interview

Guillaume Menuet (Citi): "Il n'y a plus de raison pour maintenir des taux d'intérêt d'urgence"

©CITI

Guillaume Menuet, chef économiste de la banque Citi pour la zone euro, estime que la politique monétaire de la Banque centrale européenne n’est plus justifiée car la région ne traverse plus de crise économique. Toutefois, dans les prochains mois, la Banque centrale européenne ne devrait prendre aucune nouvelle mesure, selon lui.

Guillaume Menuet, chef économiste de la banque Citi pour la zone euro, indique que la Réserve fédérale américaine (Fed) peut se permettre de remonter encore ses taux d’intérêt, après déjà cinq relèvements depuis 2017, sans que cela n’affecte la croissance économique américaine, contrairement à ce que prétend le président américain Donald Trump.

Que faut-il attendre des banques centrales d’ici la fin de l’année?
En Europe, la Banque centrale européenne ne va strictement rien toucher à sa politique monétaire à un horizon de 6 à 9 mois car de nouveaux risques sont apparus pour la croissance économique mondiale. La trajectoire économique de la zone euro reste bonne mais est susceptible d’être revue à la baisse (compte tenu d’une plus faible contribution des exportations nettes), ce qui risque de prolonger la période où l’inflation reste en dessous des objectifs de la BCE. Celle-ci l’avait indiqué dans sa communication de juin.

"La crise est passée, et a montré que la politique des banques centrales a marché."
Guillaume Menuet
Économiste chez Citi

À moins d’une énorme surprise à la hausse sur la trajectoire de l’inflation, mais ce serait compliqué car le prix du pétrole rebaisse, il ne faut pas attendre de changement sur les taux d’intérêt d’ici la fin de l’été 2019. L’arrêt du quantitative easing (rachats d’actifs) est quasi acté. Nous prévoyons que la hausse des taux d’intérêt aura lieu en septembre 2019, car la définition de la période estivale est variable en fonction des pays.

Le marché anticipe une probabilité de 50% d’une hausse de 0,15% pour le taux de dépôt en septembre 2019. Nous envisageons une deuxième hausse en décembre, pour mettre fin à la politique des taux négatifs en vigueur depuis juin 2014. L’objectif de la BCE sera de rééquilibrer le couloir des taux d’intérêt vers le zéro.

Qu’en sera-t-il du principal taux de refinancement, à zéro?
Le taux de dépôt est désormais le taux de référence pour le marché, comme le montre le niveau du taux Eonia. Cette situation perdurera tant que la liquidité offerte par la BCE aux acteurs financiers restera illimitée. En remontant de 0,15% ce taux, la BCE recrée un couloir synthétique. Elle pourrait ensuite mettre fin à sa politique de taux d’intérêt négatifs en décembre 2019, par la remontée des trois taux d’intérêt de la BCE de 0,25%.

Mais tout dépend de la trajectoire de l’inflation?
La taille de l’output gap est déterminante. La manifestation éventuelle des risques de ralentissement économique au deuxième semestre va ralentir le resserrement de l’output gap, et provoquer un retard de 3 à 6 mois dans la remontée de l’inflation. Si les anticipations d’inflation sont revues à la hausse, cela va apporter de la pression sur les obligations d’État et pourrait provoquer une hausse des taux d’intérêt dès le début de l’été 2019.

Si l’inverse des anticipations d’inflation étaient revues à la baisse, la première hausse des taux d’intérêt serait repoussée à la fin de 2019. Mais il est très compliqué de penser que les taux d’intérêt vont rester paralysés aux niveaux actuels, car cela fait presque cinq ans que la zone euro vit avec des taux négatifs.

CV Express

• 2011rejoint la banque Citi après avoir travaillé pour Bank of America/Merrill Lynch, l’agence de notation Moody’s, 4Cast Ltd, et l’Agence Internationale pour l’Energie.

• Actuellement directeur de l’équipe économique de Citi à Londres.

• Spécialisé sur la zone euro, il porte aussi une attention particulière aux perspectives de l’économie française et du Benelux.

• Diplômé en économie des universités de Middlesex, de Nantes et de l’University College à Londres.

Faut-il attendre deux hausses de taux d’intérêt supplémentaires de la Réserve fédérale américaine cette année?
Depuis la publication du compte-rendu de la réunion du comité de politique monétaire de la Fed en août, une hausse des taux d’intérêt ce mois-ci est largement actée, et la probabilité d’une nouvelle hausse en décembre a augmenté. La croissance économique américaine est telle qu’au deuxième semestre, elle va demeurer confortablement au-delà de son potentiel.

La Fed est en phase de normalisation et peut se permettre d’augmenter encore ses taux d’intérêt. Jusqu’à la fin juin 2020, la Fed peut encore relever quatre fois ses taux d’intérêt. Une fois cette échéance atteinte, le soutien à la croissance des mesures budgétaires devrait disparaître et la Fed pourrait alors avoir recours, si nécessaire, à des baisses de taux, disposant d’une confortable marge de manœuvre.

La Fed est probablement en pilotage automatique jusqu’à ce que son action provoque de l’inquiétude sur l’aplatissement de la courbe obligataire. Si celle-ci s’inverse, la Fed va devoir sans doute faire marche arrière car le marché anticiperait un renversement du cycle économique.

La Fed peut-elle continuer à remonter ses taux d’intérêt malgré les critiques de Donald Trump?
Ce serait de bons augures pour que son président, nommé par Trump, prouve son indépendance. Historiquement, la Fed ne peut pas trop se permettre de changer sa politique en cours. Les propos du Président américain n’ont vraisemblablement pas eu un gros écho parmi le comité de politique monétaire.

La trajectoire des taux d’intérêt a été prédéterminée et est anticipée par les investisseurs. Si la Fed renâcle en septembre à remonter ses taux d’intérêt, elle enverra un mauvais signe pour sa crédibilité.

Les phrases clés

"Nous prévoyons que la première hausse des taux d’intérêt en zone euro aura lieu en septembre 2019."

"La Banque centrale européenne ne va pas toucher à sa politique monétaire à un horizon de 6 à 9 mois."

"La Réserve fédérale américaine est en phase de normalisation et peut se permettre d’augmenter encore ses taux d’intérêt."

"Si la Fed renâcle en septembre à remonter ses taux d’intérêt, elle enverra un mauvais signe pour sa crédibilité."

La récente hausse des taux d’intérêt de la Banque d’Angleterre (BoE) fut-elle une surprise?
Non, pas en août. Mais son attentisme en juin avait surpris certains investisseurs. La BoE signale surtout son désir de mettre fin à des taux d’intérêt d’urgence et d’augmenter ses taux d’intérêt de 0,25% tous les 9 mois. Cela pourrait être retardé à cause des incertitudes liées au Brexit. Cette hausse reste modérée. Une fréquence de neuf mois entre chaque hausse de taux ne paraît pas excessive alors que l’output gap de la Grande-Bretagne est proche de zéro. Un taux à 0,75% se rapproche tout doucement du taux neutre.

De plus, la Grande-Bretagne observe une accélération salariale prononcée en réponse à la dévaluation de la livre sterling et des tensions sur le marché du travail. Cela faisait dix ans qu’elle n’avait pas touché à ses taux d’intérêt. Il y a un problème d’opportunisme pour les banques centrales. La crise est passée, et a montré que la politique monétaire a marché. Mais il n’y a donc plus de raisons pour maintenir des taux d’intérêt d’urgence.

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