interview

Jan Smets: "Les créations d'emplois ont dépassé mes attentes"

©Tim Dirven

Le 2 janvier prochain, jour de son 68e anniversaire, après 45 années passées à la Banque nationale de Belgique où il était entré comme stagiaire au service de l’information, Jan Smets cède le siège de gouverneur à Pierre Wunsch.

"Les perspectives restent bonnes. Comme pour l’économie belge", dit en souriant Jan Smets en évoquant ses récents problèmes de santé. Lundi dernier, c’est Pierre Wunsch qui l’a remplacé au pied levé pour présenter à la presse les perspectives de l’économie belge. Une sorte de passage de témoin avant l’heure. Le 2 janvier, le vice-gouverneur actuel remplacera Jan Smets qui s’en va après 45 années passées à la BNB, dont quatre en tant que gouverneur. Celui qui est étiqueté CD&V quitte le boulevard de Berlaimont alors que la Banque, qui cultive généralement la discrétion, a soudain fait la une de l’actualité lors de la nomination de Steven Vanackere en tant que directeur. L’absence de femmes au sein du comité de direction a provoqué de sérieux remous. Johan Van Overtveldt, qui était alors encore ministre des Finances, a évoqué la mise en place d’une grande réforme: davantage de femmes dans les fonctions dirigeantes, évaluation des salaires jugés trop généreux… Une autre critique a porté sur la gestion du personnel. La BNB s’est débarrassée de travailleurs âgés alors que dans le même temps le gouverneur invite les Belges à travailler plus longtemps. D’aucuns n’ont pas compris…

La Banque a subi pas mal de critiques ces derniers temps. C’est inhabituel. 

Nous avons évidemment été très attentifs à tout ce qui a été dit à la suite de la nomination de Steven Vanackere en tant que directeur. Pour ce qui est de la place des femmes au sein de la Banque, nous avons nommé un manager de diversité qui est une femme. Certains ont dit dans la presse qu’il n’y avait que 2% de femmes parmi les cadres. C’est totalement erroné. Parmi nos 147 cadres seniors, nous avons 30 femmes, soit une proportion de 20%. Ce pourcentage a quasiment doublé depuis 2010. Ce n’est pas encore satisfaisant, on veut encore augmenter ce pourcentage. Pour ce qui est des organes de gestion, les nominations sont du ressort du gouvernement. Je recommande donc aux autorités publiques d’aller de l’avant afin d’aboutir à un meilleur équilibre hommes-femmes à l’avenir.

Plus fondamentalement, ce qui m’a un peu étonné dans toutes les réactions, c’est que certains ont qualifié la Banque d’obsolète voire d’inutile. Cela fait 45 ans que je suis à la Banque et cette dernière n’a cessé d’évoluer au cours des années. Nous avons de nombreuses responsabilités: contrôle des banques, contrôle macro-prudentiel, centrale des crédits, centrale des bilans, études économiques… Quand je suis entré à la Banque, nous étions 3.000 avec une quarantaine de sièges locaux. Les sièges locaux ont totalement disparu et nous serons bientôt 1.700. Nous ne sommes pas parfaits – et je ne suis pas parfait – mais nous nous sommes adaptés aux évolutions.

"Nous sommes une entreprise en restructuration. Une série de tâches manuelles et opérationnelles disparaissent."

Les critiques sur le niveau des salaires et sur le sort des travailleurs âgés vous ont-elles touché personnellement?

Pour les travailleurs âgés, j’ai compris les critiques, je m’y attendais d’ailleurs. Mais il faut vivre dans la réalité. Nous sommes en fait une entreprise en restructuration. Une série de tâches plus manuelles et opérationnelles disparaissent. Dans un souci d’efficacité, l’imprimerie va fermer à la fin de l’année prochaine et nous allons acheter nos billets de banque ailleurs. Devait-on garder ces gens plus âgés? Dans ce cas je n’aurais certainement subi aucun reproche mais j’aurais créé une sorte de chômage caché au sein de la Banque. C’est pourquoi nous avons décidé d’ouvrir temporairement une fenêtre de départs anticipés, tout en aidant ces travailleurs à trouver un emploi ailleurs.

