interview

Guy Lerminiaux (Degroof Petercam): "Les investisseurs doivent faire preuve d’humilité"

Pour Guy Lerminiaux (Degroof Petercam), "c’est positif que les jeunes s’intéressent à la bourse, mais ils se laissent encore trop souvent guider par leurs sentiments et les rumeurs." ©saskia vanderstichele

Avec le déferlement d’une nouvelle génération d’investisseurs de type "Robinhood", qui semble découvrir la bourse, le stratège en actions Guy Lerminiaux (Degroof Petercam) nous ouvre tout grand son sac à malices.

Deux dates sont gravées dans la mémoire de Guy Lerminiaux, investisseur passionné s’il en est. La première est le 19 octobre 1987, le "Lundi noir" où la bourse américaine s’est effondrée de plus de 22%. Lerminiaux avait tout juste un an d’expérience comme analyste financier au sein de la maison de bourse Dewaay, après avoir atterri par hasard dans le monde boursier en travaillant pour le magazine d’investissement de Test-Achats.

Ce krach boursier l’a fortement impressionné, tout comme son premier voyage en 2004 dans une Chine en plein développement. Ce fut le deuxième "point de basculement" pour Lerminiaux. Depuis lors, l’Asie est restée sur son radar en tant que région d’investissement recelant un important potentiel à long terme. Une vision qu’il a insufflée dans les portefeuilles des fonds de Petercam, qu’il a rejointe en 1993 et où il est devenu une figure emblématique en tant que Chief Investment Officer pour la partie actions, un poste qu’il occupe depuis 1998.

Mais tout a une fin. A 59 ans, Lerminiaux – qui gère le pôle de gestion patrimoniale depuis la fusion de Degroof avec Petercam – a annoncé qu’il souhaitait mettre fin à sa carrière. Mais pas avant d’avoir partagé avec nous sa vision de l’investissement.

Cela fait 35 ans que vous travaillez dans le monde des actions, assez longtemps pour avoir connu le krach de Wall Street en 1987. Ce krach boursier vous a-t-il marqué?

Je n’ai jamais oublié le krach de 1987. Tout semblait stable, jusqu’à ce krach, qui a déclenché de nombreuses émotions. C’était comme si le monde s’écroulait. Il a fallu attendre des mois pour comprendre qu’il avait été provoqué par des éléments techniques: des ordinateurs qui avaient pris la main du négoce et qui avaient mis en place des stratégies de couverture erronées via un nouveau produit. Ce genre d’incident se produit encore de temps en temps.

Mais finalement, la dépression que tout le monde craignait ne s’est pas produite. La bourse s’est rapidement reprise. Cela m’a appris à relativiser les fortes fluctuations. Il s’agit de moments de crainte et de cupidité, de sentiments exagérément positifs ou négatifs envers le marché, avec la bulle des dotcoms comme exemple le plus fou. À ces moments-là, les gens se comportent de manière irrationnelle. Par exemple, ils vendent tout au cours le plus bas. Ils enregistrent des pertes qu’ils ne pourront plus jamais récupérer. Il ne faut donc pas se laisser influencer par ses émotions.

Y a-t-il d’autres leçons que vous souhaitez transmettre aux investisseurs?

Je dis toujours que la bourse est un grand "humiliator". Les investisseurs doivent rester humbles et montrer du respect pour la bourse, car elle a généralement raison. Prenez la reprise en V des marchés après l’éclatement de la crise du coronavirus. Je ne m’y attendais pas, mais entre-temps, la bourse semble avoir raison. Il suffit pour s’en convaincre de regarder la reprise de l’économie.

"Je dis toujours que la bourse est un grand ‘humiliator’. Les investisseurs doivent rester humbles et montrer du respect pour la bourse, car elle a généralement raison."

