interview

Jan Eeckhout: "Les entreprises dominantes pourrissent notre économie"

Jan Eeckhout est professeur d'économie à l’Université Pompeu Fabra de Barcelone. ©Xavier Cervera

Dans son livre "The Profit Paradox", l'économiste Jan Eeckhout revient sur les paradoxes qui se cachent derrière les entreprises florissantes et met en garde contre l’ère des data. Selon lui, elles menacent de concentrer encore davantage le pouvoir dans quelques mains.

Comme toutes les belles histoires, celle-ci commence par une énigme. Pendant longtemps, la répartition de la richesse économique entre le travail et le capital était presque coulée dans le béton: deux tiers de la valeur créée étaient destinés aux travailleurs et un tiers aux propriétaires des entreprises. Même le passage radical d’une économie agricole vers une économie industrielle et ensuite de services n’y a rien changé.

54%
Les marges bénéficiaires ont augmenté depuis les années 1980 pour atteindre 54% en 2019.

Dans les années 1980, la part réservée aux travailleurs a commencé à fondre systématiquement, pour se situer aujourd’hui aux alentours de 59% aux États-Unis. Un basculement important qui cache la stagnation des salaires et l’augmentation des inégalités. Comment expliquer que la hausse de la productivité - c’est-à-dire la hausse de la production par travailleur, le moteur de l’amélioration de notre bien-être - ne s’est pas traduite par une hausse des salaires moyens réels?

Hausse des marges bénéficiaires

Les économistes se sont creusé les méninges pour expliquer ce phénomène mondial. Jusqu’à ce que deux professeurs d’économie belges trouvent la pièce manquante du puzzle. Avec leur article très médiatisé "The Rise of Market Power" publié en 2017, Jan Eeckhout et Jan De Loecker ont placé le pouvoir monopolistique des entreprises tout en haut de l’agenda. Grâce à une nouvelle méthode de calcul, ils ont réussi à déterminer pour la première fois la puissance de marché des entreprises individuelles dans tous les secteurs et durant de nombreuses décennies. Ils se sont penchés pour cela sur l’évolution des marges bénéficiaires des entreprises.

Ils ont abouti à un schéma inquiétant: alors que pendant la période 1950-1980 les entreprises américaines fixaient leurs prix en moyenne 25% au-dessus du prix de revient, les marges bénéficiaires ont systématiquement augmenté à partir des années 1980 pour atteindre jusqu'à 54% en 2019.

Le duo belge a constaté une situation comparable en Europe et en Asie dans pratiquement tous les secteurs, des chaînes de vêtements aux entreprises technologiques. L’augmentation obstinée des marges est le signe d’un pouvoir de marché et de barrières qui gardent la concurrence à distance, car sur un marché compétitif, il y a de la place pour des challengers, ce qui réduit les marges bénéficiaires excessives.

Stagnation du revenu des travailleurs

Le pouvoir de marché ne se traduit pas uniquement par des prix artificiellement élevés et donc par une réduction de notre pouvoir d’achat, mais il touche aussi directement nos revenus. Les prix élevés grâce auxquels les entreprises maximisent leurs bénéfices signifient automatiquement qu’elles limitent leurs volumes de production. Plus de gens pourraient s’offrir un iPhone s’il coûtait 500 euros au lieu de 1.000, mais le bénéfice d’Apple est plus élevé avec un iPhone cher, même si cela pèse sur la demande. Cette faible demande se traduit à son tour par une baisse de la main-d’œuvre nécessaire pour produire et vendre ces iPhones.

Si Apple et les autres entreprises dominantes de notre économie ont besoin de moins de main-d’œuvre, les salaires baissent. C’est tout simplement la loi de l’offre et de la demande et la solution à l’énigme de la réduction de la part de gâteau réservée aux travailleurs.

Eeckhout affirme que l’idée que les entreprises bénéficiaires sont par définition bonnes pour l’économie est inconciliable avec leur impact négatif sur le marché du travail.

L’impact perturbateur du pouvoir de marché sur le marché du travail est le sujet principal de "The Profit Paradox". Dans son nouveau livre, Jan Eeckhout, professeur à l’Université Pompeu Fabra à Barcelone, démasque les paradoxes qui se cachent derrière les entreprises florissantes.

Par exemple, les entreprises dominantes peuvent diminuer les prix de vente grâce à l’effet d’échelle qui réduit leurs coûts. C’est bien joli, mais au même moment, la hausse de leurs marges bénéficiaires se fait au détriment des mêmes consommateurs qui ne bénéficient pas de la totalité des économies réalisées, comme ce serait le cas sur un marché concurrentiel.

Eeckhout affirme également que l’idée que les entreprises bénéficiaires sont par définition bonnes pour l’économie est inconciliable avec leur impact négatif sur le marché du travail. Cela fait des années qu’une partie importante des travailleurs ne voient plus leur salaire réel (hors inflation) augmenter, ce qui crée des frustrations qui alimentent le populisme.

Évolution technologique et mondialisation

Cela s’explique en grande partie par le fait qu’un petit groupe de personnes et de gestionnaires hautement qualifiés profitent de l’évolution technologique qui donne aux entreprises le pouvoir de marché. Tandis que l’automatisation du travail pousse les travailleurs vers la sortie, la productivité des personnes hautement qualifiées - comme les programmeurs - augmente, ainsi que leur rémunération.

La mondialisation a ajouté un turbo à ce phénomène: le monde entier est aujourd’hui à portée de main, ce qui donne naissance à des "superstars" hyper bien rémunérées. Les perdants peuvent se consoler en changeant de métier - je pense aux secteurs en croissance des loisirs et des soins de santé - même s’il s’agit traditionnellement d’emplois à bas salaire.

Eeckhout s’attaque aussi à quelques "mythes" pour illustrer l’augmentation du pouvoir de marché. Comme l’idée que les carrières étaient autrefois plus sûres et que les collaborateurs gardaient plus longtemps le même travail. C’est faux: le temps de travail est aujourd’hui en moyenne supérieur d’un an à celui des années 1980. Par conséquent, les gens changent moins souvent d’emploi (-33%) qu’il y a 25 ans. Cette spirale baissière du marché du travail est préjudiciable aux travailleurs, car elle freine la mobilité sociale et les promotions qui vont de pair avec les changements d’emploi.

Le pouvoir de marché joue ici un rôle à plusieurs égards, dont la baisse remarquable du nombre de start-ups. Celles-ci créent proportionnellement plus d’emplois que les entreprises existantes, mais ont du mal à s’imposer à cause des sociétés qui étouffent le marché et l’innovation apportée par les nouveaux arrivants. L’idée selon laquelle nous serions en train de vivre une période de boom pour les start-ups est un autre mythe qu’Eeckhout se plaît à corriger.

Le pouvoir des data

Et comme si la liste des conséquences néfastes du pouvoir de marché n’était pas assez longue, Eeckhout met en garde contre l’ère des data qui menace de concentrer encore davantage le pouvoir dans quelques mains. Celui qui sera le premier à collecter des énormes quantités de données pour alimenter l’intelligence artificielle pourrait creuser des douves infranchissables autour de son entreprise. Il s’agit d’un marché 100% "winner-takes-all".

L’idée selon laquelle nous serions en train de vivre une période de boom pour les start-ups est un autre mythe qu’Eeckhout se plaît à corriger.

Une solution possible - qu’Eeckhout aborde également dans son livre, même s’il est plus difficile de mettre en œuvre des solutions que de poser un diagnostic - serait le "brevet de données inversé". Les grandes sociétés qui collectent des données - comme Alphabet (Google) - seraient obligées, après un certain temps, de rendre publiques leurs données anonymisées afin que les concurrents puissent les utiliser pour former leurs propres algorithmes. Il faut s’attendre à ce que les nouveaux monopoles et leurs lobbyistes ne se montrent pas très enthousiastes, mais Eeckhout souligne que nous avons besoin de règlementations strictes pour éviter une épidémie de pouvoir de marché.

Vos recherches ont mis en relation la réduction du gâteau économique réservé aux travailleurs à l’augmentation du pouvoir de marché des entreprises. Comment expliquez-vous ce lien?

Des centaines d’études ont été publiées pour tenter d’expliquer ce phénomène - via la démographie, la technologie - mais seul le pouvoir de marché apporte une réponse satisfaisante. Le pouvoir de marché signifie que les entreprises sont en mesure d’exiger des prix de vente trop élevés par rapport au prix de revient, ce qui fait baisser la demande - puisque moins de gens peuvent se permettre d’acheter le produit - et donc fait également baisser la main-d’œuvre nécessaire et les services connexes. Si Apple dans la technologie, AB InBev dans la bière, Bertelsman dans les livres et des milliers d’autres entreprises dominantes adoptent cette pratique, vous obtenez un immense impact macroéconomique où une marée descendante fait baisser tous les petits bateaux. Résultat: les salaires chutent.

