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interview

Georges Ugeux: "Les marchés ont accru les inégalités, c’est intenable"

Georges Ugeux: "La Belgique aurait dû taxer les plus-values depuis longtemps". ©saskia vanderstichele

Le "tout pour l'actionnaire" a montré ses limites, indique Georges Ugeux. Il demande d'aborder autrement le versement des dividendes et les rachats d'actions. Et plaide pour une taxation des plus-values en Belgique, ce qui risque de faire grincer des dents.

Avec son nouveau livre "Wall Street à l’assaut de la démocratie: comment les marchés financiers accroissent les inégalités", Georges Ugeux veut frapper fort. Une petite phrase résume parfaitement son propos : "Lorsque les salaires sont stables et que la valeur des actions quadruple, comme ce fut le cas en dix ans aux États-Unis, les dés sont pipés. Si l’on ajoute le recours à la dette pour acquérir encore plus d’actifs financiers, nous sommes face à un multiplicateur inexorable de la richesse". À 76 ans, le fondateur et patron de la société de conseils Galileo Global Advisors, à New York, estime que la déconnexion entre l’économie réelle et les marchés financiers atteint le cœur même de nos démocraties. Selon lui, le "tout pour l’actionnaire" n’est plus tenable.

"Nous sommes dans une situation fragile. Le pouvoir et la taille des marchés financiers ont accru les inégalités. Et cela pose des problèmes démocratiques."

Vous avez passé 50 ans dans la finance : Générale de Banque, Morgan Stanley, Générale de Belgique, Kidder Peabody, Bourse de New York… Votre livre constitue une attaque en règle du capitalisme financier. C’est une volonté de rédemption de votre part?

On peut le voir de cette façon, mais il y a surtout une évolution personnelle qui remonte à la crise de 2008 lorsque j’ai commencé à parler de la trahison de la finance quand je me suis rendu compte jusqu’où les banques pouvaient aller. Et, ce qui s’est passé depuis 2008 n’a rien arrangé, avec des abus en tous genres. Ce sont ces abus que j’attaque. Nous sommes dans une situation fragile. Le pouvoir et la taille des marchés financiers ont accru les inégalités. Et, cela pose des problèmes démocratiques. Je pense que la situation est intenable.

Vous citez dans le livre l’économiste de gauche Thomas Piketty qui dénonce précisément ces inégalités. Vous êtes devenu "pikettiste"?

Je ne suis pas "pikettiste", mais je constate qu’il y a une prise de conscience dans les milieux universitaires sur ces questions des inégalités avec Raghuram Rajan, Paul De Grauwe ou ma collègue de Columbia, Katharina Pistor. Ceci alors que, dans le même temps, il règne encore un certain déni sur ces mêmes questions dans le chef des gouvernements et des banques centrales. Heureusement, certaines choses sont en train de changer. On se pose des questions sur l’impôt des sociétés, sur les questions climatiques… Il faut soutenir ces réflexions et ces changements. Pour le climat, ce qui est assez remarquable, c’est que la réflexion n’est pas venue des gouvernements, mais bien des citoyens.

Des jeunes en particulier…

Exactement. J’ai récemment parlé devant les étudiants de la Sorbonne à Paris. Je leur ai dit : formez-vous, informez-vous, forgez-vous une opinion et battez-vous pour elle.

En 2019, les grands patrons américains, réunis dans le cadre de la Business Roundtable, ont redéfini le but d'une entreprise qui n'est plus de maximiser le seul profit au bénéfice des actionnaires, mais de se préoccuper aussi de l'environnement, des clients ou des travailleurs. C’est une sorte de révolution, non?   

Quand je vois ce qui s’est passé depuis deux ans dans les rémunérations et dans les évolutions des cours de bourse, j’ai tendance à considérer que l’on en est toujours globalement au stade de la rhétorique. Un exemple récent que je cite dans le livre est la décision du conseil d’administration de JP Morgan Chase d’allouer 1,5 million d’actions gratuites à son PDG, Jamie Dimon, pour une valeur de 50 millions de dollars, au-delà de son bonus pour l’année précédente de 31 millions de dollars. Comment qualifier un tel cadeau pour inciter un PDG de rester quelque temps encore à son poste alors qu’il détient déjà 9,4 millions d’actions de sa société et une fortune de plus de 2 milliards de dollars ? 

"Je ne dis pas qu’il faut interdire certaines pratiques comme les rachats d’actions, je demande que les entreprises se justifient."

Comment vraiment changer les choses dans les entreprises?

Premièrement, il faut déconnecter la rémunération des dirigeants du cours de bourse et travailler plutôt sur la base de la performance de l’entreprise. Deuxièmement, je constate la corrélation entre les rachats d’actions des entreprises et l’évolution à la hausse des cours de bourse. Je suis d’avis qu’il est essentiel d’imposer aux entreprises une transparence de l’information qui repose sur une justification que ces rachats d’actions n’entraîneront pas de conséquences sur le niveau de fonds propres dans les cinq prochaines années. Cela se traduirait par un prospectus qui expose les vraies raisons de ces rachats. Enfin, troisièmement, au sujet des dividendes, nous sommes arrivés à une sorte de dogme. Un chef d’entreprise qui met à pied 1.000 personnes dans son entreprise verra le cours de l’action monter et sera applaudi par son conseil d’administration et par les marchés. Mais, s’il réduit, voire supprime le dividende, ce patron sera viré. Cela n’a pas de sens.

