analyse

La faiblesse des marchés émergents ne s'inscrit pas sur le long terme

La crise de la livre turque s’est répercutée sur les autres marchés émergents. Le MSCI Emerging Markets est entré en marché baissier depuis la semaine dernière.

La Turquie et ses problèmes ont fini par affecter les autres pays émergents. Depuis le plongeon de la livre turque face au dollar après l’annonce de sanctions commerciales par les Etats-Unis envers Ankara il y a deux semaines, l’indice MSCI Emerging Markets a chuté.

Et depuis la semaine dernière, l’indice a perdu 20% par rapport à son sommet atteint en janvier; autrement dit, il est entré en marché baissier. De l’avis de certains analystes, les difficultés de la Turquie ne sont que le symptôme d’un mal plus profond qui affecte l’ensemble des marchés émergents. Au cœur du problème se trouve le dollar. La remontée du billet vert face aux autres devises a durement touché les pays émergents.

Au cœur du problème se trouve le dollar.

La Banque des règlements internationaux (BRI) a indiqué dans une note publiée le mois dernier qu’un des principaux contributeurs au sentiment des investisseurs envers les marchés émergents repose sur le dollar. Lorsque le dollar est faible, l’appétit pour le risque des investisseurs envers ces marchés est prononcé, et vice-versa.

La remontée du dollar n’est pas terminée, car elle résulte de la politique monétaire de la Réserve fédérale américaine, qui a déjà relevé cinq fois ses taux d’intérêt depuis 2017 et réduit son bilan. Les analystes estiment que la banque centrale relèvera encore deux fois ses taux d’intérêt cette année, au grand dam du président américain Donald Trump, qui veut un dollar faible pour soutenir l’économie du pays.

Or, la BRI relève que l’année passée, la croissance des émissions d’obligations libellées en dollars par les pays émergents a atteint 17%, et fut particulièrement soutenue en Chine, au Brésil, au Chili et en Turquie. La BRI note que ces émissions obligataires en dollars n’ont jamais été aussi élevées, à l’exception notable de la Russie. Les émetteurs émergents d’obligations en dollars se rendent plus vulnérables à l’évolution du billet vert, des obligations à long terme américaines et de la volatilité sur les marchés.

"Les faibles performances des actions et obligations émergentes en 2018, après deux années de solides progressions, ont réduit l’appétit pour le risque chez les investisseurs."
Richard Turnhill
Responsable de la stratégie chez BlackRock

Chez BlackRock, une firme de gestion, Richard Turnhill, responsable de la stratégie, relève dans une note que les pays particulièrement dépendants de leur dette émise en dollars ont été délaissés par les investisseurs. "Les retraits des fonds émergents en actions et en obligations ont repris, selon EPFR. Les faibles performances des actions et obligations émergentes en 2018, après deux années de solides progressions, ont réduit l’appétit pour le risque chez les investisseurs", indique-t-il dans une note.

"Certains actifs refuges offrent désormais un rendement réel positif et les investisseurs voient de meilleures perspectives pour des marchés comme les Etats-Unis. Si le pays impose des sanctions sévères à la Russie, cela pourrait encore détériorer le sentiment des investisseurs envers les marchés émergents", ajoute-t-il.

Cinq fragiles

Tous les analystes ne partagent pas le pessimisme ambiant sur les marchés émergents. Certains refusent de faire un parallèle avec la crise asiatique de 1997-1998, qui avait sévèrement touché les marchés émergents. Car ils soulignent que les pays émergents disposent désormais d’une réserve de changes beaucoup plus importante, que leurs taux de change sont plus flexibles, que les banques sont moins endettées, et que l’inflation reste maîtrisée; autrement dit, leur économie est plus robuste.

Selon Oxford Economics, une firme d’analyses économiques, seul un tiers des pays émergents présente un risque "non négligeable" d’une crise souveraine actuellement, contre 65% en 2008 et 72% en 2013, au moment où la Fed avait annoncé la fin de ses rachats d’actifs sur les marchés. À l’époque, cinq pays avaient été désignés par les analystes comme les plus vulnérables à une politique monétaire américaine moins accommodantes. Il s’agissait du Brésil, de la Turquie, de l’Inde, de l’Indonésie et de l’Afrique du Sud.

"Les pays qui dépendent d’un financement externe et qui affichent de larges déficits des comptes courants ont souffert le plus."
Richard Turnhill, Blackrock

Désormais, ces cinq pays fragiles sont la Turquie, l’Argentine, le Pakistan, l’Egypte et le Qatar, selon S&P Global. "Les pays qui dépendent d’un financement externe pour leur croissance et qui affichent de larges déficits des comptes courants ont souffert le plus" souligne Richard Turnhill. Et parmi ces pays, l’Argentine et la Turquie souffrent le plus, à l’image de leurs devises, qui affichent le plus fort recul face au dollar depuis le début de l’année (près de 40%).

Lamine Saidi, gestionnaire de fonds émergents chez Candriam, souligne que "la période des cinq fragiles arrive tous les trois à quatre ans, où les pays les plus vulnérables subissent des retraits massifs et sont attaqués par les hedge funds". Mais il relève le caractère cyclique de ces retraits, et insiste sur le côté temporaire, à court terme, de la méfiance des investisseurs.

