reportage

Ces tours du trading à haute fréquence qui foisonnent en Belgique

©Kristof Vadino

La Belgique est le chemin incontournable pour les tours de communication qu’emploient les firmes de trading à haute fréquence afin de transférer leurs données de marché entre Londres et Francfort.

À Houtem, dans la commune de Furnes, se dresse une impressionnante tour de communication au milieu des champs. Elle n’est pas difficile à trouver dans ce paysage des Polders. Deux techniciens dans une nacelle y travaillent.

En 2013, l’Etat belge réussit une transaction avec celle-ci qui lui rapporte gros. Il parvient à récolter 5 millions d’euros pour cette tour qui appartenait à l’Otan et n’était plus utilisée depuis la guerre froide. L’information est passée inaperçue à l’époque. Jusqu’à ce que l’agence de presse Bloomberg mette la main dessus l’année suivante. Cette tour de Houtem a été rachetée à prix d’or sur une mise de départ à 250.000 euros par Jump Trading, basée à Chicago. Rien n’indique sur place le nom du nouveau propriétaire.

Situation stratégique

L’endroit est stratégique, car lorsqu’on tire une ligne droite entre Slough, dans la banlieue de Londres, et Francfort, Houtem se situe pile sur cette ligne. Tout comme la Belgique, d’ailleurs.

©Mediafin

Haut de 243 mètres, le pylône racheté par Jump porte ses antennes qui lui servent à relier ces deux villes. Mais celles-ci font partie d’un réseau d’antennes relais car seules, elles n’ont qu’une portée de 120 kilomètres maximum, pas assez pour couvrir toute la distance. "Plus le réseau est proche de cette ligne théorique, plus il est en toute logique rapide", souligne Alexandre Laumonier, auteur des livres "5" et "6" consacrés au trading à haute fréquence. La tour relais d’Houtem se situe à Swingate en Grande-Bretagne, à 95 kilomètres à vol d’oiseau.

En Belgique, Jump Trading n’a pas acheté d’autre tour ni d’infrastructure assez hautes pour accueillir ses antennes. Il ne lui faut pas nécessairement que des tours. Un bâtiment assez élevé suffit pour qu’elle puisse y installer un mât. Jump Trading loue, comme d’autres firmes de trading telles que KCG, DRW, Optiver et Flow Traders, et aussi des entreprises spécialisées comme Custom Connect et McKay Brothers, des tours servant notamment aux télévisions nationales.

En Belgique, la société Norkring exploite notamment ce réseau, et une source proche du dossier confirme que des firmes de trading utilisent ses services. Mais il arrive aussi que ces pylônes appartiennent à des particuliers, comme à Flobecq, selon Alexandre Laumonier. "Les procédures pour installer une antenne destinée au trading à haute fréquence sont strictement les mêmes que celles exigées pour l’installation d’antennes de radio ou de téléphonie. Il faut demander l’autorisation au propriétaire du pylône, négocier un loyer annuel, puis obtenir une autorisation de la commune pour le permis de construire", ajoute-t-il.

L'émission Tout s'explique, sur RTL TVI, consacrée au trading à haute fréquence:

Plus rapides

"Ce réseau de tours et d’antennes a été mis en place pour envoyer des événements de trading comme les prix des titres d’un point A à un point B", explique Willem Sprenkeler, responsable corporate chez Optiver, basée à Amsterdam, qui a commencé à utiliser ce réseau en 2014. En d’autres termes, les firmes de trading comme Optiver cherchent à obtenir les prix d’un titre coté à la fois sur Xetra, la plateforme de la Bourse de Francfort, et sur le Liffe ou sur le Bats à Londres, afin d’en exploiter le moindre écart.

Les firmes de trading utilisent un tel réseau aux côtés de la fibre optique, car, comme le précise Willem Sprenkeler, "le réseau de fibre optique offre une plus grande capacité et peut transférer un plus grand choix de données différentes. Mais le réseau de fibre optique et celui des antennes sont utilisés pour différentes raisons".

Selon Stéphane Tyc, cofondateur de McKay Brothers, le débit standard d’une liaison par tours et antennes est de l’ordre de 60 à 150 mégabits par seconde, contre plusieurs terrabits par seconde avec la fibre optique.

4,19 millisecondes
C’est le temps que prend le transfert de données de marché entre Londres et Francfort avec l’utilisation des tours et antennes de communication.

Le réseau de tours et d’antennes utilisé par les firmes comme Optiver et Jump Trading leur permet d’obtenir leurs données de marché environ 40% plus rapidement qu’avec la fibre optique. Il ne faut que 4,192 millisecondes (4 millièmes de seconde) pour transférer des données de marché entre Francfort et Londres.

Dans le monde du trading à haute fréquence, qui se caractérise par l’emploi d’algorithmes pour exécuter des transactions à très grande vitesse, chaque avantage de temps compte. Et les firmes ne se font pas de cadeaux entre elles. "Nous louons notre réseau de fibre optique et de tours, mais nous avons aussi construit certaines antennes. Nous ne louons pas ce réseau ou une partie de notre infrastructure aux autres", témoigne Willem Sprenkeler.

"Parfois, certaines firmes veulent s’installer là où d’autres se trouvent déjà et il arrive qu’il n’y ait plus de place sur certains pylônes pour de nouveaux arrivants, sauf dans le cas où, comme Jump Trading en 2013, une firme achète un pylône pour en être le seul utilisateur", relève Alexandre Laumonier. En outre, aucune firme n’a voulu indiquer où se situe son réseau d’antennes, en invoquant des raisons de concurrence.

Polémique

"La construction d’un pylône est onéreuse, de l’ordre de plusieurs millions de dollars, soit parfois le coût d’un réseau entier."
Alexandre Laumonier
Auteur de livres sur le trading

De l’autre côté de la Manche, la présence de ces pylônes et antennes dérange la population. La commune de Richborough, dans le comté du Kent, est actuellement le théâtre d’une fronde des habitants contre DRW. Celle-ci projette d’y construire un pylône haut de 320 mètres, soit la même hauteur que le Shard à Londres, pour y installer ses antennes de trading. "À ma connaissance, le projet de Vigilant (une filiale de DRW) est unique en son genre au monde. Si les traders à haute fréquence aiment les hautes tours, la construction d’un pylône est onéreuse, de l’ordre de plusieurs millions de dollars, soit parfois le coût d’un réseau entier. Je pense que seules les firmes puissantes peuvent se permettre un tel investissement", note Alexandre Laumonier.

Le réseau s’étend

Ces tours et antennes ont plus récemment fait l’objet d’une attention particulière de la Bourse de Séoul. Car celle-ci s’inquiète de l’avantage déloyal que donnent ces tours à ceux qui les utilisent par rapport au reste du marché. En juillet, elle a demandé à ses utilisateurs s’ils emploient ce genre de tours.

Il existe plusieurs réseaux de tours dans le monde, reliant Chicago à New York, Francfort à Londres, Singapour et Tokyo. Et le réseau s’étend. McKay Brothers a notamment connecté les villes de Madrid et de Marseille à son réseau. Optiver prévoit d’étendre le sien en Europe. Aux Etats-Unis, des firmes de trading à haute fréquence comme Jump Trading et Virtu Financial envisagent de s’associer pour construire un réseau de tours et d’antennes entre Chicago et Tokyo.

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