tribune

La lente dérive des bourses

Administrateur de sociétés

À force de privilégier le court terme pour doper leur propre rentabilité et des intérêts particuliers comme les traders, les bourses sont peut-être en train de scier la branche sur laquelle elles sont assises.

Dans un récent article publié le 19 février dernier, j’attirais l’attention sur la désaffection que les entreprises du monde occidental manifestent à l’égard de la bourse.

Baudouin Dubuisson, administrateur de sociétés. ©MFN

Pour Euronext, le nombre de sociétés cotées est passé en vingt ans de 2.100 à 1.450 alors qu’à New York la chute est de 45%. Les retraits de la cote sont à 60% liés à des acquisitions fusion, mais les 40% restants sont le fait d’actionnaires majoritaires qui préfèrent tout simplement se retirer. Quant à celles y restent, elles privilégient souvent le rachat d’actions propres.

Depuis le début de ce siècle, Asie mise à part, il y a plus d’argent qui est sorti de bourse via les sorties et rachat d’actions que d’argent qui y est entré à l’occasion des mises en bourse. En d’autres termes, les bourses ne financent plus l’économie. C’était pourtant à l’origine leur justification première!

Encore au service de l’économie?

Lorsque les courtiers et agents de change ont mis sur pied les premières bourses, l’objectif était clairement d’attirer l’épargne vers les entreprises tout en garantissant aux investisseurs la possibilité de se retirer à tout moment. Même si les intermédiaires financiers cherchaient avant tout à favoriser l’expansion de leurs propres affaires, l’économie réelle était gagnante: elle drainait l’épargne. Depuis que le statut des bourses a changé, et plus encore depuis qu’elles se sont elles-mêmes introduites en bourse, leurs dirigeants ont d’autres objectifs que de se mettre au service de l’économie: la priorité est d’optimiser la rentabilité des bourses elles-mêmes. Le moyen est devenu une fin.

Le contraste entre la progression fulgurante de l’investissement privé dans les entreprises non cotées et le déclin des bourses est flagrant.

La rentabilité des bourses est avant tout tributaire de la liquidité des marchés: plus il y a de transactions, plus elles sont profitables puisqu’elles tirent leurs revenus du nombre d’opérations traitées. Euronext n’a jamais été aussi rentable qu’au cours du premier trimestre 2020 lorsque les actions ont joué au yo-yo. Avec l’évolution technologique, les cotations sont devenues permanentes. Que ce soit pour l’épargnant ou pour l’entreprise elle-même, il est permis de s’interroger sur l’utilité de voir les actions évoluer au rythme de la fraction de seconde. Cette interrogation est d’autant plus pertinente que le contraste entre la progression fulgurante de l’investissement privé dans les entreprises non cotées et le déclin des bourses est flagrant. Le "private equity" ne vit pourtant qu’au rythme des résultats trimestriels des entreprises. Tous les gestionnaires de patrimoine le diront: investir en bourse est une affaire de long terme.

Épargnants contre traders

L’évolution technologique qui privilégie tant et plus la vitesse ne rencontre pas nécessairement l’intérêt des épargnants, mais elle soumet les dirigeants d’entreprises à une pression à court terme qui ne favorise pas une gestion saine.

Ce qui est certain par contre, c’est que cette agitation permanente favorise les intervenants les mieux équipés pour agir le plus rapidement possible, à savoir les traders à haute fréquence. Tout comme les bourses elles-mêmes, ces derniers prélèvent leur "dîme" au passage de chaque transaction sans apporter la moindre contribution digne de ce nom au développement de l’économie réelle.

5
milliards de dollars
La haute autorité des marchés britanniques a chiffré en 2017 les gains des traders à haute fréquence à plus de cinq milliards de dollars

La haute autorité des marchés britanniques a chiffré en 2017 les gains des traders à haute fréquence à plus de cinq milliards de dollars, cinq milliards prélevés sur le dos des autres investisseurs, souvent des investisseurs de long terme qui n’ont que faire de la liquidité immédiate. Sans compter le fait que la technologie évolue si rapidement que les régulateurs des marchés sont incapables de s’adapter en temps voulu; le 24 avril 2012 à 15.51, un algorithme a placé 47.138 ordres en une seconde!(1). Les sociétés de trading ne sont qu’une vingtaine, mais elles seraient à l’origine de 60% des ordres placés aux États-Unis et de plus de 40% en Europe. De l’ordre de 90% de ces ordres sont annulés dans la seconde qui suit, le temps nécessaire pour tromper le marché…

Normes IFRS trop complexes

L’autre phénomène qui a sans doute joué en défaveur des bourses est l’adoption en 2005 des normes IFRS (International Financial Reporting Standards). Ces normes supposent que les actifs soient à tout moment comptabilisés à leur valeur de marché de manière à permettre aux actionnaires de disposer en permanence d’une vue actualisée de la situation des entreprises. Concrètement, le changement permet de mieux comparer la performance des entreprises, mais au détriment de la perspective historique de chacune d’entre elles. Le résultat est à l’opposé de l’objectif dans la mesure où la complexité de ces normes en réserve la compréhension aux seuls spécialistes; les ajustements constants ont de quoi décourager les épargnants individuels.

"Les normes IFRS introduisent un élément de volatilité procyclique."
André Lévy-Lang
Ancien présiden de Paribas

Surtout, comme l’a expliqué l’ancien président du directoire du groupe Paribas André Lévy-Lang, "les normes IFRS introduisent un élément de volatilité procyclique dont on constate les dégâts depuis 2008" (2). Et comme rien n’est jamais perdu pour tout le monde, cette volatilité profite aux bourses elles-mêmes ainsi qu’aux traders. En mai 2020, les patronats allemands et français, véritables représentants de l’économie réelle, ont encore, dans une déclaration commune, réclamé des mesures contra-cycliques…

Baudouin Dubuisson, "Le Retour de l'économie réelle", Éditions Maïa, 19 euros, 161 pages. ©doc

Dans ce paysage quelque peu décourageant pour les partisans du rôle que devrait jouer la bourse en faveur de l’économie réelle, 2020 a toutefois représenté une belle éclaircie: appâtés par le rebond qui devait suivre, les petits actionnaires se sont rués vers les bourses lors du krach de février 2020. Espérons qu’ils ne soient pas déçus, car, à force de privilégier le court terme et des intérêts particuliers, les bourses sont peut-être en train de scier la branche sur laquelle elles sont assises.

(1) Jean Paul Betbèze "La fin de la dictature des marchés" P33 Ed. PUF Paris 2011.

(2) André Lévy-Lang "Il faut maîtriser la finance" p38 Ed. Eyrolles Paris 2012

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