Pour les mêmes raisons, il ne faudrait pas vendre une action parce qu’elle est trop chère, ou l’acheter parce qu’elle est soi-disant bon marché. La plupart du temps, on se trompe, et si vous vendez quelque chose, vous devriez tout de suite acheter autre chose, ce qui vous ferait courir un double risque! La raison? Les gens ont une vision à court terme. Alors que de nombreuses entreprises investissent aujourd’hui pour récolter des cash flows dans cinq ans.

Ma stratégie est donc celle d’un investisseur à long terme. Je tiens compte des estimations des entreprises, du management, du bilan, et de l’existence d’un bon produit avec des perspectives de croissance. Si tous les indicateurs sont au vert, je reste longtemps actionnaire. Nous examinons bien entendu les résultats trimestriels, mais uniquement comme vérification, pour savoir si l’entreprise réalise ce qui est attendu. Cette approche permet de laisser croître pendant longtemps vos plus-values dans des sociétés bien gérées. Il ne faut vendre que si quelque chose change soudainement. Parfois, je vends avec perte une action que j’ai achetée à peine une semaine plus tôt, simplement parce que l’entreprise n’arrive pas à expliquer clairement les raisons d’un changement.

Quel regard portez-vous sur l’évolution du monde des actions au cours des dernières décennies?

Je trouve qu’il y a aujourd’hui beaucoup trop d’informations qui sont diffusées. J’ai connu l’époque où les entreprises belges cotées ne publiaient pas leur communiqué de presse en anglais. Résultat: les analystes financiers anglo-saxons nous appelaient en nous demandant de traduire. Les actions étaient généralement suivies par un ou deux analystes. Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de recherche, y compris par les analystes des gestionnaires patrimoniaux.

Peut-on dire que les marchés sont devenus plus efficaces?

Certainement, même si je suis convaincu depuis toujours que le marché est généralement efficace. Les nouvelles sont aujourd’hui intégrées tellement rapidement dans les cours qu’il est naïf de penser qu’il est possible de réagir immédiatement. Alors qu’auparavant, il fallait plusieurs jours, voire plusieurs semaines pour négocier, vous voyez aujourd’hui le cours gagner ou perdre instantanément 10%.

"Les nouvelles sont aujourd’hui intégrées tellement rapidement dans les cours qu’il est naïf de penser qu’il est possible de réagir immédiatement."

Le marché est occupé par de grands acteurs sophistiqués qui travaillent avec des algorithmes et des images satellites des parkings de grands magasins, qui analysent les communiqués de presse et les "conference calls" du management via le "machine learning" pour mieux appréhender la situation. On ne peut rien y faire. Chez Degroof Petercam, nous avons aussi introduit quelques éléments "quant", mais ils restent limités. Nous analysons les informations et nous voyons si le cours en tient suffisamment compte.

Cette évolution nous oblige une fois de plus à nous concentrer sur le long terme, sur des thèmes qui recèlent un potentiel de croissance pour l’avenir, comme la digitalisation et les changements climatiques. Au sein de ces thèmes, nous partons alors à la recherche des meilleures entreprises. Ce type d’approche est très éloignée de celle des "day trader" qui "jouent" en bourse. On ne "joue" pas en bourse: il s’agit de se constituer une pension pour la retraite, d’encaisser la prime de risque, de rencontrer des gens intéressants. Si vous faites du "day trading", vous perdez de l’argent à coup sûr, car vous ne pouvez pas rivaliser avec des professionnels qui disposent de beaucoup plus d’informations. Il vaut mieux par exemple miser sur des idées d’investissements nées de vos propres expériences. Par exemple, ceux qui ont vu arriver la mode du gin-tonic et on acheté l’action Fever Tree il y a cinq ans ont fait une bonne affaire.

N'y a-t-il pas un risque que les nouveaux investisseurs "Robinhood" – ces jeunes qui achètent des actions et des options via de simples apps – se comportent de manière trop impulsive et entrent en bourse au moment où les cours sont très élevés?

