chronique

"En attendant Godot" inspire les marchés

Godot, c’est la hausse des taux d’intérêt. On croit l’apercevoir à l’horizon et puis elle se dérobe. Tout profit pour les marchés boursiers.

"Bullish, not euphoric". Les investisseurs sont haussiers mais pas euphoriques. Tout est résumé en ces quelques mots par Michael Hartnett, le chief investment strategist de Bank of America. Cet homme a le sens de la formule. Chaque mois, il est chargé de résumer en quelques mots les résultats du sondage réalisé par sa banque auprès des gestionnaires de fonds internationaux. Ce sondage fait référence. Il permet de sentir le marché, les attentes des gestionnaires, leurs peurs aussi. C’est important, la peur sur les marchés.

Chez Bank of America, on a aussi de la culture et des lettres. L’analyse du mois se réfère à "En attendant Godot", cette célèbre pièce de théâtre de Samuel Beckett.

Godot, c’est celui que l’on attend. Son arrivée est régulièrement annoncée mais il ne vient jamais. C’est comme la remontée des taux d’intérêt de la Banque centrale européenne (BCE). On croit l’apercevoir à l’horizon et puis elle se dérobe. Et est reportée à plus tard. Toujours plus tard. De passage à Bruxelles, Alain Durré, le chef économiste de Goldman Sachs à Paris, nous confiait cette semaine que sa banque n’anticipe aucun mouvement des taux de la BCE avant la fin de l’année 2021. Oui, vous avez bien lu. Ce n’est pas la fin 2020, mais bien dans près de deux ans. Et encore, on parle ici de "mouvement", pas de remontée des taux. Chez Goldman Sachs, on n’écarte pas une nouvelle baisse des taux directeurs, qui les plongeraient encore plus dans la zone rouge. Techniquement, on pourrait tomber à -0,85% (contre -0,50% actuellement) sans que cela ne provoque des effets trop contre-productifs sur les banques notamment, dit-on.

C’est surtout quand le robinet de liquidités de la Fed va commencer à se tarir que réside le danger pour les marchés.

Du côté américain, les taux ne sont pas près de remonter non plus. On voit en tout cas mal la Réserve fédérale (Fed) se départir d’une certaine neutralité en cette année d’élections présidentielles. Si elle relevait ses taux, on l’accuserait de vouloir torpiller Donald Trump qui, en guise de rétorsion, serait capable d’envoyer un missile à la tête de Jérome Powell, son président. Ou un tweet assassin, ce qui revient finalement au même.

Et si, au contraire, la Fed abaissait soudainement les taux, on l’accuserait de faire le jeu de la Maison Blanche et d’avoir plié sous les coups de boutoir du président.

Au Forum de Davos, Trump ne s’est d’ailleurs pas privé de critiquer les hausses de taux opérées par la Fed, en 2017 et 2018. Il parle d’une "grande faute". Sans ces hausses de taux, la croissance économique serait largement supérieure et l’indice Dow Jones 5 ou 10.000 points plus haut. Le Dow Jones à 40.000 points! Sans doute le rêve secret de Trump.

Bull and bear

Dans le fameux sondage Bank of America, les gestionnaires interrogés sont d’avis que le marché boursier américain pourrait connaître un pic au cours du troisième trimestre 2020. Tiens, c’est un peu avant les élections de novembre. Des élections qui sont d’ailleurs passées en tête de liste des sujets d’inquiétude pour les marchés.

C’est surtout quand le robinet de liquidités de la Fed va commencer à se tarir que réside le danger pour les marchés. Vous savez, c’est le fameux Godot. C’est à ce moment, selon la banque, qu’il sera temps de prendre ses bénéfices sur les valeurs technologiques. Tout en jetant régulièrement aussi un œil attentif à l’indicateur "Bull and Bear" qui augmente régulièrement. Ce "contrarian indicator", composé de différents éléments (positionnement des hedge funds, flux d’argent vers les actions…), se situe désormais à 7,1, plus très loin du niveau de 8 qui constituerait un signal de vente dans la mesure où le marché serait devenu trop euphorique.

Comme cet indicateur a donné jusqu’ici plutôt de bons résultats, autant le surveiller. Nous ne sommes pas les seuls à le faire.

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