"La SEC a décidé de frapper fort"

Le scandale des délits d’initiés aux Etats-Unis remet en question la pérennité des hedge funds. Il démontre également la volonté du régulateur américain de ne plus se montrer complaisant.

Aux Etats-Unis, Wall Street vit désormais au rythme du scandale des délits d’initiés. Depuis le week-end dernier, la Securities Exchange Commission, aidée du FBI, multiplie les investigations auprès des hedge funds et des fonds de placement. Le "Wall Street Journal" a indiqué que si ces enquêtes débouchent sur des poursuites, il s’agira de la plus grosse affaire de ce genre Outre-Atlantique. Georges Ugeux, président de Galileo Global Advisors, une mini-banque d’affaires basée à New York, nous a expliqué que ce scandale met en cause le modèle des hedge funds. Il met également en lumière le rôle de la régulation des marchés.

Assiste-t-on au plus gros scandale de délits d’initiés?

Il ne s’agit pas du scandale le plus important. Nous avons assisté dans le passé à quelques cas plus critiques impliquant des individus. On songe notamment à Michael Milken (le père des "junk bonds", ndlr) qui avait organisé une vraie activité d’"inside trading". Cette fois -ci, cette activité a été réorganisée de manière sophistiquée pour échapper aux régulateurs. On a créé des services d’experts, c’est-à-dire des sociétés dont le passe-temps est de rencontrer dirigeants et anciens patrons d’entreprises, à l’affût d’informations internes. Et surtout des informations de nature confidentielle. En soi, cette situation n’est pas anormale. Par contre, ceci devient sensible lorsque les hedge funds viennent trouver ces "réseaux d’experts" et leur échangent une participation à leurs bénéfices contre ces informations.

Trois fonds ont déjà reçu la visite du FBI, et un nombre impressionnant d’injonctions à comparaître au tribunal a été distribué aux autres. Le problème des délits d’initiés est devenu plus systématique.

Ce sont donc les pratiques des hedge funds qui sont remises en question dans ce scandale?

Les hedge funds se retrouvent en difficulté. Ils ont souffert de la crise, et éprouvent du mal à générer de la performance. Ceci les pousse à rechercher des scoops. On a assisté à une modification du modèle des hedge funds. Mais la question est de savoir si celui-ci est pérenne. Si les hedge funds ont besoin d’informations confidentielles, de l’activisme, de levier pour générer de la performance, alors on peut se poser la question: est-ce que ces génies sont vraiment des génies?

Le rôle des services d’experts est incriminé. Est-il nécessaire de les encadrer?

Ce scandale va mener à une analyse approfondie sur les méthodes pratiquées par ces réseaux. Certaines d’entre elles vont être considérées comme inacceptables. Une nouvelle réglementation adoptée il y a quelques années a empêché les gens de divulguer des informations confidentielles. Ils ne peuvent plus les confier aux analystes. Et il est demandé de rendre publique toute déclaration. On a muselé ceux qui étaient en contact avec les analystes, et donc contribué au tarissement des sources d’information. Les réseaux incriminés ont donc trouvé le moyen de contourner ces règles, en allant trouver directement les personnes travaillant dans les sociétés. Les hedge funds se sont montrés progressivement de plus en plus intéressés. La SEC a pris connaissance de ce phénomène et depuis 6 mois, elle mène une enquête discrète. Le week-end dernier, elle a frappé fort.

Ces réseaux ont pourtant été créés il y a une dizaine d’années. Pourquoi ne les a-t-on pas surveillés plus tôt?

Vous avez raison. Mais la SEC a lancé un signe fort, qui vise à arrêter une forme de complaisance. Il s’agit d’une réaction "post-Madoff". Lors de cette affaire, elle avait mené plusieurs enquêtes sans jamais découvrir la fraude. Ici, elle envoie un message à Wall Street: on vous regarde, et on va agir.

Et comment prévenir les délits d’initiés? Quels sont les moyens pour les empêcher?

La seule manière de contrôler ces délits passe par les Bourses. Les mécanismes mis en place permettent de repérer les volumes de transactions anormaux sur un titre. Le New York Stock Exchange dispose d’algorithmes très sophistiqués, appelés "stock watch", qui s’activent dès qu’il se passe quelque chose d’anormal. Puis, les régulateurs disposent également d’une procédure spéciale en fonction des événements. Lors des grandes opérations de fusions et acquisitions, elle mène une enquête auprès des initiés, pour voir si l’évolution des cours, souvent spectaculaire après ces opérations, a fait l’objet de manipulation. Ceci dit, ce sera toujours un jeu entre le chat et les souris. Il y en aura toujours qui continueront à chercher des informations confidentielles pour pouvoir spéculer.

Le rôle de la SEC doit -il être renforcé?

Dans la phase actuelle, la SEC, qui a été accusée de complaisance, veut démontrer le contraire. Le plus bel exemple est le fonds Abacus. La SEC s’est attaquée à Goldman Sachs et lui a imposé 750 millions de dollars d’amende, et ce même si Goldman Sachs se déclare irréprochable. On sent que la volonté politique de ne pas permettre à des criminels en col blanc d’abuser des marchés s’est renforcée. Le caractère spécial des interventions (elles mettent en jeu le FBI et ont été très médiatisées), montre une volonté de frapper fort et de manière ostensible. J’ose espérer que la SEC va repérer quelques cas et demander de la prison. Aux Etats-Unis, la sagesse populaire veut que l’on frappe fort et que l’on mette les gens en prison.

Ceci va-t-il restaurer la confiance des investisseurs dans les marchés financiers?

On a assisté à deux réactions. D’une part, une certaine méfiance a surgi après la découverte de tous ces délits. Mais les marchés ont plutôt bien réagi, car les investisseurs ont le sentiment que les autorités vont assainir leur mode de fonctionnement.

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