interview

"L'heure de vérité est proche pour la BCE" (Bruno Colmant)

©Kristof Vadino

L’économiste estime que la Banque centrale européenne doit continuer à refinancer les dettes des États. Il y va de la survie de l’euro, selon lui.

Le ralentissement économique mondial pousse les banques centrales à revoir leur politique monétaire. Aux Etats-Unis, la Réserve fédérale américaine a indiqué qu’elle marquera une pause dans ses hausses de taux d’intérêt. En Europe, la Banque centrale européenne pourrait repousser sa première hausse de taux d’intérêt. Bruno Colmant, directeur de la recherche chez Degroof Petercam, estime que la BCE devra aussi recommencer à racheter des titres sur les marchés alors que les dettes publiques des États s’alourdissent et que la croissance économique tourne au ralenti. Il prévient que si l’institution s’abstient, de nouvelles dissonances dans la zone euro vont survenir.

L’Europe est-elle confrontée à nouveau à de la déflation, comme en 2014?

Elle est plutôt proche de la récession. On ne s’en rend pas bien compte, mais le semestre passé, l’Allemagne a évité de justesse la récession, c’est-à-dire deux trimestres de croissance négative en 2018. On constate que la croissance économique baisse structurellement dans plusieurs pays européens, essentiellement à cause du vieillissement de la population, qui entraîne des dépenses de l’État plus importantes, et de la baisse des gains de productivité. On est typiquement face à un scénario à la japonaise. La propension à épargner dans ce pays augmente avec l’âge. Les populations âgées ont tendance à être plus épargnantes, sans prendre de risque avec leur épargne. Cela conduit à un cycle infernal. Mais si on rentre dans un scénario à la japonaise, cela veut dire qu’on ferait comme au Japon, c’est-à-dire faire tourner la planche à billet de manière perpétuelle.

La politique monétaire japonaise est caractérisée par des taux d’intérêt extrêmement bas pendant deux décennies et des rachats d’actifs interminables. C’est donc vers ce scénario que la zone euro se dirige?

©BELGAIMAGE

Le Japon pratique des taux d’intérêt extrêmement bas et fait tourner la planche à billet. L’économie tourne sur elle-même, ce qui veut dire que la création monétaire est en permanence épargnée et recyclée. Cela rend l’économie japonaise hermétique. Si on transpose cette situation en Europe, il faudra voir l’attitude de la BCE. Je crois que cette institution va immanquablement être interpellée pour relancer un programme de création monétaire. Si la BCE ne le fait pas, on va voir des divergences gravissimes entre les pays avec des conséquences sociales incalculables. Si la BCE n’aide pas les pays comme l’Italie et la France, dont la dette publique ne cesse d’augmenter, à terme, dans un horizon de cinq à dix ans, des dettes publiques vont certainement poser un problème sociopolitique, ce qui pourrait conduire à deux scénarios: ou bien un rééchelonnement tel qu’on étend ou perpétue la dette, ou bien ces États rendront l’épargne bancaire et celle des compagnies d’assurance des particuliers moins mobiles pour que cette épargne reste dans les institutions financières locales afin de financer la dette publique. La Belgique n’est cependant pas concernée par ce scénario. C’est plutôt un scénario italien ou français.

Cette année, le président de la BCE, Mario Draghi, va céder son mandat en octobre, et pourrait être remplacé par le président de la Bundesbank, Jens Weidmann. L’économiste en chef, Peter Praet, passera lui le témoin à Philip Lane en mai. Est-ce que la politique monétaire de l’institution va s’en retrouver influencée?

Je crois que le scénario privilégié sera qu’un Allemand soit choisi pour diriger la Commission européenne. Et donc, ce sera un non-Allemand qui dirigera la BCE. De toute façon, le débat ne porte pas tellement sur la nationalité des personnes, mais plutôt sur comment va être utilisée la BCE. Si un tassement économique survient, est -ce qu’on va faire les mêmes erreurs qu’en 2011-2013, période au cours de laquelle la masse monétaire a été contractée, ou bien va-t-on vers plus de souplesse? Finalement, tout repose sur l’idéologie de la BCE. Celle-ci est-elle uniquement de combattre l’inflation? Ou est-ce de contribuer au plein-emploi, comme le font les Américains? Force est de constater que la création monétaire de la BCE n’a créé ni inflation, ni croissance économique, puisque la croissance reste très basse. Cette politique monétaire a aidé les États à se refinancer. Si on accepte que la création monétaire ait essentiellement été bénéficiaire pour les États, la question centrale reste de savoir si oui ou non la BCE va aider à nouveau les États à refinancer leur dette. Si elle ne le fait pas, c’est évidemment la survie de l’euro qui est en jeu. L’heure de vérité est donc proche.

La monnaie hélicoptère, un concept où la banque centrale distribue directement de l’argent aux personnes, est-elle plausible?

L’idée est théorique, mais je pense qu’elle n’est pas plausible car elle est tout à fait contraire à la logique allemande protestante de la monnaie. De surcroît, on a déjà eu de la monnaie hélicoptère, mais cela s’est fait au travers des États qui ont vendu leur propre dette publique à la BCE. Je ne crois donc pas que cette idée soit vraisemblable. Mais il est possible qu’elle soit posée.

La Banque centrale européenne peut-elle repousser sa hausse de taux d’intérêt et relancer son programme de rachats d’actifs?

La croissance est maintenant structurellement faible. On voit les déficits publics augmenter. Immanquablement, les dettes publiques vont augmenter et on sait que le coût du vieillissement va atteindre son paroxysme en 2030. La question devient politique: est-ce que la BCE va utiliser son bilan pour créer de la monnaie? Je crois qu’elle doit le faire absolument. Parce que sinon on va ajouter aux problèmes des États de l’austérité monétaire. A cela se greffe un autre phénomène tout aussi important des rapports sociaux comme les mécontentements politiques qu’on ne peut dissocier de la politique monétaire et budgétaire. Car les problèmes sociaux sont le reflet des déséquilibres politiques et étatico-monétaires. Si la population européenne est en rancœur, il va falloir que la BCE l’aide.

En Europe, on fait déjà face à du mécontentement de la population comme les gilets jaunes en France. Mais au Japon, la révolution sociale n’a pas eu lieu malgré la politique monétaire. Comment expliquez-vous cela?

Le Japon est insulaire et très hermétique en termes culturels. La dette publique est essentiellement détenue par les Japonais. La société a des attributs très communautaires. C’est un peuple qui a le sens du bien collectif et est prêt à des sacrifices pour exporter beaucoup, d’ailleurs le Japon est la deuxième puissance exportatrice au monde. Mais c’est l’illustration qu’il n’est pas antagoniste d’avoir une politique monétaire accommodante et un pays fort économiquement. Mais en Europe, nous avons une vision différente. Dans les pays latins essentiellement, la vision est beaucoup plus individualiste et les personnes se rendent compte que les bénéfices sociaux comme les pensions et les soins de santé, qui leur avaient été promis, ne le seront pas dans la mesure où ils l’avaient anticipé. On n’a pas la même logique communautaire. Mais les Allemands l’ont très fort. On retrouve la différence entre les pays catholiques et réformés en Europe.

"Si la population européenne est en rancœur, il va falloir que la BCE l’aide."

Actuellement, la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine touche durement les économies exportatrices. C’est un autre paramètre à prendre en compte?

On est dans une phase de décélération du commerce mondial à cause des barrières tarifaires. Cela touche toutes les économies car l’interdépendance entre les économies est beaucoup plus forte. Aujourd’hui, il est vrai que le vieillissement de la population est une donnée de base dans les pays développés; mais les restrictions internationales créent de l’anxiété et font repousser les investissements. Cela pèse sur l’enthousiasme économique. Et personne ne sait quel sera l’impact d’une forte décélération de l’économie chinoise.

Aux Etats-Unis, le président Donald Trump est à l’origine des mesures protectionnistes qui ont provoqué les tensions commerciales. Il a été élu sur fond de mécontentement populaire. La trame de fond semble commune avec l’Europe?

Les Etats-Unis sont aussi victimes de la mondialisation. Le pays reste la puissance dominante. Mais le sentiment de perte de repères industriels est très fort. Le sentiment d’envahissement par des biens étrangers est aussi très présent. Alors que la réalité est que les Américains n’épargnent pas assez et importent trop de biens. Ils sont responsables de leur propre situation économique. Mais ils considèrent que la faute revient aux autres, et qu’il faut mettre des barrières à l’entrée.

Mais en Europe, et en Belgique en particulier, nous n’avons pas ce problème de manque d’épargne.

Non, en Belgique, on a un taux d’épargne extrêmement important. Mais il y a une problématique que l’on doit intégrer aux paramètres économiques, c’est celle du changement climatique. Le temps est venu de s’interroger, au -delà des convenances de Maastricht, sur la mise en œuvre de la conversion climatique et environnementale avec le bilan de la BCE. En Europe, on est soumis à un carcan budgétaire extrêmement étroit, imposant un équilibre budgétaire et un désendettement des économies. Mais en même temps, on a mis en œuvre des mesures de création monétaire hallucinantes en termes historiques. Pourquoi ne pas réconcilier les deux en se disant qu’on pourrait lancer des plans supérieurs à ceux de Jean-Claude Juncker pour financer la transition écologique par l’endettement et dont les dettes perpétuelles seraient financées par la création monétaire? La mesure ne serait pas très orthodoxe mais on est face à des défis qui dépassent les périmètres économiques et qui mettent en joue la survie du monde. Je pense qu’il ne faut pas être arrêté par des contraintes idéologiques.

Car le réchauffement climatique a un impact sur le cycle économique et les sociétés?

Cela a un impact complètement non paramétré pour le moment. Au lieu de lever des impôts pour la transition climatique, on pourrait imaginer que l’État finance de grands projets par la création monétaire.

"On pourrait imaginer que l’État finance de grands projets climatiques par la création monétaire."

Mais comment faire pour que l’argent soit bien alloué à la transition climatique?

Il faudrait avoir en matière climatique des objectifs non pas à 2040 ou à 2050 mais des plans à trois ans qui soient roulants, ce qui signifie qu’on les remet en œuvre tous les trois ans, ou inversement des plans à trois ans et des plans à cinquante ans. Mais cela suppose que l’État soit plus interventionniste dans l’économie. Je ne pense pas que l’économie capitaliste puisse répondre à la problématique climatique de manière spontanée. Il faut une orientation publique.

Si on traduit tout cela pour l’investisseur et l’épargnant, le contexte n’est donc pas favorable?

Non, car les taux d’intérêt à court terme vont rester bas très longtemps et beaucoup plus longtemps qu’on ne le croit parce que les États ne peuvent pas se permettre d’avoir des taux d’intérêt plus élevés. Il est vrai que l’épargnant n’est pas content mais le contribuable l’est parce que les charges d’intérêt sur la dette sont plus basses. L’épargnant-contribuable gagne en impôt ce qu’il perd en épargne.

Mais cette politique de taux bas incite également les personnes à s’endetter. Est-ce qu’on ne biaise pas le marché?

Probablement en partie. C’est pour cela que la Banque nationale de Belgique a souligné le problème avec les prêts hypothécaires. Il y a toujours le danger de créer non pas des bulles de crédit, mais des fragilités. Si un retournement de cycle intervient à un moment, des personnes qui sont normalement en endettement pourraient tomber rapidement en surendettement. La Belgique est un des pays les mieux protégés au monde, où le crédit est fort surveillé. Mais on a quand même 1% de personnes en règlement collectif de dette, ce qui est grave, mais moins que dans d’autres pays. La seule chose qui pourrait faire monter les taux d’intérêt serait un changement de la prime de risque. Car la perception de crédit d’un État commence à se détériorer. Mais c’est pour cela que les banques centrales seront amenées à toujours jouer un rôle pour aider les États. Le système est beaucoup plus nationalisé qu’il y a vingt ans. Les banques centrales jouent un rôle impensable auparavant. Nous ne sommes plus dans une économie de marché, mais dans une économie partiellement étatisée.

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