Comment investir face à la hausse des taux et de l'inflation

La hausse conjointe des prix et des rendements a déjà eu des effets sur les marchés. ©Filip Ysenbaert

Les taux d'intérêt se retrouvent en territoire positif. L'inflation devrait bientôt dépasser les objectifs officiels. Comment réagir en tant qu'investisseur? Suivez le guide.

Le retour de l'inflation et la montée des taux d'intérêt changent la donne sur les marchés. Alors que les investisseurs étaient habitués à des rendements déprimés depuis des années, voilà qu'on observe, depuis quelques mois, un mouvement de remontée des taux d'intérêt des obligations à long terme.

En même temps, la hausse des prix est de retour: d'après les anticipations d'inflation, les prix à la consommation devraient, dans les mois qui viennent, approcher, voire dépasser 2%, le niveau d'inflation visé par les grandes banques centrales.

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Places financières perturbées

Ces évolutions ont déjà perturbé les places financières dernièrement. Sur les marchés d'actions, les titres d'entreprises dont la valorisation était devenue très chère ont subi des dégagements. En Bourse de New York, l'indice Nasdaq , qui comprend beaucoup de valeurs technologiques très prisées par les investisseurs depuis la crise sanitaire, a perdu près de 7% en deux semaines. Le S&P 500 , représentatif de la tendance globale de Wall Street, a cédé, quant à lui, près de 3% dans le même laps de temps. En Europe, l'indice Stoxx 600 des grandes capitalisations a abandonné plus de 2% sur une période comparable.

1,5%
Taux américain à dix ans
Aux États-Unis, le rendement des obligations gouvernementales arrivant à échéance dans dix ans a dépassé 1,5% cette semaine.

Sur les marchés obligataires aussi, la nouvelle donne a eu des conséquences. La montée attendue de l'inflation a conduit les investisseurs à délaisser les obligations qui arriveront à échéance dans plusieurs années. Pourquoi? Parce qu'en cas de future hausse des prix, les rendements offerts par ces titres de longue durée deviennent moins attrayants car ils risquent de ne plus compenser l'inflation.

La loi de l'offre et de la demande fait alors son effet: ce type d'obligation étant moins demandé sur le marché, son cours baisse. Mais comme le coupon (intérêt promis au départ et octroyé chaque année au détenteur de l'obligation), qui a été fixé en pourcentage de la valeur de l'obligation au moment où celle-ci a été émise, ne change pas, il devient proportionnellement plus grand par rapport au prix désormais réduit de l'obligation sur le marché. C’est pourquoi le taux d’intérêt de l’obligation augmente quand son cours diminue.

Rendements sous pression

Pour les investisseurs qui détiennent des obligations, la baisse des cours de ces titres à revenu fixe est une mauvaise nouvelle. D'après les calculs du Financial Times, le marché obligataire connaît actuellement son pire début d'année depuis 2015.

Quelques chiffres permettent de mesurer l'ampleur du changement qui vient de s'y opérer en peu de temps. Aux États-Unis, le taux des Treasuries (obligations gouvernementales) qui arrivent à échéance dans dix ans est passé de 0,5% à plus de 1,5% en seulement six mois. En Europe, le taux du Bund (obligation de l'État allemand) à dix ans est revenu à -0,25%, contre -0,65% il y a quatre mois.

"Personne ne sait où les taux à dix ans aboutiront. L'expérience du passé montre que les économistes se sont presque toujours trompés."
Frank Vranken
Chef stratégiste chez Puilaetco

Les taux longs montent aussi en Belgique. Le rendement de l'Olo (obligation linéaire émise par l'État belge) à dix ans est sur le point de revenir en territoire positif pour la première fois depuis juin 2020, alors qu'il était encore inférieur à -0,40% à la mi-décembre.

Craintes sur l'inflation

Si ces taux augmentent, c'est parce que les cours des obligations à long terme reculent, en raison du moindre appétit pour ces titres. Les investisseurs craignent, en effet, que l'inflation ronge encore davantage les rendements à l'avenir.

Dans la zone euro, la hausse des prix a atteint 0,9% en janvier, après cinq mois d'inflation négative, et devrait continuer à accélérer. Aux États-Unis, les prix ont grimpé de 1,3% en décembre, par rapport à l'année précédente. L'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) s'attend à voir l'inflation américaine atteindre 2,8% au deuxième trimestre, un niveau qui n'a plus été atteint depuis juillet 2018. En Belgique aussi, l'inflation remonte. D'après les prévisions du Bureau fédéral du Plan, elle devrait atteindre 1,8% en décembre, pour la première fois depuis mai 2019.

