La guerre des devises semble toucher à sa fin

©Vincent Dubois

Les banques centrales, en particulier la BCE et celle du Japon, semblent avoir épuisé toutes leurs munitions pour affaiblir leur devise. Les Etats-Unis ne combattent plus.

Les devises sont de nouveau au cœur des discussions des ministres des Finances et banquiers centraux du G20. Ceux-ci sont réunis depuis ce vendredi à Shanghai, en Chine, pour discuter des moyens de calmer les marchés et de relancer la croissance économique. En filigrane, ils vont surtout faire le point sur la guerre des devises, où les pays pratiquent des dévaluations compétitives de leur devise pour relancer leur croissance économique. "Dans les faits, tous les pays promettent de ne pas poursuivre une politique de dévaluation active de leur monnaie. Ils considèrent cela comme une mesure monétaire à des fins domestiques. Mais ce n’est pas le cas. La Banque centrale européenne, en abaissant ses taux d’intérêt en négatif, considère que le canal de transmission à l’économie est le taux de change. La politique monétaire de la zone euro vise à affaiblir l’euro pour relancer l’inflation et la croissance économique. Mais la BCE ne le dit jamais ouvertement", explique Peter Vanden Houte, économiste en chef d’ING Belgique.

A part le Japon et la zone euro, les autres pays ne dévaluent pas volontairement leur devise.

Toutefois, depuis la dernière intervention de la BCE sur le taux de dépôt en décembre, où ce taux a été abaissé à -0,3%, l’euro ne s’est pas affaibli. "La situation dégénère. En poussant les taux d’intérêt en négatif sur les banques, cela impacte négativement le système financier, et je ne pense pas que cela soit bon pour l’économie", souligne Stephen Jen, fondateur du hedge fund SLJ Macro Partners. "Pourtant, l’euro ne s’est pas affaibli, et le yen s’est apprécié face aux autres devises depuis l’abaissement des taux de dépôt en négatif par la Banque du Japon. Ces deux banques centrales sont engagées dans une dévaluation compétitive de leur devise qui ne fonctionne plus", ajoute-t-il. Cependant, Stephen Jen s’attend à ce que ces deux banques centrales continuent à abaisser leur taux de dépôt. Rappelons que plusieurs économistes s’attendent à ce que la BCE porte à -0,6% son taux de dépôt en mars. "Puisque ça ne marche pas, on en fait plus. Cette réaction est irrationnelle et vouée à l’échec. Pourtant, ni la BCE, ni la BoJ, pensent qu’elles commettent quelque chose de mal", indique Stephen Jen.

Peter Vanden Houte nuance un peu. "Des personnes à la BCE se font du souci. Elles se rendent compte que les taux d’intérêt négatifs ne garantissent pas une devise plus faible. On a vu au Japon que depuis que le taux de dépôt est passé en négatif, le yen s’est apprécié face aux autres devises, et personne ne comprend pourquoi", indique l’économiste. "Pourtant, je pense que ces taux d’intérêt négatifs ont un impact sur le taux de change, mais si on prend le yen, je n’ai plus de certitude. On se trouve dans une situation surréaliste où une politique monétaire plus souple se répercute bizarrement sur le taux de change et le crédit", ajoute-t-il. Car il constate aussi que la BCE fait souffrir les banques. "À la fin, les banques ne veulent plus assouplir les conditions de crédit car elles veulent compenser leur perte de dépôts via une augmentation de leur marge sur les crédits", explique-t-il. Stephen Jen estime quant à lui que tout s’aligne pour permettre aux banques centrales "de pousser le système, jusqu’à ce qu’il craque". "C’est très dangereux", s’inquiète-t-il.

A court de munitions

Paradoxalement, les taux d’intérêt négatifs représentent la seule munition qu’il reste aux banques centrales européenne et japonaise. Plusieurs économistes ont déjà pointé que la BCE ne peut plus agir autrement que sur ses taux d’intérêt, à cause de la résistance allemande à son programme de rachats d’actifs, de 60 milliards d’euros par mois, combinée à une raréfaction des actifs (obligations d’Etat) à racheter. Toutefois, Mario Draghi, le président de la BCE, répète que la BCE dispose encore d’autres outils. Quant à la banque centrale japonaise, le premier ministre Shinzo Abe affirme que les taux d’intérêt négatifs ne représentent pas le dernier recours de celle-ci. Un avis pas partagé par tous les intervenants de marché.

Stephen Jen s’attend à ce que les devises des pays émergents, à l’exception des monnaies asiatiques, se stabilisent cette année, après deux à trois années de pression, à cause des prix des matières premières. "Ceux-ci devraient se stabiliser", estime-t-il.

"Dans un environnement de dévaluations compétitives, nous avons atteint un point où des gens n’en veulent plus", pointe pour sa part Richard Benson, co-gérant du fond sur les devises Millenium.

Les efforts de plusieurs pays émergents pour stabiliser leur devise, sous pression depuis près de trois ans, sans attendre une hypothétique action concertée à l’échelle internationale sur les changes ont été salués par de grands fonds d’investissement qui y voient le catalyseur d’un retournement de tendance.

Quelques grandes sociétés de gestion, dont la première au monde BlackRock, ont désormais une recommandation positive sur le marché de la dette émergente en monnaie locale, estimant que le mouvement vendeur amorcé en 2013 touche à sa fin.

Les initiatives audacieuses du Mexique lui ont valu quelques recommandations d’achat du peso de la part de grandes banques internationales. Omni, un fonds spéculatif qui a récemment révélé avoir des positions à la baisse du yuan, estime que le Mexique, contrairement à beaucoup de pays asiatiques, peut soutenir sa devise en relevant ses taux.

