interview

Georges Ugeux: "Sans régulation du short selling, on aura d’autres GameStop"

Le Belge Georges Ugeux, ancien dirigeant de la Bourse de New York, estime qu'il faut limiter le pourcentage de positions vendeuses qu'un investisseur peut prendre. ©saskia vanderstichele

Il faut interdire aux investisseurs de dépasser un certain pourcentage de positions vendeuses en bourse, estime Georges Ugeux (Galileo Global Advisors).

Georges Ugeux, président de Galileo Global Advisors et professeur à l’université Columbia, a suivi de près les récents soubresauts des marchés. La vente à découvert en tant que telle "ne bénéficie absolument pas à l’économie", juge ce Belge qui a exercé la vice-présidence du New York Stock Exchange de 1996 à 2003.

Avec l’affaire GameStop à Wall Street, la vente à découvert fait à nouveau débat. Quelle est votre position à l’égard du "short selling"?

Je fais une distinction entre le "short trading" qui vise à couvrir les risques et les activités de "naked short" (vente à découvert à nu, NDLR), qui sont une pratique purement financière. Dans le premier cas, la vente à découvert peut avoir du sens pour certains investisseurs qui veulent couvrir des risques, qu’il s’agisse d’entreprises ou d’investisseurs financiers. Dans le second cas, on sort complètement de la vocation d’origine des opérations "short" parce que, depuis très longtemps, ces investisseurs font de ces opérations une activité en elle-même.

"Les responsables boursiers avancent que la valeur ajoutée du short selling est l'augmentation de la liquidité. Or, ça bénéficie essentiellement aux traders, pas à l'économie et certainement pas aux entreprises."

En quoi est-ce problématique?

Il y a deux problèmes fondamentaux. Le premier est de savoir quelle est la valeur ajoutée de cette activité. Or, la seule valeur ajoutée avancée régulièrement par les responsables boursiers est que cela augmente la liquidité. Mais ça bénéficie essentiellement aux traders, absolument pas à l’économie. Et ça ne bénéficie certainement pas aux entreprises. Il faudrait donc se demander si, finalement, une limitation des opérations "short" n’aurait pas du sens. Je ne parle pas d’interdiction, mais d’une limitation à un certain pourcentage. Certains fonds se limitent à 20% de positions "short" pour 80% de positions "long" (achats de titres, NDLR). Pourquoi ne pas interdire ceux qui ne font que du "short" ou qui vont au-delà d’un certain pourcentage?

"Il est temps de se demander si ce type d’innovation n’a pas fondamentalement profité à la spéculation tout en n’ayant plus aucune valeur sociale ajoutée."

Quel est le second problème?

Pour que les opérations "short" puissent se faire, il faut qu’un investisseur qui détient un titre le prête à celui qui veut vendre à découvert. Or, d’où vient ce prêt? De grands investisseurs institutionnels. Mais cette opération a pour effet de diminuer la valeur de l’action alors que l’investisseur qui prête le titre va retrouver cette action en fin de course. Il se tire donc une balle dans le pied!

Que faudrait-il faire pour y remédier?

Cette activité de prêt de titres devrait être complètement interdite à certains types d’investisseurs institutionnels, comme par exemple tout le secteur public, les fonds de pension, etc. Bref, ça devrait être interdit à ceux qui réalisent des activités financières qui ont une vocation sociétale. Je crois qu’il est temps de se demander si ce type d’innovation n’a pas fondamentalement profité à la spéculation tout en n’ayant plus aucune valeur sociale ajoutée.

Des fonds spécialisés dans le "short selling" ont tout de même mis en lumière des fraudes dans certaines sociétés.

La question est de savoir si l’activisme que vous évoquez est bien servi par des opérations de ce type-là. Pour ma part, je crois que l’activisme a sa place, mais qu’il doit se dérouler dans le cadre des procédures des entreprises, telles que les assemblées générales, les discussions avec les dirigeants, etc.

Pourquoi?

Ajouter l’épée de Damoclès de l’opération "short", c’est fondamentalement décider que l’entreprise vaut moins que le cours auquel elle se traite. Or, ce cours dépend de la bourse ou de l'entreprise elle-même. Si des investisseurs interviennent à cet égard via du "short selling", je ne suis pas contre le principe, mais cela devrait être encadré.

À certains moments, il y a eu des interdictions de vendre à découvert. N’est-ce pas suffisant?

Il y a eu des périodes d’interdiction suivies de périodes où le "short selling" était à nouveau possible, etc. Les allers et retours ne servent pas à grand-chose, si ce n’est d’aboutir à augmenter la pression, comme on l’a vu dans l’affaire GameStop.

"Les régulateurs devront gérer la résurgence des particuliers qui font du "day trading", qui n’ont pas nécessairement un matelas de sécurité en capital, ce qui peut représenter un risque pour le marché."

Comment faudrait-il réglementer le "short selling"?

Il faut retourner à la case départ et se poser la question de ce qu’on cherche à faire. Ça implique d’avoir une discussion avec les investisseurs. Il faut leur demander quel est leur objectif. Car il est toujours possible de faire des opérations de ce type à travers les produits dérivés. En achetant des options "call" ou "put" (options d’achat ou de vente, soit des engagements d’acquérir ou de céder une action dans le futur à un prix déterminé, NDLR), vous pouvez prendre des positions sur le comportement de l’action dans l’avenir, à trente ou nonante jours par exemple.

Réglementer la vente à découvert empêchera-t-il un nouveau GameStop?

En tout cas, si l’activité de pur "short selling" n’est pas encadrée, nous allons vers des aberrations telles que celle-là. Mais les régulateurs doivent aussi se poser la question de la manière dont elles vont gérer la résurgence des investisseurs particuliers et surtout de ceux qui font du "day trading" (investissement au jour le jour, NDLR), qui n’ont pas nécessairement un matelas de sécurité en capital, ce qui peut représenter un risque pour le marché. Il y a beaucoup de sujets sur la table des régulateurs. Celui-ci est certainement un élément fondamental.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés