interview

Il a créé les BRIC. Entretien

©Dieter Telemans

"Le relèvement des taux de la Fed aura inévitablement un impact sur les marchés émergents. Mais pas tous." Jim O’Neill était l’orateur de marque de "The Future of Emerging Markets", la conférence annuelle organisée ce mardi par "De Tijd" et "L’Echo", en partenariat avec TreeTop Asset Management.

Le concepteur des "BRIC", l’acronyme qui désigne le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine comme les principales puissances économiques à émerger au sein de la croissance mondiale au cours de la dernière décennie, est revenu sur la performance de ces quatre marchés, qui n’ont pas déçu les investisseurs. Depuis novembre 2001, date où l’économiste a désigné ses quatre champions de l’économie, l’indice indien Sensex 30 a rapporté 451%, le Micex russe 224%, le CSI300 chinois 194% et l’Ibovespa brésilien 153%. Le S&P 500 aura lui rapporté 89% sur la même période. Pourtant, ces quatre marchés font face à de nouveaux défis, à commencer par la fin des taux d’intérêt ultra-accommodants aux Etats-Unis.

Êtes-vous confiant dans une remontée des taux d’intérêt de la Réserve fédérale américaine au cours du second semestre? Quel impact aura cette hausse sur les marchés émergents, car on a vu l’année passée certains marchés réagir négativement à cette perspective?
Je crois qu’il est incertain que la Fed remonte ses taux d’intérêt. Mais au mieux, elle pourrait relever ceux-ci pour la première fois après le mois de juin. Toutefois, ce n’est pas certain, car d’une part, Janet Yellen (la présidente de la Fed) est très accommodante. La Fed doit s’assurer que les conséquences négatives d’une telle décision ne soient pas trop importantes. Et on voit que les marchés sont faibles en ce moment car les gens s’inquiètent d’un relèvement des taux de la Fed. Si elle le fait, il y aura inévitablement un impact sur beaucoup de marchés. Tout marché émergent qui a bénéficié principalement d’une politique monétaire américaine ultra-accommodante va souffrir. Pas tous. Je pense tout particulièrement à la Turquie, qui est très vulnérable.

CV express Jim O’neill

Docteur en économie, le Britannique Jim O’Neill a commencé sa carrière chez Bank of America en 1982 avant de rejoindre en 1997 Goldman Sachs, où il prendra la présidence de la division gestion d’actifs en 2010. Il est désormais retraité, mais continue depuis janvier 2014 à enseigner l’économie à l’Université de Manchester.

En novembre 2001, lorsqu’il était chef économiste chez Goldman Sachs, il a créé le terme BRIC, qui désigne les quatre pays dont la croissance économique va surprendre durant la prochaine décennie. Il insiste, ce terme était un concept économique, pas un thème d’investissement, même s’il est surpris par la performance des marchés indien, chinois, russe et brésilien depuis 2001.

À part la Turquie, d’autres marchés risquent-ils de souffrir de cette hausse des taux d’intérêt?
La Turquie est particulièrement vulnérable à cause de son large déficit des comptes courants. Le pays n’a pas vraiment fait de réformes. Il y a 21 mois, au moment des craintes d’un arrêt des rachats d’actifs de la Fed, on parlait des Fragile Five (Turquie, Inde, Indonésie, Brésil et Afrique du Sud). Or, l’Inde et l’Indonésie ont adopté des réformes depuis lors. Et ces marchés ont surperformé les trois autres. Ce cas est très instructif sur ce qui pourrait se passer lorsque la Fed va remonter ses taux d’intérêt. Si un pays offre une politique différente de celle des Etats-Unis, et promet des améliorations de la qualité de vie à sa population, les marchés peuvent le récompenser. Mais si toute la performance des marchés émergents est due uniquement à de faibles taux d’intérêt, si ceux-ci remontent, la partie est finie. Selon moi, l’Afrique du Sud est vulnérable dans cette situation, et le Brésil aussi.

Va-t-on encore connaître des Fragile Five?
On aurait dû les appeler les Fabulous Five, au regard de la performance de ces marchés après les craintes sur la fin des rachats d’actifs de la Fed.

Peut-on encore espérer les mêmes performances pour les BRIC durant les quatorze prochaines années?
Je ne sais pas. Mais la performance des BRIC ces quatorze dernières années s’est effectuée dans un contexte de taux d’intérêt faibles. On peut s’imaginer que ce ne sera plus le cas dans les prochaines années. Toutefois, si ces pays utilisent leur large démographie et font croître leur productivité, y compris en développant leur propre marché financier, ils seront moins vulnérables à une hausse des taux d’intérêt de la Fed. Il est possible que d’ici quatorze ans, une monnaie BRIC émerge, mais je n’y crois pas trop. Cependant, les pays émergents vont devenir moins dépendants du dollar américain. Mais cela dépend de leur politique. Et je crois que l’Inde n’offrira plus une si belle performance au cours des prochaines années.