Sur les traitements, j’ai toujours été réservé lorsqu’on me pose une question sur le sujet. Parce que la décision ne m’appartient pas. Elle relève du Conseil de régence de la Banque. C’est ce Conseil qui fixe les rémunérations. C’était déjà le cas il y a 45 ans. Et les traitements sont aujourd’hui, en termes réels, identiques à ceux de l’époque, à une exception près qu’ils ont été réduits en 2014. Le ministre des Finances avait alors demandé une réflexion sur les salaires. Et le Conseil de régence a décidé de les réduire de 12%.

Je constate qu’il y a aujourd’hui de nouvelles questions sur les salaires. Si le (prochain) gouvernement demande une nouvelle analyse, ce sera au Conseil de régence de décider. Je tiens à rappeler par ailleurs que le comité de direction n’est plus composé que de six personnes aujourd’hui. En 2011, compte tenu de l’intégration de la Commission bancaire et financière, il y avait 11 personnes autour de la table.

Certains disent que vous êtes le banquier central le mieux payé de la zone euro (490.000 euros brut par an). Vous comprenez que cela passe parfois mal dans l’opinion publique?

Je peux le comprendre. C’est difficile évidemment de parler de son propre salaire. En tout état de cause, c’est au Conseil de régence de décider. Si je devais suggérer une chose, c’est d’objectiver le dossier et de tenir compte non seulement de l’aspect pécuniaire mais également du contenu du mandat. Historiquement, je pense que le niveau des salaires remonte à la période où existaient encore les institutions publiques de crédit (CGER, Crédit Communal…). Il fallait que les salaires soient concurrentiels face au secteur bancaire privé. Et comme la BNB est la "Banque des banques", le niveau des salaires s’est également adapté.

"Les actionnaires de la BNB doivent comprendre qu’ils n’investissent pas dans une action comme Colruyt ou Solvay."

La BNB est un animal spécial dans le monde des banques centrales puisqu’elle est cotée en Bourse. Le jour de l’assemblée générale des actionnaires, c’est votre journée la plus difficile de l’année?

Je suis toujours allé à cette assemblée de manière détendue. J’aime les discussions avec les actionnaires privés, je les respecte. Il y a deux ans, l’assemblée a duré jusqu’à près de minuit. Les actionnaires ont le droit de poser des questions. Mais ils doivent aussi comprendre qu’ils n’investissent pas dans Colruyt ou Solvay mais dans une banque centrale dont ils connaissent les statuts. Ce n’est pas une action de spéculation, c’est une action de bon père de famille qui donne un rendement très honorable, supérieur à celui d’un livret d’épargne.

Comment se porte à vos yeux l’économie belge?

L’économie s’est bien reprise depuis la crise. Nous avons créé beaucoup d’emplois, davantage même que je ne l’attendais. Au cours des quatre dernières années, ce sont plus de 220.000 emplois qui ont été créés. Et les créations devraient se poursuivre dans les prochaines années. Nous avons bénéficié de la baisse de l’euro qui a soutenu les exportations. Il y a eu aussi des choix politiques, comme la réforme des pensions, les politiques d’activation sur le marché de l’emploi ou le tax shift. Le grand défi reste d’assurer une offre de main-d’œuvre suffisante, en termes de quantité mais aussi de qualité. C’est pourquoi il faut un enseignement de qualité mais également davantage de formations et de stages en entreprises, comme en Allemagne. L’économie doit être aussi plus dynamique en matière d’innovation.

Il va publier un roman policier

Jan Smets ne va pas rester inactif. Au mois de mai, ce fan d’Agatha Christie va publier un roman policier.