J’ai des sentiments mitigés à propos des "Robinhood". D’une part c’est une bonne chose que les jeunes s’intéressent à la bourse. Cela augmente l’appétit pour le marché, ce qui est toujours positif à long terme, tant au niveau de la dynamique économique que de la constitution des plans de pension. Un portefeuille d’investissement diversifié est, sur une durée de 30 ans, particulièrement adapté à un plan d’épargne pension. Par ailleurs, ce n’est pas un hasard si l’économie américaine – où la bourse occupe une place centrale – est plus dynamique que la nôtre. C’est pourquoi je trouve dommage que le monde politique belge considère les investissements en bourse comme de la spéculation.

"Je trouve dommage que le monde politique belge considère les investissements en bourse comme de la spéculation."

D’autre part, les investisseurs "Robinhood" prennent trop souvent leurs décisions sur base de sentiments ou de rumeurs. Ils ne s’intéressent pas suffisamment aux chiffres et à l’évaluation des actions. L’action Tesla – très populaire – est une aberration: son cours de bourse peut difficilement se justifier, surtout à court terme.

Avez-vous une préférence pour les actions belges?

Un moment donné, la plupart de nos clients investissaient principalement en Belgique. Dans un petit pays comme le nôtre, c’est moins évident que par exemple en France et en Allemagne, qui disposent d’un important vivier d’entreprises. Avec l’arrivée de l’euro, nous sommes passés à une dimension européenne, et depuis la crise financière, notre approche est mondiale. Les clients aussi souhaitent investir davantage dans le reste du monde, ce que nous faisons par l’intermédiaire d’une approche thématique.

Lorsque vous investissez au niveau mondial, vous profitez automatiquement de la hausse impressionnante des actions de croissance américaines. Est-ce que cela va durer?

Cela fait 20 ans que la bourse américaine se comporte exceptionnellement bien. Je crois au principe du retour à la moyenne, où la surperformance sera finalement compensée et où les autres bourses entameront un mouvement de rattrapage. L’Europe a encore la possibilité de se relever grâce au fonds de relance de 750 milliards d’euros pour lutter contre la crise du coronavirus, qui sera surtout axé sur les infrastructures. Toutes les têtes pointent dans la même direction pour renforcer l’Europe et combler le fossé qui nous sépare des États-Unis.

Entretemps, les actions américaines "Big Tech", qui sont tout de même les locomotives du rallye boursier aux États-Unis, sont de plus en plus critiquées par les autorités de contrôle, qui leur reprochent leur comportement monopolistique. Cela pourrait avoir d’importantes conséquences.

"Les actions américaines ‘Big Tech’, qui sont tout de même les locomotives du rallye boursier aux Etats-Unis, sont de plus en plus critiquées par les autorités de contrôle, qui leur reprochent leur comportement monopolistique. Cela pourrait avoir d’importantes conséquences."

À long terme, il ne faut pas non plus sous-estimer l’Asie. J’étais totalement médusé quand j’ai visité la Chine pour la première fois en 2004. À cette époque, il était déjà clair que leur travail acharné et leur nationalisme allaient changer le monde. Entre-temps, nous avons aussi des pays comme Taiwan et la Thaïlande, ainsi que la Malaisie et le Vietnam, qui sont tout aussi intéressants à titre de diversification de votre portefeuille. Nous recrutons également des analystes asiatiques.

Depuis la crise du coronavirus, le fossé ne s’est-il pas creusé entre Wall Street et Main Street, avec des bourses florissantes, alors que l’économie réelle est à bout de souffle?

Je ne vois aucun fossé. La bourse est toujours en avance par rapport à ce qui se passera un an plus tard, et lorsqu’il y aura un vaccin, tout se normalisera. Il est vrai que la crise fera des gagnants et des perdants. Par exemple, l’accélération de la digitalisation provoque une polarisation au niveau des actions et des secteurs.

