interview

"La menace d'impeachment pourrait changer la donne sur les marchés" (Robert Shiller)

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Robert Shiller, prix Nobel d'économie en 2013, estime que, malgré tous les remous actuels, nous ne sommes pas dans la situation de 2008-2009. Le sentiment reste plutôt positif aux États-Unis. Toutefois, la menace d’impeachment à l’égard de Donald Trump pourrait changer la donne, tant au niveau économique que sur les marchés.

Le professeur de Yale, 73 ans, vient de publier un nouvel ouvrage: "Narrative Economics: How Stories Go Viral and Drive Major Economic Events". Selon lui, les récits peuvent influencer le comportement des individus. Ce qui peut impacter l'économie et faire bouger les marchés. 

Comment se porte l’économie américaine actuellement? Certains parlent d’une "goldilocks economy", une économie à la bonne température, ni trop chaude, ni trop froide.

Les derniers indicateurs économiques sont assez partagés. La croissance reste modérée. Mais les consommateurs américains dépensent toujours beaucoup et cela soutient l’économie. Et le taux de chômage se situe à 3,5%, ce qui est très bas. On n’a plus connu cela depuis 50 ans. 

L'enquête sur l'« impeachment » est devenu une source de grande préoccupation aux Etats-Unis.
Robert Shiller

Quelles sont les possibilités d’une récession aux États-Unis en 2020?

J’ai dit récemment que les chances se situaient un peu en-dessous de 50%. Mais les choses changent rapidement, notamment en raison de l’enquête sur l’impeachment (destitution) de Donald Trump. C’est donc difficile de faire des prévisions. Il faut savoir que les slogans de Trump comme le "Make America great again" ont eu une certaine influence positive sur la consommation. Trump a servi de source d’inspiration à de nombreux consommateurs et investisseurs. Dès lors, la procédure d’impeachment pourrait refroidir ses partisans et en décourager certains dans leurs dépenses de consommation.  

Y a-t-il un danger d’une stagnation séculaire, une croissance anémique qui persiste dans le temps? Ce concept est-il toujours en vogue?  

Ce concept de stagnation séculaire est né dans les années 30. C’est l’économiste Alvin Hansen qui en parlait dans un livre publié en 1938. On avait l’impression à l’époque que la grande dépression ne finirait jamais. Et on a vu renaître cette idée après la crise de 2008. Mais, aujourd’hui, je m’inquiète beaucoup plus du récit selon lequel "la machine remplace l’homme". Avec l’actuelle montée en puissance de l’intelligence artificielle, cette idée reprend de la vigueur. Cela n’a pas encore eu d’impact réel sur les consommateurs américains. Mais cela pourrait faire peur aux gens si une récession devait débuter. Et donc affecter la consommation et aggraver la récession. Mais ce ne sera peut-être pas en 2020.  

Vous dites souvent que Donald Trump est le maître des récits, que sa domination sur le discours public aux États-Unis frise l’invraisemblable. 

Par le passé, on a déjà connu des personnalités qui ont montré une très grande confiance en elles-mêmes. Ou qui ont réussi à projeter cette image de confiance. Ces personnalités, comme Trump, réussissent à générer des récits qui séduisent une partie de la population. Sans aucune gêne, elles réussissent à asseoir leur pouvoir avec des récits qui sont peut-être faux. C’est ce que fait Trump. Des millions de gens pensent aujourd’hui que l’on ne peut plus faire confiance aux médias traditionnels.

Quel est votre candidat préféré pour les élections présidentielles américaines de 2020 ?  

En étant réaliste, Joe Biden a les plus grandes chances du côté démocrate. C’est un "nice guy", plutôt au centre l'échiquier. Il y a quelques personnalités plus extrêmes qui, si elles étaient nominées, perdraient les élections selon moi, précisément parce qu’elles affichent des positions trop extrêmes.

Placer les taux directeurs en-dessous de 0% peut être considéré comme une mesure désespérée.
Robert Shiller

Quelle est votre opinion sur l’Europe, en particulier sur la Banque centrale européenne (BCE) qui a encore annoncé récemment un grand package de mesures pour soutenir l’économie. La BCE en fait-elle trop?

C’est une question difficile. Selon moi, placer les taux directeurs en-dessous de 0% peut être considéré comme une mesure désespérée. Déjà, quand les taux ont touché le niveau de 0%, cela a rappelé l’histoire monétaire du Japon et les décennies perdues au niveau économique. La BCE n’aurait peut-être pas dû se montrer aussi agressive.