"En fait, j’ai écrit ce roman avant que je ne devienne gouverneur de la BNB. Mais je n’avais pas trouvé d’éditeur. Et puis un jour j’ai rencontré l’éditeur Van Halewyck qui s’est montré intéressé. Il s’agit d’un roman dans le style Agatha Christie avec un inspecteur gantois qui mène l’enquête." Gantois comme l’est Jan Smetsgrand supporter par ailleurs du club de foot local, La Gantoise: "J’espère aller plus souvent au stade pour assister aux matchs."

Smets a également l’intention de rédiger un livre sur l’économie. "Mais ce ne seront pas des mémoires" précise-t-il immédiatement. Il aurait pourtant pu y évoquer ses souvenirs. "à la Banque nationale, mon meilleur souvenir reste l’introduction des billets en euros en 2002." Il était alors Commissaire général à l’euro. "Une aventure qui s’est soldée par un succès. Il régnait alors une certaine europhorie". "Un autre bon souvenir est lorsque j’ai travaillé pour Jean-Luc Dehaene au plan global en 1993. On travaillait tous les jours, week-ends compris. Le plan global, c’était en quelque sorte le magnum opus de la politique belge d’après-guerre. Il s’agissait d’encourager l’emploi, de restaurer la compétitivité, d’assurer les fondements de l’assainissement budgétaire tout en préservant la sécurité sociale. C’est ce qui nous a préparés à l’euro. Je me souviens qu’à Val Duchesse, la nuit de l’accord, les ministres s’embrassaient". Parmi ses pires souvenirs, il y a évidemment la crise financière de 2008, "lorsqu’un vendredi soir, on nous a annoncé que si rien n’était fait pendant le week-end, c’en était fini pour Fortis. Et puis, il y a encore eu Dexia et KBC." Autre mauvais souvenir: le retour de la crise grecque en 2015 "alors que je faisais mes premiers pas de gouverneur".

Lorsqu’on l’interroge sur sa personnalité préférée, sa réponse fuse: "Jean-Luc Dehaene sans aucune hésitation. Il travaillait toujours dans l’intérêt général, il était très simple mais avec une intelligence énorme et une capacité d’anticipation remarquable."

Voici quelques années, vous avez défendu l’apport des migrants pour l’économie.

Si on a trop peu d’offre de main-d’œuvre, une participation plus grande des gens d’origine étrangère est une solution. Et les chiffres belges ne sont pas très bons en la matière. Pour ce qui est des migrants proprement dit, on doit réussir à les insérer et à les faire contribuer à l’économie nationale. Mais il faut d’abord qu’ils puissent s’intégrer au niveau social, qu’ils apprennent la langue… Cela demande certaines capacités d’accueil. Mais si ces conditions sont remplies, cela peut constituer un apport pour notre pays.

Parmi les points négatifs, la Belgique n’affiche toujours pas un budget en équilibre.

Même si cela ne doit pas être un fétiche, un retour à l’équilibre structurel est nécessaire de façon à ce que la dette publique continue à baisser. Quand les taux d’intérêt vont remonter, il faudra de la marge de manœuvre pour d’autres choses. Et une de ces choses, c’est la facture du vieillissement, même si cette facture a été réduite de moitié grâce à la réforme des pensions et là, je dis bravo.

La crise politique des derniers jours pourrait-elle avoir un impact négatif sur les taux d’intérêt belges à long terme? 

Notre crédibilité en tant que pays sérieux reste bonne. Nous avons mené des réformes à bien. Mais c’est comme en football: devenir champion est difficile, mais le rester l’est encore bien davantage. Il faut donc tenir le niveau et garder le cap. On ne peut pas se permettre des erreurs, car les temps et les marchés sont devenus plus volatils. Les marchés considèrent favorablement la Belgique car le taux d’endettement diminue. Mais il est évident que la stabilité politique est un facteur important.

Les taux d’intérêt de la Banque centrale européenne vont-ils rester bas encore longtemps?