Nous pouvons aussi le dire autrement. Une entreprise dépense de l’argent pour ses travailleurs et des investissements - machines, marketing - et ce qui reste constitue ses bénéfices. Aujourd’hui, les données démontrent clairement que la part du bénéfice a sensiblement augmenté au détriment du travail et des investissements, qui évoluent généralement en parallèle. Le bénéfice exprimé en pourcentage du chiffre d’affaires des entreprises américaines cotées est passé de 1-2% en 1980 à 7-8% en 2016, ce qui représente une énorme augmentation.

"Aujourd’hui, les données démontrent clairement que la part du bénéfice a sensiblement augmenté au détriment du travail et des investissements, qui évoluent généralement en parallèle."

L’idée qu’une rentabilité importante et, par ricochet, qu’une valorisation élevée en bourse sont positives n’est vraie qu’en l’absence de pouvoir de marché. Le pouvoir de marché est inefficace et le signe d’une économie en mauvaise santé. Les coûts de la protection sociale sont gigantesques - jusqu’à 9% du PIB. C’est l’avantage dont les consommateurs bénéficieraient si les prix étaient concurrentiels. Par comparaison: le coût de l’inflation ne dépasse pas à 0,5-1%.

Les progrès technologiques sont un moteur essentiel du pouvoir de marché, mais selon vous, ils ne doivent pas être considérés comme les méchants dans cette histoire. Comment concilier les deux?

Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Les progrès technologiques améliorent la qualité et sont positifs pour la croissance économique. Mais en même temps, ils créent des inégalités entre les entreprises. Certaines d’entre elles deviennent plus productives. C’est notamment le cas d’Amazon qui peut fournir des produits beaucoup moins chers grâce aux nouvelles technologies et à d’énormes investissements dans la logistique. Cette efficacité accrue est une bonne chose et nous l’accueillons à bras ouverts, mais si, à cause des économies d’échelle sous-jacentes, il ne reste qu’une seule entreprise productive sur le marché, il n’y aura plus de concurrence et Amazon pourra empocher une partie des économies de coûts.

Le problème est que la technologie utilisée par une entreprise pour créer un nouveau marché est aussi utilisée pour éliminer la concurrence une fois qu’elle aura conquis ce marché. Ce fut déjà le cas il y a 100 ans avec les lignes ferroviaires aux États-Unis. Ceux qui ont réussi à dominer le marché en consolidant l’infrastructure ferroviaire ont pu exploiter cette position en maintenant les prix des billets artificiellement élevés. Et il n’y avait pas de concurrence, car cette dernière aurait dû consentir d’énormes investissements pour créer un deuxième réseau. Ces effets d’échelle protègent également Amazon ou le groupe de mode Inditex (Zara) qui, grâce à sa logistique basée sur les données, peut rapidement s’aligner sur les préférences des clients et déployer en un temps record les modèles de vêtements qui plaisent dans son réseau de magasins. Cela exige une certaine envergure.

"Le problème est que la technologie utilisée par une entreprise pour créer un nouveau marché est aussi utilisée pour éliminer la concurrence une fois qu’elle aura conquis ce marché."

Sur le site de ventes aux enchères en ligne eBay, c’est plus ou moins la même chose: l’effet de réseau. Si vous souhaitez vendre un objet sur un site d’enchères, vous voulez atteindre un marché comprenant un maximum d’acheteurs potentiels, et inversement, les acheteurs choisissent le site où ils trouveront l’offre la plus vaste. Les deux se renforcent mutuellement. Le premier site à atteindre une taille suffisante et qui offre donc le plus de valeur remporte la partie. C’est ainsi que Yahoo!, malgré de nombreuses tentatives - y compris la suppression des commissions sur les ventes - n’a jamais réussi à détrôner eBay. eBay peut prétendre qu’elle dispose d’une meilleure technologie, mais est-ce réellement le cas? Cette technologie n’est pas très difficile à copier. Ainsi, Yahoo! occupe la première place au Japon parce que l’entreprise a réussi à atteindre plus rapidement une taille suffisante. Cela prouve que le succès ne dépend pas de la technologie. Mais entre-temps, eBay peut facturer des commissions excessives sur ses marchés.

Dans les années 1990, nous avons vu de nouvelles sociétés internet se faire une concurrence féroce pour être la première et la plus grande du marché. Mais lorsque le marché fut conquis, il n’y avait plus aucune concurrence. Nous devons donc trouver le moyen de créer davantage de concurrence sur les marchés.