N’oublions pas non plus toutes les mesures incitatives des banques centrales et des gouvernements qui nous permettent de foncer vers la reprise. Le revers de la médaille, c’est que nous risquons de voir le retour de l’inflation dans deux ou trois ans, en particulier si l’on tient compte d’une banque centrale comme celle des États-Unis qui a assoupli ses objectifs et qui tolèrera temporairement plus d’inflation. Il y a aussi une différence par rapport à la crise financière, lorsque les incitants monétaires surabondants ne créaient aucune inflation parce que cet argent ne se retrouvait pas dans l’économie réelle. C’est arrivé parce que les banques réduisaient leur bilan, alors qu’aujourd’hui on les pousse à accorder des crédits.

Après les élections américaines – auxquelles tous les investisseurs se préparent parce qu’elle devrait provoquer de la volatilité – le contexte sera positif pour les actifs risqués. Matières premières, or et immobilier profiteront de l’augmentation des attentes en matière d’inflation.

Cette inflation est une moins bonne nouvelle pour les obligations…

Je suis convaincu que je m’arrête au point le plus haut du marché obligataire. Cela dépendra dans quelle mesure les banques centrales pourront jouer leur rôle. Elles doivent appuyer sur le frein et relever les taux si l’inflation augmente, mais en même temps nous faisons face à une dette publique croissante qui doit être financée. En réalité, nous ne pouvons pas nous permettre un taux réel positif (taux nominal moins inflation, NDLR), car dans ce cas, nous risquons un effet boule de neige au niveau des taux.

"Je suis convaincu que je m’arrête au point le plus haut du marché obligataire. Cela dépendra dans quelle mesure les banques centrales pourront jouer leur rôle."

"Pour les marchés d’actions également, l’évolution des taux jouera un rôle important. Les taux sont tout aussi cruciaux pour les marchés que pour les bénéfices des entreprises. Par exemple, la valorisation élevée des actions de croissance s’explique par les taux bas que nous connaissons actuellement, parce qu’ils mettent davantage en évidence leurs bénéfices futurs. Une hausse des taux est donc une mauvaise nouvelle pour les actions de croissance, même si je ne m’attends à un impact important qu’à partir de taux d’environ 4%. Un taux élevé est le reflet d’une reprise économique, ce qui est positif pour les actions cycliques et le secteur bancaire.

Pour l’instant, tout semble au beau fixe. Il suffit de voir comment les nouveaux venus à la Bourse de Bruxelles comme Unifiedpost et Nyxoah ont été accueillis, avec des hausses de cours allant jusqu’à 19% lors de leur première séance. Qu’en pensez-vous?

Vu l’absence d’euphorie boursière, cela me semble être une réaction saine. Nous sommes loin des hausses de cours de 100%, comme lors de la bulle spéculative des dotcoms. C’est précisément dans un contexte sans euphorie que l’on détecte des entreprises ayant une histoire intéressante. Pensez à Sioen, qui fut à l’époque la première introduction en bourse après une longue période de sècheresse. Nous avons déjà acheté quelques-uns des nouveaux venus. Aux États-Unis, le cycle est déjà plus avancé que chez nous et nous devons être plus prudents.

À quoi ressemble votre propre portefeuille de placements?

J'ai investi 80% dans des actions. J'ai aussi des liquidités, un peu d'or et des obligations à haut rendement. Pas assez diversifié et à haut risque, je sais, mais je n'ai pas besoin de cet argent dans l’immédiat. Je suis également optimiste par nature, ce qui est indispensable pour investir dans des actions: il faut toujours espérer trouver quelqu'un prêt à payer un prix plus élevé que vous pour un titre. À long terme, vous sortez vainqueur.

Quels sont vos projets pour l'avenir?

J'aime faire du sport, et je suis à un âge où c'est encore possible. J'ai aussi cinq petits-enfants. De plus, je continuerai à suivre la bourse – c'est une passion – et je siégerai à l’un ou l’autre comité consultatif, mais à titre gracieux.

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