Des solutions face aux nouveaux records de faiblesse des taux

À cause des achats de la Banque centrale européenne, les taux sont sous pression partout en zone euro. ©ANP XTRA

Les taux d’intérêt touchent des planchers historiques. Face à ces rendements déprimés, il y a d'autres solutions d’investissement mais à envisager avec prudence.

Il est toujours possible de descendre plus bas. C’est ce qui s’est produit sur le marché des obligations cette semaine. Les taux d’intérêt des titres de dette de l’État belge sont tombés à des niveaux historiquement bas. Le rendement de l’obligation gouvernementale belge à dix ans est d'abord tombé à -0,39% jeudi en cours de séance, puis à -0,394% vendredi, ce qui constitue un plancher inédit.

Une grande partie des obligations étatiques belges affichent des taux négatifs, ce qui signifie que quand l’État fédéral emprunte de l’argent sur le marché, pour refinancer des obligations antérieures qui arrivent à échéance et pour financer le déficit budgétaire de cette année, le montant qui lui est prêté par les investisseurs institutionnels (banques, assureurs, fonds, banques centrales) est plus élevé que ce qui devra être remboursé à l’échéance. Ce raisonnement est valable pour les emprunts réalisés pour une durée de deux, cinq, dix ou même quinze ans. À partir de vingt ans de maturité, les obligations de l’État belge commencent à afficher un (très) petit rendement. Le taux belge à vingt ans tourne autour de 0,1%.

La faiblesse des taux de l’État belge aura inévitablement un impact sur les rendements que les investisseurs peuvent espérer trouver sur le marché des placements à intérêt en Belgique.

Cette évolution des taux des obligations de l’État belge, également appelées Olo (obligations linéaires), est importante parce que ces titres constituent une référence pour tout le marché belge des placements à revenu fixe et des crédits. Quand les taux des Olo diminuent, les rendements des bons de caisse et des comptes à terme, par exemple, sont également sous pression, tout simplement parce que les institutions financières qui proposent ces titres aux particuliers réutilisent l’argent ainsi récolté en investissant dans… les obligations de l’État, entre autres. Pour préserver leurs marges, les banques doivent donc réduire les taux offerts aux clients sur ces placements. Les taux des Olo servent également de référence aux contrats de crédit.

Donc, la faiblesse des taux de l’État belge aura inévitablement un impact sur les rendements que les investisseurs peuvent espérer trouver sur le marché des placements à intérêt en Belgique. Et ce n’est pas nécessairement en se tournant vers l’étranger que la situation sera bien meilleure. Ces derniers jours, plusieurs autres pays de la zone euro ont vu les taux de leurs obligations gouvernementales tomber à des niveaux historiquement bas. C’est notamment le cas de l’Italie. Malgré sa situation financière relativement fragile, qui justifie que les investisseurs obtiennent un rendement plus élevé en compensation du risque pris en lui prêtant de l’argent, l’Italie a vu son taux à dix ans tomber à 0,657% mercredi, un plancher inédit.

Trois causes principales

Cette déprime des taux d’intérêt a plusieurs explications. "Premièrement, ces derniers mois, l’inflation est tombée très bas", explique Nicolas Forest, responsable de la gestion obligataire chez Candriam. "L’inflation 'core' (inflation sous-jacente, qui exclut les prix les plus volatils comme ceux de l’énergie, NDLR) n’a jamais été aussi faible. Par conséquent, les investisseurs anticipent potentiellement de nouvelles mesures de la Banque centrale européenne (BCE)." Selon l'agence Bloomberg, la plupart des économistes s’attendent à voir la BCE augmenter ses achats d’actifs d’ici la fin de l’année.

5%
Rendement des obligations belges en 2020
Les coupons attachés aux obligations ne sont pas tout: la progression des cours sur le marché permet aussi d'obtenir un rendement. Depuis le début de l'année, les obligations belges ont dégagé une performance de plus de 5%.

Quand une obligation fait l’objet de davantage d’achats sur le marché, son cours monte, par l’effet de la loi de l’offre et de la demande. Mais comme le coupon (intérêt affiché au départ et octroyé chaque année au détenteur de l'obligation) attaché à cette obligation, qui a été fixé en pourcentage de sa valeur au moment où elle a été émise, ne change pas, il devient proportionnellement plus petit par rapport au prix de l'obligation affiché sur le marché. C’est pourquoi le taux d’intérêt de l’obligation diminue quand son cours augmente. Les achats de la BCE ont donc pour effet de placer les taux sous pression.

Depuis le début de son programme d'achats, la banque centrale a déjà acquis pour plus de 100 milliards d'euros d'Olo. Elle détient ainsi quelque 20% de notre dette publique. D'après les calculs de nos confrères du Tijd, elle devrait encore acheter quelque 24 milliards d'euros d'obligations belges d'ici la mi-2021.

Si la chute des taux s'explique ainsi par une demande accrue pour les obligations, l'offre joue aussi un rôle. "C’est la deuxième explication", poursuit Nicolas Forest. "Peu d’émissions de nouvelles obligations étatiques sont attendues prochainement, parce que les émetteurs (les États, NDLR) ont déjà pris une bonne avance sur leurs programmes. De plus, les émissions d'obligations sont extrêmement bien absorbées parce que la BCE est présente sur le marché. Cet élément technique joue aussi sur les taux."

"Ce nouveau recul des taux est le reflet d'une recherche de la sûreté, vu les craintes liées à la deuxième vague de contaminations, au recul des bourses et aux signes d'essoufflement de l'économie."
Bernard Keppenne
Chef économiste de CBC

Et enfin, la troisième cause de la chute des rendements est le repli des investisseurs vers les obligations, considérées comme des valeurs refuges face à plusieurs risques du moment. "Les taux continuent de reculer, en particulier en Europe, sous l'effet des craintes liées à la deuxième vague de contaminations, au recul des bourses et aux signes d'essoufflement de l'économie après la phase de rattrapage durant l'été", explique Bernard Keppenne, chef économiste de CBC. "Ce nouveau recul des taux est le reflet d'une recherche de la sûreté, vu les craintes actuelles."

Autres obligations étatiques

Bien entendu, la baisse des taux est plutôt bien vécue du côté des Etats emprunteurs. "C'est une bonne nouvelle pour le budget de l'Etat belge", note Nicolas Forest. "Il est important de noter que la Belgique est appréciée des investisseurs, malgré une grande partie de l'année avec un gouvernement de transition, sans mesures économiques. La Belgique n'a pas été discriminée pour cela sur le marché, ce qui est plutôt une bonne chose. Cela prouve que les obligations gouvernementales restent l'une des seules valeurs refuges."

"Même avec un gouvernement de transition, sans mesures économiques, la Belgique n'a pas été discriminée sur le marché, ce qui prouve que les obligations gouvernementales restent l'une des seules valeurs refuges."
Nicolas Forest
Responsable de la gestion obligataire chez Candriam

Par contre, côté des investisseurs, les rendements déprimés sont problématiques. Le plus souvent, l'argent investi dans des titres à revenu fixe ne rapporte (quasiment) plus rien, quand il ne coûte pas à l'investisseur à cause des taux négatifs. Il faut donc trouver d'autres options à ces obligations et divers placements qui ne rémunèrent plus l'investisseur.

Et si la première alternative aux obligations étatiques était... les obligations étatiques? Cela peut paraître absurde, mais le coupon de l'obligation n'est pas la seule source de rendement pour l'investisseur. La hausse du cours de l'obligation sur le marché peut procurer un rendement, parfois élevé. "Depuis le début de l'année, celui qui a investi dans les obligations de l'État belge a dégagé une performance de plus de 5% (rendement moyen des obligations de diverses échéances, NDLR)", souligne Nicolas Forest. En effet, le courant acheteur a fait grimper les prix des titres belges sur le marché obligataire.

Un effet de vases communicants entre les obligations des États de la zone euro et ces nouveaux titres de dette est à prévoir.

Mais reste à voir si ce courant acheteur pourrait encore augmenter à l'avenir et soutenir davantage les cours. À cet égard, Nicolas Forest met en garde: "Certains investisseurs pourraient prendre leurs profits sur la dette belge, en prévision des émissions de dette de l'Union européenne qui sont attendues, lesquelles devraient afficher un petit surcroît de rendement par rapport aux titres belges." En cas d'accord final sur la mise en oeuvre du plan de relance de la Commission européenne, l'UE doit, en effet, emprunter prochainement des milliards d'euros auprès des investisseurs. Un effet de vases communicants entre les obligations des États de la zone euro et ces nouveaux titres de dette est à prévoir.

Obligations d'entreprises

Il faut donc trouver d'autres pistes. Chez la future nouvelle banque NewB, qui doit débuter ses activités prochainement, on a conscience du problème des taux négatifs des obligations belges, traditionnellement utilisées par les banques comme position d'attente avant d'octroyer des crédits. "C'est une situation que nous avions anticipée", explique Bernard Bayot, président de NewB. "Pour chercher un peu de rendement, nous avons prévu de nous tourner vers des obligations des collectivités fédérées, comme la Région wallonne ou la Région bruxelloise."

"Pour chercher un peu de rendement, nous avons prévu de nous tourner vers des obligations des collectivités fédérées, comme la Région wallonne ou la Région bruxelloise."
Bernard Bayot
Président de NewB

En avril, la Région wallonne a réalisé un emprunt à dix ans assorti d'un coupon de 0,5%. Sur le marché secondaire, les titres de la Région de Bruxelles-Capitale arrivant à échéance dans dix ans présentent aussi un rendement positif. "Le problème est que la liquidité est moindre sur ces titres", nuance Nicolas Forest. "Il serait donc difficile de vendre en cas de stress de marché." Le responsable obligataire de Candriam préfère des obligations de l'Italie ou des États-Unis, "qui fournissent encore de la valeur", dit-il. Choisir ces dernières implique de tenir compte du marché des changes. Après deux trimestres de baisse, le dollar a l'air de se stabiliser, ce qui plaide pour investir dans les titres américains, à condition que cette tendance perdure.

Reste que le taux US à 10 ans n'est que de 0,75% environ. Quid si l'investisseur souhaite plus de rendement? Dans ce cas, il faut accepter plus de risque et se tourner vers le marché des obligations d'entreprises. "Nous sommes devenus très positifs sur ces obligations en avril et elles ont très bien performé", signale Nicolas Forest. "Il y a eu de belles opportunités. Mais à présent, les spreads (écart par rapport aux taux 'sans risque' des obligations gouvernementales, NDLR) se sont fortement resserrés." Autrement dit, la différence de rendement est moindre.

De plus, attention à la qualité de ces obligations, avertit cet expert. "Mieux vaut se diriger ces des secteurs qui ne sont pas vulnérables pendant cette crise et opter pour des émetteurs de qualité."

Approche sectorielle

Ces derniers jours, des noms connus de la cote belge ont émis des obligations à destination des investisseurs particuliers. Bekaert a proposé des obligations à sept ans assorties d'un rendement annuel net de 1,639%. Atenor a offert des titres à quatre et six ans, avec des rendements annuels nets de 1,85% et 2,37% respectivement. "Je serais plutôt prudent vis-à-vis des obligations d'Atenor", confie Nicolas Forest. "Cette société est dans l'immobilier mais a beaucoup de bureaux. Dans le contexte de la crise actuelle, cela incite à la prudence. De plus, attention à la liquidité: les lignes émises ne sont pas très grandes. Il y a donc une double raison de réaliser une analyse sérieuse."

"Actuellement, l'aspect sectoriel est la clé."
Nicolas Forest
Responsable de la gestion obligataire chez Candriam

Attention à la qualité et à la liquidité des obligations, donc. Mais comment faire le tri? "Nous avons évidemment notre propre analyse de la qualité de crédit qui permet de réaliser une sélection mais je dirais qu'actuellement, l'aspect sectoriel est la clé", explique Nicolas Forest. Actuellement, les secteurs de la restauration, de l'immobilier de bureau et du tourisme, par exemple, sont tout de même dans une situation compliquée. Il ne faut donc pas se ruer sur les obligations d'entreprises de ces secteurs, c'est une analyse de bon sens."

En effet, en cas de défaut d'un émetteur, l'investisseur en obligations perd au moins une partie de son apport de départ. La crise actuelle a changé la donne pour certaines entreprises actives dans les secteurs malmenés par la crise, comme par exemple Kinepolis . Cette société belge renommée au bilan jugé sain, qui sollicite régulièrement le marché, pourrait se retrouver dans une situation délicate à cause des fermetures de salles de cinéma dues à la crise sanitaire, partout dans le monde. L'an dernier, Kinepolis avait émis des obligations à sept ans, assorties d'un coupon brut de 2,75% (1,925% net).

"On peut s'attendre à une consolidation dans le secteur bancaire."
Nicolas Forest
Responsable de la stratégie obligataire chez Candriam

Au niveau sectoriel, les investisseurs redoublent aussi de prudence à l'égard des obligations émises par les banques, qui sont, elles, affectées par... la baisse des taux d'intérêt. "C'est un facteur très négatif pour elles", souligne Nicolas Forest. Avec quelles conséquences? "On peut s'attendre à une consolidation dans le secteur", estime-t-il. Ce qui peut amener des investisseurs à préférer miser sur les actions de proies potentielles. Mais c'est là un tout autre choix d'investissement, autrement plus risqué...

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