Les fusions et acquisitions sont une autre façon de gagner du pouvoir de marché. La solution semble simple: interdire les transactions qui perturbent le marché. Pourquoi n’est-ce pas le cas?

Depuis les années 1990, les États-Unis sont sous l’emprise de la doctrine de l’École de Chicago. Elle soutient que le pouvoir de marché n’est pas réellement un problème parce que les gains d’efficacité dominent et que toute intervention par l’intermédiaire de règlementations ne fait qu’aggraver les choses. Les repreneurs et leurs armées d’avocats se justifient en disant que les acquisitions créent des synergies qui sont répercutées sur les consommateurs. Le résultat est que, ces dernières décennies, un nombre moins important de fusions et d’acquisitions ont été contestées par les autorités de contrôle. Cela explique pourquoi Facebook a pu racheter sans problème Instagram et WhatsApp et conquérir le marché des réseaux sociaux. De même, InBev n’aurait jamais dû être autorisé à reprendre Anheuser Busch.

Qu’en est-il des entreprises qui ont connu une croissance organique grâce aux innovations technologiques? Leur scission est-elle une bonne idée si cela leur fait perdre leur effet d’échelle?

Cela n’a aucun sens de scinder les entreprises si cette scission leur fait perdre leurs gains d’efficacité. Il faut examiner les choses au cas par cas: la production de vaccins n’a rien en commun avec les réseaux sociaux. Tout cela doit être supervisé par une autorité de la concurrence puissante et indépendante, à l’image des banques centrales. Ces dernières ont réussi à casser les liens entre la hausse de l’inflation et le monde politique qui souhaitait la surchauffe de l’économie pour se faire réélire. Les banques centrales ont reçu un mandat clair et elles se basent sur des études indépendantes. Aux États-Unis, la Fed compte 23.000 collaborateurs, contre 2.000 pour l’autorité de la concurrence américaine, alors que les dégâts provoqués par le pouvoir de marché sont bien plus importants que ceux causés par l’inflation.

"Pour les entreprises superstars portées par les nouvelles technologies, l’obligation d’interopérabilité pourrait être une solution."

Pour les entreprises superstars portées par les nouvelles technologies, l’obligation d’interopérabilité pourrait être une solution. Il s’agit de permettre à un système de fonctionner dans différents environnements. Donc, pas de chargeur différent pour chaque smartphone, ce qui crée du pouvoir de marché, mais un chargeur universel. Un bon exemple est le réseau de télécoms européen, qui doit être obligatoirement ouvert aux fournisseurs de services concurrents contre paiement d’une compensation fixe pour l’utilisation de l’infrastructure. Résultat: l’Europe compte plus de 100 fournisseurs de services télécoms contre trois aux États-Unis, où ils ont chacun leur propre réseau. Conséquence? Les prix des télécommunications sont ici deux à trois fois moins élevés qu’au pays de l’Oncle Sam. Cela permet de créer de la concurrence sur le marché.

Il est possible de créer le même type de concurrence sur les plateformes internet comme Amazon et Facebook, même si c’est plus facile à dire qu’à faire. Il faut s’attendre à une forte résistance de la part de ces entreprises.

Leurs actionnaires risquent d’être gravement lésés. Vous écrivez que l’indice boursier américain pourrait perdre les deux tiers de sa valeur si la question du pouvoir de marché était résolue. Est-ce vraiment le cas?

Je n’ai pas de boule de cristal, mais si vous calculez la baisse possible des bénéfices d’Apple & Co, vous arrivez à cet ordre de grandeur. Cette perte de valeur boursière - le produit d’une économie malsaine - serait d’ailleurs moins importante que les pertes provoquées par le pouvoir de marché, y compris pour les petits investisseurs.

Le résumé

  • Dans les années 1980, la part de la création de valeur réservée aux travailleurs a commencé à fondre systématiquement, pour se situer aujourd’hui aux alentours de 59% aux États-Unis.
  • La faute au pouvoir de marché, selon Jan Eeckhout, qui se traduit par une augmentation des marges bénéficiaires des entreprises dominantes.
  • Il met en garde contre l’ère des data qui menace de concentrer encore davantage le pouvoir dans quelques mains.
  • Les solutions à ce problème passent, selon lui, par le "brevet de données inversé" ou encore l'obligation d'interopérabilité.

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