carte blanche

La peur en bourse ? Rationnelle, mais piètre conseillère

Professeur de finance (IESEG and Louvain School of Management) et Chief Economist (Waterloo Asset Management)

Personne ne peut deviner comment se comporteront les marchés cette année. Mais si un nouveau choc intervient, il faut apprendre à garder son sang-froid. Le meilleur moyen de prendre le dessus est de diversifier et de " laisser du temps au temps ".

Il y a un an, quasi jour pour jour, bien avant que l’épidémie ne se transforme en pandémie, j’avais publié un article dans l’Echo intitulé « la peur est souvent un mal pire que le mal lui-même ». Force est de reconnaitre que s’il y a bien une année au cours de laquelle la peur aura été piètre conseillère, c’est bien l’année 2020.

Mikael PETITJEAN. ©Frank Toussaint

Rappelez-vous. Au cours des trois premières semaines de mars, la correction boursière nous avait figés sur place et les discours apocalyptiques se succédaient les uns après les autres. Le S&P500 avait chuté de 22%, le Nasdaq 100 avait un peu mieux résisté (- 17%), mais les petites « caps » buvaient la tasse : le Russel 2000 dégringolait de 31%. Même l’indice phare de la bourse sud-coréenne plongeait de 20% alors que le virus commençait déjà à être contrôlé. En Europe, c’était « Waterloo, morne plaine ». Le CAC 40 ? -24%. Le FTSE MIB italien ? -28%. L’IBEX 35 ? -26%.

Il n’aura fallu attendre que quelques semaines pour que les marchés « fassent le tri » et intègrent dans les prix l’extraordinaire synchronisation des politiques monétaires et fiscales qui était mise en place sur toute la planète. Entre la fin mars et la fin décembre, tous ces indices avaient rebondi, au minimum de 19% pour l’IBEX et au maximum de 71% pour le Russel. Les marchés sont passés du « mode Système 1 » ou « mode Système 2 ». Qu’est-ce que cela veut-il bien dire ?

Deux modes de réflexion

Depuis les travaux d'Amos Tservsky et Daniel Kahneman (Nobel 2002), nous savons que les investisseurs répondent principalement à deux « modes de réflexion » qui expliquent assez bien leurs biais cognitifs et heuristiques.

Les investisseurs répondent principalement à deux modes de réflexion. Le premier lié à notre rapidité, nos réflexes et notre impulsivité ; il constitue 98% de notre manière de penser. Le second est plutôt lent, appliqué, attentif, informé.

Le système 1 est généralement lié à notre rapidité, nos réflexes et notre impulsivité ; il constitue 98% de notre manière de penser ; il nous aide à mettre à jour les informations que nous captons dans notre environnement et à réévaluer les situations. Le système 2 est plutôt lent, appliqué, attentif, informé ; il nous aide à rechercher les informations manquantes et à prendre des décisions sur une base plus étayée.

Le système 1 est très important en finance ; il explique souvent nos réactions à la peur et à l’appât du gain, qui mènent à des corrections subites de cours à la baisse comme à la hausse. Il explique également pourquoi le « momentum » chez les investisseurs est si important. Mais ce serait un abus de langage que de le qualifier d'irrationnel, comme le font systématiquement les observateurs naïfs.

Lorsque les investisseurs utilisent leur système 1, notamment en adoptant des comportements moutonniers, ils essaient d’anticiper l’action des autres ; ils ne sont pas mentalement fous ou irrationnels. Être sain d’esprit, c’est aussi parvenir à comprendre et anticiper le comportement des autres. Dans de telles circonstances, les investisseurs utilisent un « signal universel », leur donnant un sentiment de sûreté et de sécurité, parfois au détriment des autres, comme dans un « bank run », terme qui traduit bien la rapidité à laquelle il faut agir. Le système 1 ne doit certainement pas être considéré comme irrationnel. Dans un passé plutôt proche, il nous a aidés à survivre à la sélection naturelle.

Pour les investisseurs particuliers, le meilleur moyen de permettre à leur système 2 de prendre le dessus est de diversifier et de « laisser du temps au temps ». La diversification permet d’éviter la panique de la banqueroute, ce qu’on appelle dans le jargon « la barrière absorbante », et l’allongement de l’horizon d’investissement permet de prendre du recul par rapport aux mouvements brusques de prix.

Supposons que vous êtes très malchanceux...

Prenons deux cas extrêmes pour l’expliquer. Supposons que vous êtes très malchanceux. Vous investissez votre million d’euros en septembre 2000 entièrement dans le S&P500, juste avant le krach des «dotcoms». Vous êtes néanmoins diversifié. Votre pire rendement global est enregistré en mars 2009, en baisse de 46,25%. Mais la patience est une vertu lorsque le portefeuille est diversifié et que vous acceptez d’allonger votre horizon d’investissement: votre rendement annualisé aurait été constamment positif à partir de décembre 2011, même après la crise financière de 2008-2009, et aurait atteint aujourd’hui un très attractif 6,38%, correspondant à un rendement global brut de 265,05% sur 20 ans, soit 3.650.000 euros, y compris les dividendes. Même lorsque les investisseurs mettent tout sur la table, au pire moment, en actions, l’allongement de l’horizon d’investissement au-delà de 10 ans permet de faire disparaître les cicatrices, même les plus improbables et les plus vilaines.

Vous êtes à nouveau frappé de la pire des malchances en investissant à nouveau en juin 2008, juste avant « l’été pourri de 2008 » et l’effondrement de Lehman Brothers en septembre. Le pire rendement global aurait été enregistré une nouvelle fois en mars 2009, en baisse de 48,37%. Mais la patience aurait fait une nouvelle fois une énorme différence : votre rendement annualisé aurait été systématiquement positif dès février 2012, atteignant 9,97% le 31 décembre 2020, correspondant à un rendement global de 250,67%, soit 3 506 700 euros, bruts et dividendes inclus, en 12 ans environ.

Lorsqu’un choc boursier surgit, les investisseurs particuliers sont poussés naturellement vers les discours prophétiques qui sont censés leur montrer la voie du salut, souvent celle de l'appauvrissement en réalité.

L'économie est connue pour être la « science du malheur », en mémoire de Malthus qui annonçait « la famine pour tous » dès 1798, et sans surprise fleurissent les discours apocalyptiques venant d’experts qui utilisent souvent la peur comme un outil marketing très efficace pour attirer l'attention d'investisseurs naïfs. C'est la meilleure stratégie personnelle : lorsqu’un choc boursier surgit – et il y en aura encore de nombreux, les investisseurs particuliers sont « en mode Système 1 », ce qui les pousse naturellement vers les discours prophétiques qui sont censés leur montrer la voie du salut, souvent celle de l'appauvrissement en réalité.

En 2021, je ne vais certainement pas commettre l’erreur de vous annoncer des «lendemains qui chantent», comme dans l’idéologie communiste. Personne ne peut deviner si les marchés finiront dans le vert ou dans le rouge cette année. Cela ne m’a pas empêché de glisser un souhait dans la botte du père Noël qui n’est malheureusement pas venu cette année. «Même si un nouveau choc intervient, gardons notre sang-froid. Soyons intelligemment diversifiés. C’est déjà tout un art. Regardons l’horizon, plutôt que nos souliers. Et restons sourds aux cris de ceux qui cherchent la moindre occasion d’allumer notre système 1 au pire moment».

Mikael Petitjean
Professeur de finance (IESEG and Louvain School of Management) et Chief Economist (Waterloo Asset Management)

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