interview

Georges Hübner: "L'épargnant belge est trop souvent irrationnel"

Pour Georges Hubner, "il faut en finir avec le finance bashing". ©Kristof Vadino

L’épargnant belge qui continue à mettre de l’argent sur son compte d’épargne fait fausse route. C’est un comportement irrationnel. Pour le professeur Georges Hübner, le Belge devrait prendre plus de risques.

Dans le petit monde de la finance belge, Georges Hübner a un profil particulier. Il est professeur de finance à l’Université de Liège (HEC Liège) et administrateur indépendant de Belfius Banque. Il a aussi fondé une fintech, Gambit Financial Solutions, spin-off à succès de l’ULiège. La société a été revendue à BNP Paribas Asset Management en 2017 mais reste basée à Liège. 

On voit que les Belges continuent à mettre de l’argent sur leur compte d’épargne, malgré le fait que, compte tenu de l’inflation, le rendement de leur épargne est négatif. Comment expliquer une telle attitude?

CV Express 

Né le 12 mars 1971

Licence en administration des affaires – orientation Finance, Université de Liège

Doctorat en Management – Orientation Finance, INSEAD

Professeur de finance à l’Université de Liège (HEC Liège).

Fondateur de Gambit Financial Solutions, spin-off de l’ULg. La majorité du capital de la société a été revendue à BNP Paribas Asset Management en 2017.

Administrateur indépendant et président du comité d’audit de Belfius Banque depuis 2015.

Co-auteur du livre " La Gestion de portefeuille " (avec Roland Gillet)

Passionné de bandes dessinées

 

C’est irrationnel. Certains pensent que nous sommes toujours en crise. Mais la grande crise, c’était quand même en 2008, soit il y a 12 ans. Pour certains, la crise serait devenue permanente. Or, par définition, une crise est un état temporaire.

Ensuite, il y a ce qu’on appelle le "piège à la liquidité". Si le taux d’intérêt est à 0%, certains épargnent davantage pour disposer du montant visé à la pension.

Plus fondamentalement, beaucoup de gens mettent de l’argent sur un compte d’épargne parce qu’ils ne connaissent pas leur profil d’investisseur. Quelqu’un qui a 20 ans aujourd’hui et qui sera pensionné dans 47 ans a intérêt à placer son argent en actions. C’est une évidence. Si en matière de pension, la Belgique avait opté pour un système de capitalisation, avec une allocation en actions qui décroît au fur et à mesure que l’on s’approche de la pension, comme aux Pays-Bas, nous aurions beaucoup moins de problèmes.

Si les gens avaient une attitude rationnelle, il n’y aurait pas autant d’argent sur les comptes d’épargne.

Les Belges n’ont pas la culture du risque?

Cette culture est très faible. Si les gens avaient une attitude rationnelle, il n’y aurait pas autant d’argent sur les comptes d’épargne. L’éducation financière est primordiale. Ce que fait la FSMA en la matière est très bien. Elle doit continuer. Il faut aussi en finir avec le "finance bashing". La finance, bien utilisée, peut être très utile. Récemment, j’ai regardé les films "Wall Street" et "The Big Short" avec ma femme et mes enfants. Ce n’est évidemment pas la finance que j’apprécie, ce n’est pas "ma finance".

Quand j’ai créé la société Gambit Financial Solutions, mon ambition était d’offrir un produit permettant aux gens de mieux se connaître et d’investir de manière rationnelle dans des produits financiers. Un peu comme un médecin lorsqu’il doit établir un diagnostic pour son patient et lui fournir les bons médicaments en tenant compte des recherches les plus avancées.

La rationalité, c’est de diversifier, diversifier et encore diversifier. Et tenir compte de son profil de risque.

À leur décharge, les investisseurs belges ont été refroidis dans les années 2000 par deux crises boursières d’ampleur: celle des valeurs Internet et celle de 2008...

Et alors? Aujourd’hui, avec un portefeuille boursier mondialement diversifié, ils seraient beaucoup plus riches, même s’ils avaient investi en mars 2000, juste avant la chute des marchés. La rationalité, c’est de diversifier, diversifier et encore diversifier. Et tenir compte de son profil de risque.

L’année dernière a été excellente sur les marchés boursiers mais les gestionnaires n’ont pas réussi à battre les indices. Est-ce la fin annoncée de la gestion active?

Le consensus des gestionnaires était que les taux d’intérêt n’allaient plus baisser. C’était une erreur.