Je le répète, je ne demande pas une révolution. Le but du livre, c’est d’identifier des pistes possibles. Je ne dis pas qu’il faut interdire certaines pratiques comme les rachats d’actions, je demande simplement que les entreprises se justifient. De la même manière, les banques centrales doivent aussi se justifier et expliquer pourquoi elles favorisent les emprunteurs et défavorisent les épargnants via les taux bas. Les injections des banques centrales ont contribué à doper les cours de bourse. Ces opérations de "quantitative easing" entreront dans l’histoire économique comme le plus vaste gaspillage de capitaux.

Mais, les banques centrales ont quand même réussi à limiter les dégâts de la crise, non?

Je ne critique pas le fait que les banques centrales soient intervenues. Elles devaient le faire. Mais, au début de la pandémie, elles sont intervenues trop massivement et trop rapidement. Au niveau des liquidités, on a mis sur le marché en six semaines ce que l’on avait mis en dix ans! Pendant la pandémie, les montants des transferts effectués sur les comptes des Américains se sont retrouvés en bourse, avec parfois des phénomènes de gamification, où la bourse est apparue comme un jeu. Cette "gamification" du marché est dangereuse, tout comme l’est l’enthousiasme pour le bitcoin.

Comment faire face à cette "gamification" des marchés?

On ne pourra jamais empêcher quelqu’un de considérer le marché boursier comme une loterie. Je pense qu’il est important d’éduquer. Je prépare le lancement d’une collection de livres financiers pour adolescents pour les aider à comprendre les bases de la finance. Je réalise qu’une génération entière s’est lancée dans le trading sans aucune base permettant de mesurer les risques et les avantages qu’apportent les actions. Mais n’oubliez pas non plus que 80% des ordres viennent des ordinateurs et du trading algorithmique. On n’est plus ici dans la gamification, mais au contraire dans une mécanique du très court terme. Et cette mécanique pose des problèmes pour les entreprises qui sont obligées de beaucoup trop regarder leurs résultats trimestriels plutôt que leurs résultats à moyen terme.

Vous pariez toujours sur une chute des marchés boursiers américains de 20 à 25%?   

Je reconnais que, jusqu'ici, je me suis trompé. Ou plutôt non, je n’ai pas pu imaginer que les banques centrales continueraient à injecter autant de liquidités et que les États continueraient à se surendetter d’une telle manière. Mais je pose la question: jusqu'où peut aller ce surendettement? Je considère que toute personne qui a une responsabilité dans une entreprise ou au niveau public doit intégrer un scénario dans lequel nous pourrions connaître une sérieuse correction à l'horizon de deux ou trois ans. Et il faut s’y préparer. Le problème, c’est que personne ne s’y prépare. Or si les taux d’intérêt se mettent à grimper, cela fera d’importants dégâts dans les comptes des États.

"C’est vrai que je vais loin en avançant que les plus-values doivent être autant taxées que les revenus salariaux."

Dans le livre, vous vous dites favorable à une taxation des plus-values boursières. Cette taxation n’est pas en vigueur en Belgique, mais divers spécialistes soutiennent que le capital y est déjà bien taxé (taxes boursières, précompte mobilier, droits d’enregistrement, successions…).

Oui, mais on dit la même chose dans de nombreux pays (rires). La Belgique n’est pas un cas isolé. C’est vrai que je vais loin dans le livre en avançant que les plus-values doivent être autant taxées que les revenus salariaux. Mais c'est une question d'équité.

Mais que fait-on alors avec les moins-values?

Il faut effectivement prévoir une gestion des plus-values et des moins-values et la possibilité d’effectuer un report dans le temps pour les particuliers.  Ce serait logique. Comme il serait intéressant d’opérer une différenciation entre les plus-values à court terme et celles à plus long terme. À mes yeux, la taxation des plus-values aurait dû avoir lieu depuis longtemps en Belgique. Je sais que cette déclaration ne me rendra pas très populaire auprès d’un certain public.

«Wall Street à l’assaut de la démocratie: comment les marchés financiers accroissent les inégalités». Georges Ugeux, Editions Odile Jacob. 270 pages, 22,90 euros.

Les phrases principales

  • "Lorsque les salaires sont stables et que la valeur des actions quadruple, comme ce fut le cas en dix ans aux États-Unis, les dés sont pipés", dit Georges Ugeux.
  • "La déconnexion entre l’économie réelle et les marchés financiers, encore accentuée lors de la pandémie, atteint le cœur même de nos démocraties."
  • "Il faut déconnecter la rémunération des dirigeants du cours de bourse et travailler plutôt sur la base de la performance de l’entreprise."
  • "La taxation des plus-values aurait dû avoir lieu depuis longtemps en Belgique. Je sais que cette déclaration ne me rendra pas très populaire."

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