Le consommateur belge sauve la saison des résultats semestriels

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Les entreprises belges n’ont ni à rougir ni à s’enflammer à propos de leurs performances à mi-parcours. Tel est l’enseignement que les analystes tirent de la saison de publication des résultats semestriels qui vient de s’achever. Seules les sociétés axées sur la consommation et l’immobilier peuvent légitimement crier cocorico.

Il s’avère aussi ardu de trouver des points de convergence entre les rapports semestriels des sociétés cotées à Bruxelles qu’entre les éventuels partenaires du futur gouvernement fédéral. Il est vrai qu’à l’exception notable du géant brassicole AB InBev, notre place financière ne compte aucune véritable méga entreprise susceptible de donner la tonalité générale. De la variété des bilans semestriels, nous pouvons tout de même distiller cinq tendances intéressantes.

1 Les taux font ou défont les résultats

La perspective d’un nouvel assouplissement de la politique monétaire a poussé les taux d’intérêt encore plus bas qu’ils ne l’étaient déjà, crevant plancher sur plancher un peu partout en Europe. Les banques ont été prises ainsi dans un étau impitoyable puisque leur mission consiste à transformer les dépôts à court terme en crédits à plus longue échéance. Même si cette évolution n’avait pas encore produit tous ses effets au premier semestre, les banques constituent clairement le secteur perdant de la saison des résultats à la Bourse de Bruxelles. Cinq jours après la publication de ses chiffres à fin juin, ING avait déjà perdu 11% de sa valeur boursière. Et, depuis lors, le recul atteint même 20%. Les résultats du bancassureur étaient pourtant conformes aux prévisions. Mais c’est l’avertissement de son CEO, Ralph Hamers, à propos de l’incidence de la faiblesse des taux sur la rentabilité au second semestre qui a fait fuir les investisseurs.

"Les actions immobilières sont les championnes de la saison."
Patrick casselman
analyste chez bnp paribas fortis

Si, de son côté, le groupe KBC a annoncé un bénéfice net semestriel supérieur aux attentes, son cours n’en a pas moins reculé également, mais de manière plus limitée qu’ING, pour les mêmes raisons: la crainte de voir les marges d’intérêts fondre sensiblement. Dans les cinq jours suivant l’annonce de ses chiffres à fin juin, 5% de sa valeur boursière s’étaient évaporés.

"Les banques souffrent, mais réussissent tout de même à limiter la casse, relativise Tom Simonts, économiste financier chez KBC. Les banques et les assureurs peuvent compenser la baisse des revenus d’intérêts en réduisant leurs coûts et en améliorant leur efficience. Regardez Ageas. La compagnie a sorti des chiffres record alors que les assureurs éprouvent également de plus grandes difficultés qu’auparavant à atteindre leurs objectifs de rendement. Les valeurs financières semblent hors du coup de l’extérieur, mais font tout de même le ménage à l’intérieur."

" Je resterais pourtant hors du secteur bancaire, rétorque l’analyste Jonathan Mertens chez le gestionnaire de patrimoine Dierckx Leys. Les banques ont mangé le pain blanc qui leur restait. Elles n’auront plus grand-chose à grignoter dans les trimestres à venir. Avec l’entrée en vigueur des normes de Bâle 4, elles devront encore accroître leur capital et si, en septembre, la BCE pousse son taux directeur plus profondément encore sous zéro, il ne leur restera plus beaucoup de grain à moudre."

+27%
Les résultats de Telenet ont été appréciés: le cours a progressé de 27% dans les cinq jours suivant la publication.

La faiblesse des taux sourit en revanche aux sociétés immobilières. Et c’est un euphémisme. Si l’été 69 était radieux pour Bryan Adams, celui de 19 l’est encore plus pour les groupes immobiliers belges. Le bénéfice EPRA, c’est-à-dire le bénéfice tiré de l’activité de base (construire et mettre en location des immeubles), monte en flèche chez la plupart des acteurs cotés du secteur, alors que leurs coûts de financement diminuent fortement dans le sillage des taux d’intérêt. Cofinimmo a augmenté ainsi, pour la première fois en 5 ans, son dividende et voit son cours boursier se rapprocher de son niveau record. Montea va également distribuer davantage à ses actionnaires. Quant à Leasinvest Real Estate, elle a battu un nouveau record.

"Les actions immobilières sont en effet les championnes de la saison, confirme l’analyste Patrick Casselman de BNP Paribas Fortis. Le secteur évolue très bien dans le marché et est moins sensible à la conjoncture. Il enregistre une belle croissance et offre des rendements (dividendes) en hausse. Il convient cependant de distinguer, d’une part, l’immobilier actif dans les soins de santé (Aedifica, Care Property) et l’immobilier logistique (VGP, Montea, WDP), qui enregistre d’excellentes performances et cote avec une très forte prime et, d’autre part, l’immobilier commercial et de bureaux (Befimmo, Qrf) qui est sous pression et subit une décote. "

" Nous pouvons nous demander si le secteur immobilier ne commence pas à être surévalué", observe l’analyste Jonathan Mertens.

2 Le Belge moyen continue à dépenser

Après les entreprises immobilières, il faut épingler les performances des entreprises actives dans la consommation. Malgré la menace d’une récession, le Belge moyen ouvre toujours grand son porte-monnaie. "Kinepolis en est un bon exemple, pointe Patrick Casselman. L’exploitant de complexes cinématographiques a enregistré une solide croissance et une belle amélioration de sa marge au deuxième trimestre. Certes, il y réussit en poursuivant sans relâche une politique de rachats au vu de la baisse structurelle de la fréquentation des cinémas. Mais le tableau général est de belle facture."

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" Le consommateur ne déçoit aucun de ses fournisseurs, fait également observer Tom Simonts. Les entreprises en profitent à plein. Kinepolis, Lotus Bakeries, Smartphoto et même Ter Beke qui a souffert de la crise de la peste porcine, peuvent se réjouir de leurs résultats. La consommation est reine. Les chaînes de distribution commencent à se redresser et à atteindre leurs objectifs de marge. Elles profitent de la croissance de la prospérité et sont donc nettement moins exposées à l’internationalisation. "

" Il en va de même pour les opérateurs télécoms, un secteur typiquement belge, complète Stefaan Genoe, analyste en chef chez Degroof Petercam. Orange Belgiuma été la bonne surprise en grignotant de plus en plus la part de marché de Proximus et de Telenet. Mais ces derniers ont réussi à conserver leurs marges malgré la concurrence accrue. "

Au sein du Bel 20, Telenet décroche même la palme d’or de la saison des résultats avec une progression de 27% de son cours dans les cinq jours qui ont suivi la publication de ses chiffres semestriels. "Les opérateurs télécoms sont beaucoup plus performants qu’il y a quelques années, fait remarquer Tom Simonts. Actuellement, on peut les comparer à des vaches à lait qui broutent une herbe grasse et elles devraient continuer à ruminer tranquillement jusqu’au déploiement de la 5G. "

Le fournisseur des pharmacies, Fagron, compte également parmi les gagnants de la saison. En faisant abstraction d’une charge exceptionnelle (liée à un dossier clôturé aux États-Unis), ses résultats traduisent une amélioration sensible de sa marge bénéficiaire. AB InBev mérite aussi tous nos applaudissements au vu de l’augmentation organique de ses volumes de bière, qui ont également rapporté plus d’argent.

3 Les actions cycliques ne s’en tirent pas si mal

Si les entreprises défensives réalisent des prouesses, c’est tout le contraire pour les valeurs industrielles. Très dépendantes des exportations, elles sont victimes de la crainte de récession en Allemagne et des tensions commerciales croissantes entre les États-Unis et la Chine. "Mais adopter un ton dramatique n’est pas de mise, nuance Stefaan Genoe. Si la guerre commerciale a un impact indéniable ici et là, aucune entreprise n’a subi une lame de fond. Ainsi, Bekaert et Solvay, dont on attendait de piètres performances au premier semestre, ont finalement surpris agréablement en affichant une hausse tant de leur chiffre d’affaires que de leur bénéfice. "

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Le commentaire général à leur égard est "cela aurait pu être pire, souligne également Patrick Casselman. Les déceptions ont été relatives du côté des valeurs industrielles comme Umicore, Solvay et Tessenderlo. Et certaines ont même réussi à exceller dans ces conditions de marché perturbées. Le favori des boursicoteurs, Barco, a vu sa marge bénéficiaire grimper à 13,6%, un objectif qu’il ne devait atteindre qu’en 2020. "

Agfa-Gevaert a également surpris agréablement. Le groupe d’imagerie a dépassé les prévisions des analystes sur tous les plans. Pour la première fois en quatre ans, son chiffre d’affaires a progressé. D’Ieteren, actif notamment dans l’importation des véhicules Volkswagen, a réussi lui aussi à améliorer considérablement sa marge bénéficiaire. Il le doit à sa filiale Belron (vitrage automobile) aux États-Unis.