C’est très difficile de battre un marché qui est résolument haussier. S’il existe des anomalies qui permettent de battre les indices, c’est un fait aussi que ces anomalies sont de plus en plus connues par les financiers mais aussi par des chercheurs. Et quand tout le monde est au courant de ces anomalies, elles ont tendance à disparaître. C’est par exemple l’effet saisonnier de janvier ou les stratégies basées sur le "momentum" où les gagnants en bourse pendant une certaine période vont rester les gagnants pendant une période subséquente. Ce momentum tend à disparaître dans sa forme la plus simple.

Il faut donc aller vers des choses plus sophistiquées. Des anomalies existeront toujours car il y a toujours beaucoup d’émotionnel sur les marchés. Et l’émotionnel, cela crée des bulles spéculatives ou des dépressions. En 2020, je pense que quelques gestionnaires parviendront à battre le marché. Généralement, dans le monde académique, on pense que 2 à 3% des gestionnaires peuvent battre le marché. Mais on parle ici d’une performance après le calcul des frais de gestion.

Le seul investisseur particulier rationnel, c’est celui qui investit dans un certain nombre d’actifs et qui ne pense plus à ses investissements par la suite.

L’investisseur individuel a-t-il encore sa place en matière de gestion active? Par exemple pour la sélection de petites valeurs belges, les "small caps"?

Pourquoi le particulier ne ferait-il pas confiance à un certain nombre d’acteurs qui sont proches du marché et qui sont capables de donner des avis motivés et surtout dépassionnés. Le problème de l’investisseur individuel, c’est qu’à un moment donné, il se laisse toujours guider par ses émotions. Et cela lui fait prendre de mauvaises décisions. Le seul investisseur particulier rationnel, c’est celui qui investit dans un certain nombre d’actifs et qui ne pense plus à ses investissements par la suite. Faire du trading, c’est le meilleur moyen de perdre de l’argent.

Y a-t-il une bulle spéculative sur les marchés financiers?

Certainement sur les obligations. Mais cela ne peut fonctionner que si la seringue de la BCE reste active sur les marchés. Mais tout a une fin. On ne peut pas imaginer que les taux de rendement allemands à 10 ans restent de manière permanente à -0,20 point. Sinon, il faudrait complètement revoir nos paradigmes économiques. J’espère que Christine Lagarde, la nouvelle présidente de la BCE, sera capable de normaliser graduellement la politique monétaire sans créer une terrible onde de choc sur les marchés, ce qui pourrait se traduire par un krach boursier ou un krach obligataire.

Que pensez-vous des taux d’intérêt négatifs qui semblent persister dans la zone euro?

Je n’en ai jamais accepté l’idée. Le taux d’intérêt n’est aujourd’hui plus le prix du temps, il est devenu une variable d’ajustement. On a découplé la notion économique de taux d’intérêt de sa notion monétaire. C’est très dommage. J’aurais préféré que l’on ne descende jamais sous les 0%. Le taux de dépôt des banques auprès de la BCE se situe à -0,5%. Tout ce que j’espère aujourd’hui, c’est que le taux d’emprunt des banques auprès de la BCE ne tombe pas sous zéro. Car personne ne connaît réellement les répercussions d’une telle décision.

Si je devais dire à ma famille qu’il faut désormais payer pour déposer de l’argent sur son propre compte, je pense qu’elle n’y comprendrait rien. Economiquement, ce serait malsain.

Pour l’épargnant belge, le taux minimum sur les livrets est fixé à 0,11%. Tomber sous 0% est-il envisageable, comme le demandent certains banquiers?

Si je devais dire à ma famille qu’il faut désormais payer pour déposer de l’argent sur son propre compte, je pense qu’elle n’y comprendrait rien. Économiquement, ce serait malsain.

Pour les banques, les taux à 0,11% sont une contrainte. Cela leur coûte de l’argent puisque leurs dépôts à la BCE sont taxés à -0,50%. Les banques devront ajuster leur modèle, notamment mieux faire payer les services qu’elles rendent. Tout comme elles ont dû s’ajuster lorsqu’on a permis un refinancement des prêts hypothécaires en cas de baisse des taux, une mesure qui leur coûte des centaines de millions d’euros.

En bourse, les valeurs technologiques, les Amazon, Google et autres Apple, ont mené la hausse en 2019. Et elles montent encore en 2020. Y a-t-il bulle spéculative sur les Gafa?