Autrement dit, le pouvoir d'achat des consommateurs va s'éroder plus rapidement et, pour les investisseurs, les rendements réels, c'est-à-dire les rendements bruts diminués de l'inflation, seront sous pression.

Prudence sur les taux longs

Face à cette situation inédite depuis des années, la plupart des économistes se montrent rassurants. Gita Gopinath, la cheffe économiste du FMI (Fonds monétaire international), a estimé qu'il était "peu probable" que l'inflation dérape. Pour elle, l'accélération de la hausse des prix "n'a rien d'inquiétant" car elle devrait être temporaire. Concernant les taux d'intérêt, les observateurs des marchés soulignent que les rendements sont encore à des niveaux historiquement bas malgré leur récent et rapide rebond. Et l'écrasante majorité des économistes martèlent que les taux devraient rester bas encore longtemps.

"Si les banques centrales peuvent influencer les taux longs assez fortement, à la fin de la journée, c'est le marché qui décide où se situent ces rendements."
Philippe Gijsels
Chef stratégiste chez BNP Paribas Fortis

Mais mieux vaut se montrer prudent à cet égard car, comme le rappelle Frank Vranken, chef stratégiste chez Puilaetco, "personne ne sait où les taux à dix ans aboutiront". "L'expérience du passé montre que les économistes se sont presque toujours trompés" à ce sujet, souligne-t-il, dans une note publiée mardi. Ces derniers jours, les banquiers centraux ont répété qu'ils surveillaient les taux longs et ne les laisseraient pas monter trop haut, pour éviter de compliquer la tâche des États qui doivent emprunter pour financer la relance budgétaire.

Cependant, "si les banques centrales peuvent influencer les taux longs assez fortement, à la fin de la journée, c'est le marché qui décide où se situent ces rendements", nuance Philippe Gijsels, chef stratégiste chez BNP Paribas Fortis. La Banque centrale européenne (BCE) a d'ailleurs précisé, par la voix d'Isabel Schnabel, membre du directoire de l'institution, qu'elle voulait éviter une hausse des taux réels, c'est-à-dire ajustés de l'inflation. On peut en conclure qu'en présence d'inflation, des taux longs un peu plus élevés ne poseraient pas de problème à la BCE, puisque la hausse des prix a pour effet de réduire la dette en dépréciant la valeur de l'argent.

Épargner, "pas une bonne idée"

Le décor est donc planté: les investisseurs doivent composer avec un risque de taux d'intérêt plus élevés et d'inflation plus soutenue. Que faire dans ces circonstances? Tout d'abord, il vaut mieux être investi que de conserver des liquidités abondantes, estime Philippe Gijsels.

"Nous pensons que rester trop en cash n'est pas une bonne idée. Il y a encore beaucoup d'argent sur les comptes d'épargne, mais ceux-ci ne procurent plus de rendement. Si l'inflation monte de 2 ou 3%, ce que les banques centrales sont prêtes à tolérer, ça veut dire qu'au point de vue du pouvoir d'achat, on perd 3% par an. Au bout de dix ans, ça coûte facilement 30 à 35%."

Pour trouver du rendement, est-ce le moment de se tourner vers les obligations, dont les taux viennent de remonter? Pas nécessairement. "Il faut être prudent avec les portefeuilles obligataires", avertit Vincent Juvyns, stratégiste chez JPMorgan Asset Management, qui pointe le risque lié à une poursuite de la hausse des taux d'intérêt.

"Les obligations chinoises sont des titres de qualité et la banque centrale chinoise a encore une marge de manœuvre si nécessaire."
Vincent Juvyns
Stratégiste chez JPMorgan Asset Management

"Qui dit hausse des taux dit détérioration des prix des obligations déjà en portefeuille. Et plus elles ont des maturités à longue échéance, plus elles souffrent de la hausse des taux. Les obligations, dont nous n'étions déjà pas très friands jusqu'à présent, parce qu'elles ne rapportaient pas grand-chose, vont certes voir leurs taux grimper petit à petit mais, entre-temps, ça va faire mal aux investisseurs."