"S’il faut pointer une vraie déconvenue, je citerais Melexis, poursuit Patrick Casselman. Ce fabricant de puces électroniques pour l’industrie automobile a subi de plein fouet la crise du secteur. Son résultat d’exploitation a chuté de 48%. Le groupe de plantation Sipef traverse également une mauvaise passe et aucune amélioration n’est en vue. "

" Lorsqu’il pleut en Allemagne et gèle en Chine, notre économie axée sur les exportations s’enrhume, rappelle Tom Simonts. Nous constatons que Picanol, Deceuninck et CFE pâtissent de l’incertitude et n’affichent pas de performances solides. Mais le sentiment général dans le marché est que cela aurait pu être bien pire. "

4 Accélération au second semestre

"Back-endloaded ", " Backlogconversion " ou "Year end acceleration " : quel que soit le mot à la mode utilisé, les entreprises sont nombreuses à tabler sur une accélération au second semestre après avoir peiné à sortir de bons résultats au premier. Ainsi, le spécialiste de la protonthérapie IBA promet, après des marges décevantes au premier semestre, de renouer avec un cash-flow (rebit) positif grâce à la livraison de 12 salles de protonthérapie.

EVS fait preuve du même optimisme. Malgré un premier semestre au ralenti (le chiffre d’affaires a reculé de 7% à 41 millions d’euros), le spécialiste des serveurs vidéo table toujours sur des ventes de 100 à 140 millions d’euros pour l’ensemble de l’année. Autrement dit, il a intérêt à passer en mode "accéléré " d’ici à la fin de l’année.

"Le sentiment général influence beaucoup plus les cours boursiers que les résultats."
Stefaan Genoe
analyste en chef chez Degroof petercam

"Ce second semestre de l’exercice sera plus important que les autres années, confirme Stefaan Genoe. Le quatrième trimestre est traditionnellement la période la plus importante pour les entreprises. Mais, cette année, elles en attendent beaucoup. "

" Les statistiques indiquent en effet une reprise de la croissance bénéficiaire au quatrième trimestre, souligne également Patrick Casselman. Je pense que, tout bien considéré, le bilan de ce premier semestre est positif en Belgique. En Europe, nous avons observé un recul des bénéfices au cours des deux premiers trimestres alors qu’au début de l’année, on prévoyait encore 8% de progression des résultats nets pour l’ensemble de l’exercice. Nous pensons que le troisième trimestre restera plutôt faible et que les trois derniers mois de l’année devraient sauver les meubles. Ontex, Euronav et Econocom font partie également des entreprises qui tablent sur un rattrapage sensible au second semestre. "

5 Les résultats ? Quelle importance ?

La saison des résultats est, en principe, le moment où les marchés mesurent les bénéfices des entreprises à l’aune de leur cours boursier. Mais les investisseurs ont semblé avoir eu mieux à faire que la lecture des bilans semestriels. Le tableau ci-contre reprend les mouvements boursiers au cours des cinq jours suivant la publication des rapports semestriels. À quelques exceptions près, ils sont plutôt modérés. "Nous n’avons pas assisté en effet à de vives réactions boursières, confirme Patrick Casselman. Les bénéfices des entreprises n’étaient plus la grande question en Bourse. Les investisseurs ont pris conscience que le gain ou le recul consécutif à la publication des résultats pouvait être balayé d’un seul tweet de Trump. L’Allemagne entre en récession, l’Europe suivra sans doute. Cela rend le marché très prudent. "

"Actuellement, le sentiment général influence beaucoup plus les cours boursiers que les résultats des entreprises, avance Stefaan Genoe. Les débats sur le Brexit se sont encore durcis et les investisseurs naviguent entre optimisme et désespoir à chaque épisode de la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis. C’est déterminant pour le climat boursier. "

Tom Simonts avance encore une autre explication à la modération des réactions boursières. "Les entreprises sont de plus en plus nombreuses à être valorisées sur la base de leur dividende, observe l’économiste des marchés. Or, la hauteur de ces dividendes n’est pas menacée si on en juge par les positions en cash confortables de ces entreprises. Ces liquidités leur servent d’ailleurs aussi à racheter leurs propres actions, ce qui soutient leur cours. Les investisseurs ne s’inquiètent donc pas trop si les résultats ne sont pas toujours à la hauteur de leurs espérances. "

Enfin, n’oublions pas la patronne des investisseurs, TINA: There Is No Alternative. Les investisseurs ont beau être déçus par les résultats des entreprises, ils n’en conservent pas moins leurs positions en actions parce qu’ils ne peuvent plus espérer dégager le moindre rendement sur les marchés obligataires en raison de la faiblesse des taux. "D’une manière générale, les cours boursiers ne reflètent donc pas la détérioration des facteurs économiques, conclut Patrick Casselman. Les Bourses européennes n’ont perdu que 8% depuis leur sommet. La grande glissade doit donc encore arriver, sauf si TINA en décide autrement."

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