Oui, je le pense. C’est un peu comme en 1998-1999, lors de la bulle sur les valeurs internet, où l’on pensait que les nouvelles technologies allaient accélérer les améliorations de la productivité et favoriser une ère de croissance soutenue sans inflation. Aujourd’hui, certaines sociétés sont manifestement surévaluées.

J’ai aussi un problème fondamental avec les Gafa. Je veux savoir ce qui est fait de mes données. La mainmise de quelques acteurs sur l’économie mondiale, y compris sur les États, est particulièrement inquiétante. Si Google veut créer une banque en Belgique, cela peut avoir des conséquences terribles sur le secteur financier, avec un risque de monopole qui ne serait pas dans l’intérêt du consommateur, sans compter l’impact sur l’emploi bien sûr...

Il faut scinder les Gafa pour les rendre moins puissantes?

Il faut les scinder et les taxer convenablement. C’est une priorité.

©Thierry du Bois

 

Histoire d’une pépite.  
Liège, ce n’est pas que Nethys

Gambit Financial Solutions, c’est le bébé de Georges Hübner. " L’idée a émergé en 1999 en pleine période d’exubérance irrationnelle sur les marchés. C’est l’économiste Luc Leruth qui m’a un jour appelé pour me demander s’il était possible de créer un système de profilage des investisseurs plus robuste que celui des banques. Je lui ai répondu que oui. Nous avons débuté dans un bureau de l’Université de Liège. Nous étions quatre : un matheux, un économiste, un professeur de finance et un psychologue. Aidés notamment par la Région wallonne, nous avons lancé la société en 2007. Malheureusement, il y a eu la crise financière de 2008 et certaines banques qui voulaient nous faire confiance ont annulé leurs contrats. Cela n’a pas toujours été simple, il a fallu faire preuve de résilience".

Hübner a été le CEO de 2007 à 2009, mais ce n’était pas vraiment sa vocation. "On a recruté pour le poste Geoffroy de Schrevel, un ancien de Mastercard. C’est sous son impulsion que nous sommes devenus une fintech, internationale qui plus est. On a créé un "robo advisor", un " robot-conseiller". C’est Birdee, filiale de Gambit, qui gère aujourd’hui 175 millions d’euros via des ETF (des produits qui répliquent un indice boursier, NDLR). Gambit travaille en direct avec des particuliers avec Birdee, mais aussi en direct avec des institutions financières. Toute la clientèle de conseil en investissement de BPCE (Banque Populaire Caisse d’Epargne en France), dixième banque européenne, est ainsi gérée via Gambit. Aujourd’hui, plus d’un million de particuliers sont conseillés via Gambit".

C’est lors d’un hackathon, un événement mondial organisé par BNP Paribas pour les fintechs, que le " robo advisor " de Gambit s’est avéré le meilleur dans sa catégorie. De fil en aiguille, cela a finalement décidé BNP Paribas Asset Management à racheter une majorité de la société en 2017.

Deux ans auparavant, en 2015, Georges Hübner était devenu administrateur indépendant chez Belfius. Certains voudraient lui donner une étiquette politique. " Je ne suis pas politisé. Un académique a intérêt à rester indépendant ". Quand il est arrivé chez Belfius, il ne pouvait plus exercer de rôle managérial chez Gambit. " C’était un peu un déchirement car j’abandonnais mon bébé. Mais je suis réellement très heureux d’être administrateur de Belfius " dit ce Liégeois (par ailleurs supporter du FC Liège mais que l’on voit parfois au Standard…).

Il se dit fier de ce qu’a réalisé Gambit. La preuve que Liège ne se résume pas à Nethys et à ses affaires. " Gambit emploie une centaine de personnes dont la majorité est à Liège. On a démontré que l’on était capable de développer une activité de pointe qui n’était pas reprise dans les pôles de compétitivité de la Région wallonne. Nous avons réussi grâce à l'excellence, la ténacité et l’empathie de toute une équipe ". Preuve de ses ambitions, Gambit a ouvert un bureau à Singapour et un autre à Buenos Aires, complétant ses implantations en Belgique, France et Luxembourg.

Hübner est toujours dans le comité d’investissement de Birdee et détient encore quelques actions dans Gambit. Son rêve secret : une entrée en Bourse de Gambit. " Ce serait une sorte d’accomplissement ". Mais cela dépend de ce que décidera l’actionnaire majoritaire, BNP Paribas Asset Management.

 

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