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Des taux négatifs seraient-ils possibles aux États-Unis?

 Les taux ont déjà été négatifs en termes réels, compte tenu de l’inflation. Pour ce qui est de taux nominaux négatifs, je ne pense pas que Jerome Powell, le président de la Réserve fédérale, aime cela.

Les histoires liées à ce crash de 1929 pourraient ressurgir et cela pourrait avoir un impact négatif.
Robert Shiller

Concernant le marché immobilier, vous avez dit récemment que la spéculation était d’une certaine manière de retour. Certains perçoivent à nouveau les maisons comme un investissement spéculatif ?

Oui, mais ce n’est pas aussi fiévreux qu’avant la Grande récession de 2008-2009. Avant la crise, les recherches sur Google concernant le "house flipping", le fait d’acheter des maisons pour ensuite les revendre avec un profit rapide, avaient fortement augmenté. Puis avec la crise, elles ont chuté. Aujourd’hui, cela reprend, mais pas de manière aussi forte. D’ailleurs, aux États-Unis, la hausse des prix immobiliers ralentit. C’est ce que montre l’indicateur S&P/Case-Shiller. Dans certaines grandes villes même, les prix reculent. C’est le cas à Seattle, qui était pourtant leader en matière de hausse de prix.

Les marchés boursiers connaissent une forte volatilité ces derniers jours. Votre ratio boursier, le Shiller Price Earnings Ratio, se situe à plus de 29. C’est plutôt élevé historiquement, non? Y a-t-il danger?  

Oui, c’est plutôt élevé. Mais cela n’annonce pas en soi de désastre immédiat sur les marchés. Nous ne sommes pas dans la situation de 2008-2009. Le sentiment est plutôt positif aux USA aujourd’hui, si ce n’est, je le répète, cet "impeachment" qui est devenu une source de grande préoccupation.

Le mois d’octobre a été associé à quelques krachs boursiers retentissants: 1929, 1987, 2008.  Le 28 octobre, on va "célébrer" le 90e anniversaire du krach de 1929…

Tiens, c’est vrai, je n’avais pas pensé à cet anniversaire. Ce n’est peut-être pas une bonne nouvelle pour les marchés (rires). Généralement, ce type d’anniversaire n’a pas d’impact sur les marchés. Mais compte tenu des circonstances actuelles, on est sur le fil. Les histoires liées à ce crash de 1929 pourraient ressurgir et cela pourrait avoir un impact négatif.   

Le libra n’est pas une pure cryptomonnaie.


Quels sont les autres récits ("narratives") qui restent populaires aujourd’hui? Le bitcoin?  

Je débute mon livre en évoquant le bitcoin. Les gens ont accueilli cette cryptomonnaie de manière particulièrement enthousiaste. D’autres inventions sont tout aussi enthousiasmantes et pourtant, on n’en parle pas. Ce qui a fonctionné ici, c’est la "story" véhiculée par le bitcoin: une monnaie créée en dehors des gouvernements, un créateur Satoshi Nakamoto que personne n’a jamais rencontré… Tout cela a créé un certain mystère. Et le bitcoin est devenu viral. Cela s’est vu dans les valorisations enregistrées, de manière temporaire, par le bitcoin. Il y avait là une composante "bulle", les gens pensant qu’ils allaient pouvoir devenir riches facilement. Il y avait même le récit "  la machine remplace l’homme". Car ceux qui ont peur que les machines remplacent leur job veulent aussi être impliqués dans un projet technologique comme le bitcoin et gagner de l’argent. Cela leur permet d’une certaine façon d’apaiser leurs peurs.     

Que faut-il penser du libra, la future monnaie de Facebook ?

Ce n’est pas une pure cryptomonnaie. Le libra est lié à d’autres monnaies existantes. Mais je n’ai pas encore évalué complètement le projet.  

Le prix Nobel d’économie 2019 sera annoncé lundi prochain. Vous avez un favori en tête, quelqu’un qui mériterait de le décrocher ?

L’économiste Jeffrey Sachs de la Columbia University est un penseur important. Il est assez critique vis-à-vis du gouvernement américain. Et cela date d’avant l’arrivée de Trump au pouvoir. C’est une personnalité intéressante à mes yeux.  

(1) "Narrative Economics: How Stories Go Viral and Drive Major Economic Events" par Robert Shiller. Princeton University Press, 378 pages, 25 euros.

 

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