"Les marchés émergents vont devenir moins dépendants du dollar américain."

Les BRIC vont-ils devenir des marchés indépendants du dollar américain?
Si on regarde le marché chinois, on s’aperçoit que sa corrélation avec le marché d’actions américain est très faible. La Chine s’est développée suffisamment pour être indépendante, de ce point de vue. En 2014, les actions chinoises ont offert la meilleure performance parmi les Bourses mondiales. Et ces dernières semaines, les actions chinoises n’ont pas réagi aux craintes sur la remontée des taux d’intérêt de la Fed. Parce que le marché chinois est suffisamment mature pour dépendre de ce qui se passe en Chine.

Mais si on regarde la performance du marché chinois depuis la crise financière, il faut constater que, jusque l’année passée, les performances étaient négatives.
Ce n’est pas tout à fait vrai. À la fin 2009, le marché chinois a connu une forte reprise durant 15 mois. Entre septembre 2009 et la fin 2010, il y a eu un rally des actions chinoises. Après cette période, le marché a été faible, jusqu’il y a 15 mois. C’est intéressant, car la croissance chinoise s’est affaiblie depuis cette période, et les commentaires des intervenants des marchés sont négatifs sur le pays. Mais le marché d’actions chinois a très bien performé. Selon moi, cela suggère que les marchés misent sur la qualité future de la croissance chinoise, plutôt que sur la quantité.

Express

Jim O’Neill, ancien président de Goldman Sachs Asset Management, estime que l’environnement des taux d’intérêt ne sera plus aussi favorable aux marchés émergents. Mais il note aussi que le marché chinois est devenu suffisamment mature pour offrir une corrélation faible au marché américain. Il souligne que les actions chinoises ont peu réagi ces dernières semaines aux craintes de remontée des taux d’intérêt de la Réserve fédérale américaine. La Turquie par contre, est vulnérable selon lui, tout comme l’Afrique du Sud et le Brésil.

Sur quels pays émergents misez-vous comme investissement dans les douze prochains mois?
Les valorisations sont importantes. Historiquement, il a été démontré qu’il est intéressant d’investir là où c’est bon marché et sur des titres dont les gens se méfient, comme en Chine durant l’année passée. Les investisseurs n’aiment pas les actions chinoises et pourtant elles ont été un bon investissement. Je crois que le marché chinois reste un bon placement. La Russie m’intrigue aussi. Car les actions russes sont tellement bon marché. Elles sont très risquées, mais je ne peux pas croire que le peuple russe va continuer à soutenir un président qui l’appauvrit. L’Indonésie me paraît aussi un bon placement, à cause des réformes. Et j’hésite entre le Mexique et l’Inde. L’Inde me fait hésiter à cause de sa performance passée. Quant au Mexique, je ne suis pas sûr de l’impact des réformes sur la croissance économique du pays.

Pour revenir sur la Russie, on a vu que le pays reste très vulnérable à l’évolution des cours du pétrole. Croyez-vous que cela peut changer?
En 2008, les autorités russes m’ont demandé de présenter un modèle sur l’économie russe d’ici 2020. Je leur ai dit que les prix pétroliers n’allaient pas répéter leur performance des 8 dernières années, et qu’ils allaient probablement chuter. Ceci a dérangé les autorités russes. Je leur ai pourtant dit de réduire leur dépendance aux prix du pétrole. Sinon, le marché russe ressemble à un marché du pétrole. Bien sûr, la faiblesse actuelle des cours de l’or noir rend la vie difficile à la Russie. Mais cela pourrait les forcer, comme pour les autres pays producteurs de pétrole, dont le Nigeria, à changer. Or, pour l’instant, je ne vois pas de changement.

L'économiste Paul Marsh (London Business School) était également invité à "The Future of Emerging Markets", la conférence annuelle organisée ce 10 mars par "De Tijd" et "L’Echo", en partenariat avec TreeTop Asset Management.

Paul Marsh est co-auteur de "Global Investment Returns Yearbook", une publication que les accros de la Bourse attendent chaque année avec impatience. Cette édition, qui ressemble davantage à un recueil historique retraçant plus de cent ans d'histoire de la Bourse, est bourrée de graphiques parlants, de statistiques intéressantes, et d'analyses et essais étonnants. 

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés