"La BCE n'est pas responsable des taux bas"

©Pimco

La politique monétaire hyper souple de la Banque centrale européenne (BCE) et les niveaux très bas des taux à long terme ne sont pas réellement anormaux, estime Joachim Fels, économiste en chef de Pimco.

On reproche souvent à la BCE de réduire le pouvoir d’achat des épargnants et de soutenir les pays fortement endettés en réduisant les taux. Ces reproches sont-ils justifiés? Nous avons posé la question au très influent économiste Joachim Fels.

La politique souple de la BCE a-t-elle pour objectif d’aider les pays les plus faibles?

Personne ne lit dans les pensées des gouverneurs de la BCE. On ne peut cependant exclure que pour certains d’entre eux, le soutien des pays faibles soit un des arguments en faveur de cette politique. Mais il est également possible de justifier la politique monétaire actuelle sans ces considérations.

Le mandat de la banque centrale consiste à maintenir la stabilité des prix, ce qui correspond à une inflation inférieure à, mais proche de 2%. Actuellement, l’inflation est inférieure à ce niveau, donc si la BCE veut rester crédible, elle doit mener une politique non conventionnelle. Sa stratégie n’est donc pas en contradiction avec son mandat.

Comment expliquer que la BCE n’atteigne pas son objectif en matière d’inflation?

CV Express
  • Fils de l’économiste Gerhard Fels, qui fut entre 1976 et 1982 un des « Cinq Sages » de la coalition sociale-libérale du chancelier allemand Helmut Schmidt.
  • A étudié l’économie à Kiel (Allemagne) et à la Johns Hopkins University (Etats-Unis).
  • A travaillé entre autres pour l’institut économique IfW à Kiel et pour la banque d’affaires Goldman Sachs.
  • Entre 1996 et 2015, a occupé le poste d’économiste en chef et observateur très influent de la BCE chez Morgan Stanley.
  • Actuellement économiste en chef de Pimco, où il travaille au siège social à Newport Beach en Californie.

 

C’est un phénomène mondial et la BCE n’est pas la seule banque centrale confrontée à ce problème. Même la Fed, la banque centrale américaine, essaie en vain depuis huit ans d’atteindre une inflation de 2%. Il faut donc se tourner vers le contexte mondial pour expliquer cet échec. Une des causes se trouve du côté de la mondialisation. Aujourd’hui, de nombreuses entreprises sont des multinationales qui peuvent délocaliser leur production dans d’autres régions lorsque les travailleurs d’un pays particulier réclament des augmentations de salaire. Cette situation a un effet négatif sur les salaires et donc sur l’inflation.

Un autre problème est le vieillissement de la population mondiale, qui pousse les citoyens à épargner, ce qui met sous pression la demande internationale de produits et donc le niveau des prix. Par ailleurs, les travailleurs craignent également d’être bientôt remplacés par des robots. S’y ajoutent les nouvelles technologies qui pèsent également sur les prix.

En raison de cette combinaison de facteurs, les banquiers centraux du monde entier ont du mal à atteindre leur objectif d’inflation.

À votre avis, quand la politique des banques centrales pourra-t-elle se normaliser?

En fait, nous sommes déjà revenus à une politique "normale". Le taux naturel (c’est-à-dire le taux conforme à l’activité économique normale et à une inflation stable, NDLR) est très bas depuis déjà un certain temps. C’est la nouvelle normalité. Comme je l’ai déjà dit, l’offre mondiale d’épargne suite au vieillissement de la population est très élevée. Au même moment, nous nous dirigeons vers une économie moins capitalistique, ce qui réduit la demande d’épargne. Les nouvelles grandes entreprises sont des géants technologiques comme Google et Facebook, qui n’ont pas besoin de réaliser d’importants investissements. Par conséquent, ces grandes entreprises sont également productrices nettes de capitaux.

Cette surabondance d’argent pousse les taux naturels vers le bas. C’est pourquoi je qualifie les taux bas actuels de "normaux". La situation pourrait être considérée comme anormale si le monde ressemblait encore à ce qu’il était il y a 20 ans. Mais les choses ont changé. Les banques centrales ne sont donc pas des bandits qui maintiennent les taux bas, mais plutôt des victimes des taux bas.

Imaginez une situation où la BCE maintiendrait les taux artificiellement élevés. Dans ce cas, l’économie se retrouverait en récession, ce qui provoquerait de la déflation. Par conséquent, les taux à dix ans seraient encore plus bas qu’aujourd’hui. C’est pourquoi je pense qu’avec sa politique souple, l’autorité monétaire est davantage un suiveur qu’un leader.

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