Par ailleurs, la remontée de l’euro et du yen face au dollar encourage les investisseurs à se tourner vers les monnaies des pays émergents, souligne Sergio Trigo Paz, gestionnaire de fonds spécialisé dans les dettes émergentes chez la firme d’investissement BlackRock. J.N.

 

Faut-il en conclure que c’est la fin de la guerre des devises? Peter Vanden Houte tempère. "Cette guerre s’achève parce que les politiques monétaires n’ont plus d’impact, mais pas parce que les banques centrales n’ont plus de volonté. Il n’y a pas d’armistice", souligne-t-il.

Stephen Jen relève lui que les autres pays ne se livrent pas à une dévaluation compétitive de leur devise. A commencer par la Chine. "Une dévaluation compétitive sert à augmenter les exportations d’un pays. Or, la Chine dispose d’un surplus de 600 milliards de dollars de balance commerciale", relève-t-il. "Les pressions sur le yuan sont dues aux flux de capitaux de résidents chinois qui veulent investir à l’étranger. La dévaluation de la devise est due aux marchés, pas pour soutenir l’économie chinoise. La banque centrale chinoise vend des dollars pour soutenir le yuan", insiste-t-il. Pourtant, les marchés ont craint depuis l’été 2015 ces dévaluations du yuan, en raison d’une croissance économique chinoise chancelante, après la publication de plusieurs statistiques inquiétantes.

Stephen Jen souligne que la Chine défend sa devise, ce qui n’équivaut pas à une dévaluation compétitive. L’Empire du Milieu n’est pas seul dans cette défense. Les autres pays émergents aussi. C’est également le cas du Danemark, de la Suède et de la Suisse. "Ces pays se défendent contre la pression haussière de leur devise", constate Peter Vanden Houte. Car il rappelle que depuis la crise de la zone euro, les capitaux ont eu tendance à se réfugier dans les pays scandinaves. Les taux négatifs adoptés par ces pays représentent selon lui une défense contre une appréciation trop forte des devises nationales.

La Suisse, qui avait abandonné son cours de change fixe face à l’euro en janvier 2015, et abaissé à -0,75% son taux de dépôt, s’inscrit aussi dans une politique de défense de sa devise, souligne Peter Vanden Houte. "Le franc suisse s’est depuis stabilisé", relève-t-il. "La Suisse, comme le Danemark, ne sont pas des agresseurs avec leur devise. Mais ceux qui veulent affaiblir volontairement leur devise pour relancer leur économie ne réussissent plus", constate-t-il.

©Vincent Dubois

Etats-Unis en dehors du lot

Du côté des Etats-Unis et du Royaume-Uni, les banques centrales ne manifestent pas de politique active pour affaiblir leur devise, observe Peter Vanden Houte. La récente dégringolade de la livre sterling face aux autres devises est due selon lui aux craintes autour du référendum du Brexit, qui aura lieu le 23 juin. "La chute de la livre sterling n’est pas voulue", indique l’économiste.

Quant au dollar, Peter Vanden Houte constate que la devise s’est appréciée face au panier des principales monnaies internationales. "Face au taux de change effectif, le dollar n’a cessé de s’apprécier. Il est au plus haut depuis 2003. Depuis janvier, il a progressé de presque 8%. Ceci a provoqué des difficultés pour le secteur manufacturier. Mais on n’a pas vu une volonté de la Réserve fédérale américaine d’affaiblir le billet vert", relève-t-il.

Au contraire, la Réserve fédérale américaine pense toujours à relever ses taux d’intérêt, après un premier tour de vis en décembre de l’année passée, à 0,25% pour son taux directeur. Même si désormais, les membres de la Fed discutent de taux négatifs, Stephen Jen estime que la banque centrale pourrait encore relever ses taux d’intérêt au moins deux fois cette année. "Le taux de chômage a diminué, l’inflation est repartie à la hausse. Il n’y a pas de risque de déflation aux Etats-Unis. De plus, si la Fed ne touche pas à ses taux d’intérêt, le taux réel d’intérêt va diminuer car l’inflation remonte. Alors, la Fed est toujours du côté du resserrement monétaire" relève l’économiste. Autrement dit, le dollar risque encore de s’apprécier face aux autres devises.

La question du yuan

Stephen Jen estime que le thème central sur le marché des changes cette année sera fixé sur la Chine, mais aussi la Fed. "Il faut s’attendre à une dépréciation supplémentaire du yuan mais aussi des autres devises asiatiques à cause d’un passage de l’économie venant d’une consommation importante en matières premières vers les biens manufacturiers et les biens de capitaux. Cela se répercutera sur des pays comme la Corée du Sud et Taïwan", indique-t-il.

Selon l’économiste, le yuan concentrera tous les regards. Comme en 2015. Car il faut rappeler que la monnaie chinoise a eu le plus d’impact sur le marché des changes l’an dernier. "Le yuan n’a bougé que de 1,9% l’année passée, mais tout le monde a paniqué. Les investisseurs ne sont pas habitués à la volatilité de la devise, alors qu’ils tolèrent celle plus élevée du taux de change euro-dollar", remarque-t-il.

Quant à l’euro, l’économiste s’attend à ce que la devise reste inchangée, voire se renforce, car elle reste perçue comme une valeur refuge par les investisseurs. "Et cela, malgré des taux d’intérêt négatifs", insiste-t-il. Sur le marché des changes, ce n’est peut-être plus la guerre, mais les cartes sont redistribuées.

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