s’attend à la chute du gouvernement italien. "Mon cygne le plus gris pour l’Europe, c’est la chute du gouvernement italien au cours des prochains mois. J’évalue cette probabilité à 33%", ajoute Matthijs, qui vient de passer un mois à Rome à l’occasion d’une conférence. "Il est incroyable de constater à quel point le parti au pouvoir ‘5 étoiles’ est fragile. De nombreux élus du parti rejoignent le mouvement de droite ‘Lega’ (récemment en coalition au gouvernement avec le mouvement ‘5 étoiles’, NDLR) pour échapper à la restriction du nombre de mandats instaurée par le mouvement ‘5 étoiles’. Après de nouvelles élections, le leader de la ‘Lega’ Matteo Salvini pourrait devenir premier ministre et former une majorité avec le parti d’extrême droite italien ‘Fratelli d’Italia’".

Dans ce cas, la bombe à retardement sera à nouveau amorcée pour l’euro. "On s’attend à ce que Salvini baisse les impôts, augmente les dépenses publiques et balaie le pacte de stabilité européen. Et ce, au moment où l’Europe devra consacrer une grande partie de son énergie aux négociations sur le Brexit et où l’Allemagne sera gouvernée par une coalition fragile. La nervosité à propos de la dette souveraine italienne devrait revenir sur le devant de la scène."

5/ Une montagne de dettes

"Le monde a accumulé une montagne de dettes, en particulier dans les pays émergents. Si nous voulons les contrôler, nous avons besoin de taux d’intérêts bas", poursuit Van Hove. Et donc il regarde avec inquiétude du côté des taux. "Si les taux augmentent, nous aurons un effet boule de neige intenable. Si un problème se produit quelque part – par exemple une crise économique régionale qui se propage – il pourrait avoir d’énormes conséquences économiques."

Longeval évoque lui aussi l’intenable "super cycle" de l’endettement, qui est la conséquence de la lutte contre les précédentes récessions à grand renfort de déficits budgétaires et qui n’a pas permis aux pays concernés de réduire leur dette. C’est ce qui explique que des mesures de plus en plus extrêmes s’imposent aujourd’hui, comme les taux négatifs et le rachat massif de titres de créance par la banque centrale.

Johnson n’est pas fou au point de faire volontairement crasher l’économie britannique.
Matthias Matthijs

La révision stratégique de la politique monétaire de la BCE – prévue pour cette année – peut, selon Longeval, aboutir à un compromis. "En temps normal, on ne pourrait plus faire appel aux taux négatifs, ce qui permettrait d’éviter leurs effets indésirables, comme la pression sur les marges des banques et l’appauvrissement des épargnants. En cas de crise, par contre, on pourrait recourir à des taux nettement négatifs. Dans ce cas, des interventions seraient nécessaires. Dans un récent rapport, le Fonds monétaire international a déjà lancé quelques ballons d’essai intéressants, concernant entre autres le contrôle des liquidités. Car il est bien entendu possible de contourner les taux négatifs en cachant beaucoup d’argent sous le matelas."

Il faut certes chercher pour trouver des cygnes optimistes, mais ils sont bien présents. Pour Matthijs, la nervosité à propos du Brexit est "exagérée". Il s’attend à ce que, malgré ses gesticulations, le premier ministre Boris Johnson prolonge la période de transition pour éviter un Brexit dur (sans accord). "Johnson n’est pas fou au point de faire volontairement crasher l’économie britannique", estime Matthijs. "En cas de prolongation de la période de transition (prévue pour fin 2020, NDLR), il suffira de la rebaptiser." Pour éviter que Johnson ne perde totalement la face.

6/ Un second souffle

Van Hove se tourne vers les États-Unis où l’économie pourrait surprendre positivement. "L’économie américaine se situe dans la dernière phase du cycle, mais une victoire de Trump aux élections à la fin de cette année – avec un mandat plus solide – pourrait donner un coup de boost supplémentaire. Pour l’économie américaine et la bourse, Trump est considéré comme une vraie bénédiction. En cas de nouvelle victoire, il faudra donner un nouveau coup de pouce budgétaire." Et la réélection de Trump est quasiment assurée, estime Matthijs. "Les deux derniers présidents à ne pas être réélus avaient dû faire face à un ralentissement économique. Et je ne m’attends pas à une récession en 2020."

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