Notre politique monétaire a été un gros succès. Nous avons contribué à la reprise et à la création de 9 millions de jobs dans la zone euro au cours des dernières années. Les récentes décisions de la BCE sont justifiées. Nous arrêtons les rachats d’actifs (QE), mais nous réinvestissons les obligations qui arrivent à échéance. Et les taux directeurs resteront bas au moins jusqu’à l’été ou plus tard. Tout dépendra de la situation de l’économie.

Les taux restent bas au grand désespoir des épargnants belges. Dans le même temps, la Bourse est en net repli. Sale temps pour l’investisseur-épargnant…

Je comprends l’épargnant. Mais il doit aussi comprendre que pour avoir des taux de rendement durablement plus élevés, il faut d’abord revenir à une situation de plus grande inflation et de redressement durable de l’économie. Relever les taux d’intérêt aujourd’hui ne ferait que casser la reprise. Je sais que cela demande un sacrifice de l’épargnant. Mais si les Belges ont beaucoup d’argent dans les carnets d’épargne, ils investissent aussi dans l’immobilier. Et les prix de l’immobilier n’ont pas encore reculé, bien au contraire.

Vous redoutez toujours une surévaluation des prix immobiliers? Quel est le résultat des mesures prises en Belgique sur le marché hypothécaire?

La mesure est récente et il faut attendre les dernières données en matière de crédits. Mais ma préoccupation subsiste. Nous sommes dans un cycle de crédit assez expansionniste. Je ne parle pas uniquement des ménages mais aussi des entreprises. Dans les deux cas, l’endettement augmente et il y a même une accélération au niveau des entreprises. Il faut éviter que cela nous pose des problèmes plus tard. C’est un élément que nous surveillons.

Nous allons fêter les 20 ans de l’euro le 1er janvier. Comment évaluer les progrès de l’Union monétaire?

L’euro a été et reste un succès. Les deux promesses ont été tenues: une stabilité des prix avec une inflation qui n’a pas dépassé en moyenne les 2% et une plus grande efficacité. Quand il n’y avait pas encore d’euros, les banques gagnaient sur les commissions de change. Mais c’était au détriment des ménages et des entreprises.

Ce que l’euro ne nous a pas apporté en revanche, c’est la stabilité financière, mais ce n’était pas son premier objectif. Cette stabilité financière est un phénomène que l’on a redécouvert après la crise. Une crise qui a généré des progrès importants en matière de gouvernance, même si nous n’avons toujours de vrai marché européen des capitaux. Si on avait un tel marché efficace pour les PME et les jeunes entreprises, je suis persuadé que l’innovation serait bien plus importante en Europe.

Êtes-vous satisfait de la situation des banques belges?

Nos banques sont plus stables. Si l’on regarde les derniers stress tests, les banques belges sont même plus fortes que la moyenne européenne. La régulation et la surveillance sont devenues plus sévères en concertation avec la BCE.

"La crise bancaire de 2008 a occasionné une perte de bien-être qui n’a jamais été comblée."

Certains banquiers belges se plaignent de la hausse des frais de contrôle.

Oui, la facture a augmenté car le nombre de surveillants bancaires a également augmenté. La BCE nous a demandé un renforcement en la matière. Il faut savoir qu’en cas de contrôle d’une banque belge, les équipes sont mixtes, avec des contrôleurs belges mais d’autres qui viennent de la BCE. Ceci afin d’éviter une trop grande proximité entre contrôleur et contrôlé. L’épargne belge est un multiple du PIB national. Il faut donc veiller à la stabilité. Il est légitime que l’intérêt général nous impose d’y consacrer un peu plus de ressources, non? N’oubliez pas que la crise bancaire de 2008 a occasionné une perte de bien-être qui n’a jamais été comblée.

Que pouvez-vous dire de votre successeur Pierre Wunsch?

J’ai une totale confiance en lui. Il est intelligent et compétent. Il a toutes les qualités pour être un bon gouverneur. Et en plus, il est sympa (rires).

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