Aller voir du côté des obligations chinoises

Pour se couvrir contre l'inflation, "les moyens ne sont pas tellement nombreux", explique Thierry Masset, chief investment officer d'ING Belgique. "En obligations, on peut privilégier une duration un peu plus courte (obligations à échéance relativement brève, NDLR) ou des obligations à taux flottants, indexées sur l'inflation. Mais attention, ce sont des instruments très particuliers, généralement émis par des États et avec des durations souvent très longues, ce qui peut avoir des effets contradictoires. Détenir de tels titres peut vous donner raison au point de vue des anticipations d'inflation, mais vous donner tort à cause de l'impact négatif de la hausse des taux. Donc, pour un particulier, je trouve que ce sont des instruments assez complexes où le mécanisme de protection n'intervient pas de manière évidente."

Vincent Juvyns abonde en ce sens: "Pour les particuliers, les obligations indexées sur l'inflation ne sont pas un instrument très pertinent dans la mesure où, en Europe, ces obligations ont des maturités très longues, ce qui peut poser problème si les taux augmentent". Il conseille dès lors de plutôt s'intéresser aux obligations chinoises: "Ce sont des obligations de qualité et la banque centrale chinoise n'a pas dû intervenir énormément durant cette crise, ce qui lui laisse une marge de manœuvre si nécessaire". Comprenez: les taux chinois devraient rester sous contrôle, ce qui est bénéfique pour les obligations de ce pays.

L'or contre l'inflation

Face à l'inflation, un réflexe traditionnel est de se réfugier dans l'or. Quand la monnaie subit une dévaluation, le métal précieux est censé conserver une valorisation relativement stable. "C'est peut-être le bon moment pour acheter de l'or parce que son cours a récemment un peu baissé à cause de la hausse des taux d'intérêt", estime Philippe Gijsels. Comme le métal jaune ne produit pas de rendement, celui qui en détient subit une perte d'opportunité en cas de taux plus élevés, ce qui peut expliquer ce recul du prix du métal jaune.

"En cas d'inflation un peu plus élevée, historiquement, les actions se comportent bien parce que la hausse des prix va de pair avec une croissance économique plus forte."
Thierry Masset
Chief investment officer chez ING Belgique

Vincent Juvyns est moins convaincu: "La valeur ajoutée de l'or est surtout présente dans un contexte d'inflation très faible ou très élevée. Entre les deux, c'est moins le cas, même s'il y a des exceptions, comme l'an dernier où l'or a plutôt bénéficié des craintes dues à l'immense incertitude liée à la pandémie".

Les actions, un peu chères

Alors que la hausse des taux d'intérêt et la montée de l'inflation ont été à l'origine de la légère correction récente des actions, la meilleure protection contre une accélération de la hausse des prix pourrait bien être... ces mêmes actions. "Tant que la hausse des taux reste mesurée et encadrée par les banques centrales, ce n'est pas nécessairement mauvais pour les actions", indique Vincent Juvyns. "Il s'agit d'un actif qui protège relativement bien de l'inflation puisque la hausse des prix est, d'une certaine manière, intégrée dans la croissance bénéficiaire des entreprises. Les prix de vente d'une entreprise sont, en effet, le reflet de l'inflation."

Thierry Masset acquiesce: "Si on est dans un régime d'inflation un peu plus élevée, sans parler d'hyperinflation, on constate historiquement que les actions se comportent bien, parce que la hausse des prix va, en principe, de pair avec une croissance économique plus forte. Un certain nombre d'entreprises sont capables de traduire cette croissance en activité, en chiffre d'affaires et en marge bénéficiaire, grâce à leur 'pricing power' (capacité à répercuter la hausse des prix sur les clients, NDLR)".

Dans un contexte de hausse des taux, favoriser les entreprises qui ont beaucoup de liquidités a du sens.

Seul bémol: les actions sont peut-être encore un peu chères actuellement. "Elles ont grimpé récemment; je préfèrerais que les cours soient un peu plus bas pour en acheter", confie Philippe Gijsels.

Mais si on opte pour les actions, il faut encore se montrer sélectif. Habituellement, on considère que la hausse des taux pénalise les entreprises de croissance à cause de leur endettement et favorise les entreprises de valeur, dont le rendement du dividende est élevé et plus à même de rivaliser avec les intérêts des placements à revenu fixe.

"Oui mais, alors qu'auparavant, les entreprises de croissance étaient très endettées pour financer leurs investissements, aujourd'hui, on voit de telles sociétés, notamment dans le secteur technologique, qui sont assises sur des montagnes de cash", nuance Vincent Juvyns. Or, dans un contexte de hausse des taux, favoriser les entreprises qui ont beaucoup de liquidités a du sens.