"Le problème de la Turquie repose sur sa difficulté à trouver du financement mais aussi sur une inflation galopante de plus de 20% par an"
Lamine Saidi

Lamine Saidi estime cependant que les pays les plus vulnérables à une remontée du dollar parmi les émergents sont la Turquie, l’Indonésie, le Brésil et l’Afrique du Sud. "La Turquie souffre d’un déficit des comptes courants qui ne cesse d’augmenter. Elle a un besoin quotidien de financement externe. Or dès que le dollar augmente, les investisseurs ont tendance à rapatrier leurs dollars aux Etats-Unis" relève-t-il.

"Le problème de la Turquie repose sur sa difficulté à trouver du financement mais aussi sur une inflation galopante de plus de 20% par an qui rogne le pouvoir d’achat des ménages. Mais c’est aussi le cas en Argentine, en Afrique du Sud et en Indonésie", ajoute-t-il.

Des pays défensifs

"Beaucoup d’autres pays émergents, en particulier asiatiques, affichent une balance des comptes courants en amélioration. Des réformes structurelles dans des pays comme la Chine et l’Inde placent ceux-ci dans une trajectoire de croissance à long terme plus soutenable", souligne Richard Turnhill. Ces pays sont moins attaqués sur les marchés que ne le sont la Turquie, l’Argentine et le Brésil.

"Nous protégeons notre portefeuille en privilégiant des pays dont le modèle économique est tourné sur la croissance domestique, comme l’Inde."
Lamine Saidi

"Nous protégeons notre portefeuille en privilégiant des pays dont le modèle économique est tourné sur la croissance domestique, comme l’Inde", indique Lamine Saidi. "L’Inde dispose d’un modèle économique tourné vers le secteur automobile, le retail, les biens de consommation discrétionnaire, qui n’ont rien à voir avec la hausse du dollar" explique-t-il.

D’autres pays émergents offrent également les mêmes caractéristiques. Le gestionnaire de fonds pointe la République Tchèque, la Malaisie, la Thaïlande et le Chili, comme autres pays capables de résister à la hausse du dollar grâce à leur modèle économique. "Ces pays n’ont pas beaucoup de dettes", relève-t-il.

D’ailleurs, la Bourse indienne ne se porte pas trop mal depuis le début de l’année, tout comme celle de Malaisie. L’indice Sensex, de la Bourse de Bombay, a pris plus de 6% depuis janvier et l’indice FTSE Bursa Malaisia KLCI a progressé de plus de 3%. Leur performance reste toutefois en dessous des marchés américains, car le S&P 500 a pris plus de 11% sur la même période. Mais elle reste positive par rapport à l’indice MSCI Emerging Markets.

Problèmes à court terme

La faiblesse des marchés émergents est tributaire de la hausse du dollar, mais aussi des tensions commerciales entre les Etats-Unis et la Chine. Celles-ci ont repris de plus belle jeudi dernier lorsque l’empire du Milieu et l’administration de Donald Trump ont décidé d’implémenter une taxe de 25% sur 16 milliards de dollars de biens produits par chacun des pays. Depuis le début du mois de juillet, les deux pays ont imposé des taxes à l’importation pour 100 milliards de dollars de biens, faisant craindre un ralentissement de l’économie mondiale chez les investisseurs.

"Nous sommes convaincus que la guerre commerciale disparaîtra dans un an."
Lamine Saidi
gestionnaire chez Candriam

Mais la hausse du billet vert, tout comme les tensions commerciales, n’apparaît pas durable sur le long terme. "Nous sommes convaincus que la guerre commerciale disparaîtra dans un an", indique Lamine Saidi. "De plus, les Etats-Unis ne vont jamais tolérer un dollar très fort", ajoute-t-il. Mais il prévoit encore au moins six mois de turbulences sur les marchés émergents.

"À court terme, la hausse du dollar peut porter un coup aux marchés émergents. Mais à long terme, plusieurs facteurs plaident encore pour ces marchés", affirme-t-il. Il relève que les valorisations des actions émergentes restent attractives, que des pays comme la Chine disposent d’un taux de croissance économique très soutenu, et que des pays comme l’Inde bénéficient d’une baisse des taux d’intérêt.

"Un mix entre croissance bénéficiaire et valorisation très attractive, avec des ratio cours/bénéfices historiquement bas, plaide en faveur des marchés émergents. De plus, comme les devises émergentes ont beaucoup baissé, leur potentiel de hausse reste élevé", souligne le gestionnaire.

Lamine Saidi indique que chez Candriam, ils privilégient les titres de qualité, présentant une croissance des bénéfices attractive, supérieure à 15%, et soutenus par un thème porteur, "comme la hausse des dépenses des infrastructures". "Ces titres ont bien performé ces dernières années, indépendamment de la volatilité. Traditionnellement, on les trouve dans le secteur des biens discrétionnaires, et dans la pharmacie, qui résistent à la guerre commerciale", relève-t-il. Une guerre qui n’est pas encore terminée.

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