Rendement du dividende

Pour Frank Vranken, la hausse des taux pourrait affecter les actions d'entreprises à longue duration, c'est-à-dire celles qui sont fortement valorisées sur base des flux de trésorerie futurs. En effet, si les taux montent, ces futurs flux de trésorerie deviennent tout à coup moins attrayants pour l'investisseur. "On peut trouver des actions à longue duration dans tous les secteurs, mais la plupart des analystes actions vous diront que les secteurs tels que les 'utilities' (services aux collectivités, NDLR), la pharmacie, la technologie et les biens de consommation correspondent le plus à cette idée", précise M. Vranken.

"Les actions technologiques sont peut-être chères, mais elles bénéficient de développements intéressants pour l'avenir, comme l'intelligence artificielle, la 5G, etc."
Philippe Gijsels
Chef stratégiste chez BNP Paribas Fortis

"En cas de hausse des taux, les actions les plus chères au regard de différents coefficients de valorisation sont concurrencées par les rendements des placements sans risque", indique Thierry Masset. "Mais un autre élément intervient: certaines actions peuvent profiter de ce contexte parce que l'inflation et les taux plus élevés s'accompagnent d'une croissance plus élevée. Une action, même relativement chère, mais qui bénéficie pleinement du contexte de croissance et de transformation technologique et écologique dans lequel on se trouve, pourrait encore bien se comporter."

La valorisation n'est donc pas le seul paramètre à prendre en compte. Philippe Gijsels confirme par cet exemple: "Les actions technologiques sont peut-être chères, mais elles bénéficient de développements intéressants pour l'avenir, comme l'intelligence artificielle, la 5G, etc." Si la catégorisation par secteur n'est pas le critère idoine de sélection des actions en ce moment, il y a tout de même un segment qui semble faire consensus: le secteur bancaire. "Les banques sont particulièrement tributaires de la hausse des taux", souligne Vincent Juvyns. "C'est peut-être le secteur qui en bénéficiera le plus."

Philippe Gijsels conseille aux investisseurs particuliers de s'intéresser à des actions de "bon père de famille", comme des holdings, des télécoms ou encore des banques, dont le rendement du dividende tourne autour de 3 ou 4%. "En dix ans, ça implique un rendement d'environ 40%, ce qui signifie qu'en cas de baisse du cours de 40%, on est tout de même à l'équilibre, ce qui reste mieux que le cash qui aura subi l'inflation", souligne-t-il. D'autres piste alternatives peuvent aussi être explorées, ajoute M. Gijsels, comme l'immobilier, les matières premières ou l'art. "Tous les actifs tangibles sont à privilégier face au cash", conclut-il.

Impact limité sur les taux hypothécaires

Sauf en cas de scénario catastrophe d’un retour en force de la pandémie, les taux longs, d’une manière générale, "ont probablement passé leur point bas", confirme Philippe Ledent, Expert Economiste chez ING Belgique. La banque s’attend à une progression limitée d’ici la fin de l’année, de l’ordre de 10 à 20 points de base. "Il y a donc bien un peu de latitude pour des hausses de taux sur les marchés (surtout en raison d’une contagion des marchés américains), mais on n’est pas, à ce stade, en train de parler d’un crash obligataire et d’une brutale flambée des taux", précise-t-il.

"Cette légère hausse devrait d’une manière ou d’une autre se refléter dans l’ensemble des taux, donc aussi sur les crédits hypothécaires", poursuit-il. Cependant, l’on constate que même si les taux longs ont tendance à monter, l’impact n’est pas forcément immédiat sur les taux d’emprunt hypothécaire. De fait, "la concurrence entre les banques est un autre facteur. Il pourrait 'retarder' l’alignement des crédits hypothécaires sur les conditions du marché obligataire", estime l’économiste.

Cependant, ne sous-estimons pas l’impact qu’une hausse, même marginale, des taux d’emprunts hypothécaires pourrait avoir sur la capacité d’emprunt des ménages. "Cet impact est loin d’être anodin. Imaginons un prêt sur 20 ans. Si le taux passe de 1,5 à 1,6% (soit une hausse de 10 points de base), la capacité d’emprunt à mensualité constante diminue de 1%. Si le taux passe de 1,5 à 2% (soit une hausse de 50 points de base), la capacité d’emprunt baisse de 5%. Il est peu probable que cela puisse être compensé par une hausse de la mensualité. Bref, on sait que la hausse des taux est probablement un facteur important de moindre croissance, voire de retournement du marché. Mais encore une fois, il y a une différence entre le fait d’avoir passé le point bas des taux et une légère tension grâce à la reprise d’un côté, et un crash obligataire de l’autre...", conclut-il.

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