interview

"Le coronavirus? Une excuse qui pourrait devenir un cygne noir pour les marchés"

©Kristof Vadino

Le coronavirus. Depuis plus d’une semaine, ce mot est sur toutes les lèvres. Notamment dans les salles de marché, où l’on se demande quel en sera l’impact sur l’économie chinoise et mondiale. Faut-il craindre des retombées économiques et financières comme en 2003, lorsqu’une épidémie du syndrome respiratoire aigu sévère (SARS) s’est répandue à travers l’Asie? Alors que de plus en plus d’entreprises annoncent suspendre temporairement leurs activités en Chine, nous avons voulu prendre du recul avec Frank Vranken, stratégiste en chef de la banque privée Puilaetco. Le coronavirus est-il un "game changer" pour les marchés émergents? Petite mise au point.

Du point de vue des marchés financiers, ce nouveau coronavirus est, selon vous, un cygne noir ou un prétexte pour prendre ses bénéfices?

Je pencherais pour la seconde option. Pour moi, un cygne noir doit plutôt venir des États-Unis ou être un événement directement plus global. Je pense que le virus chinois pourrait devenir un cygne noir, mais pas pour l’instant. C’est avant tout une très bonne excuse pour alléger ses positions alors que certains indices – comme celui des FAANG – ont bien progressé depuis le début de l’année. Le mouvement sur les marchés actions – surtout aux États-Unis – devenait presque parabolique. Les dernières enquêtes de la Bank of America-Merrill Lynch ont montré que l’on était arrivé sur des niveaux d’exubérance très élevés, mais pas assez pour déclencher un signal de vente. En plus, la volatilité était extrêmement basse. C’était intenable. Le moindre événement négatif pour les marchés pouvait provoquer une réaction épidermique. Et selon moi, c’est ce que l’on a partiellement connu ces jours-ci. D’un autre côté, je pense également que l’on sous-estime encore l’impact du nouveau coronavirus sur l’économie chinoise. Si l’on se réfère à l’évolution du SARS en 2003, il y a encore de la marge pour une baisse plus prononcée sur les marchés.

À l’époque du SARS, les marchés boursiers avaient certes baissé fortement mais quelques mois plus tard, ils avaient rebondi tout aussi fortement…

Oui, c’était un mouvement en forme de V. Que ce soit pour les marchés actions ou pour l’économie chinoise. À l’époque, le produit intérieur brut (PIB) de la Chine affichait une croissance de 10%. L’épidémie du SARS a fait baisser cette croissance à 3,5% au cours du premier semestre 2003. Mais durant la seconde partie de l’année, elle a rebondi jusqu’à 13%.

Ce scénario pourrait-il se répéter aujourd’hui?

Je le pense en effet. Avec quelques différences. Premièrement, 2020 est la dernière année du plan stratégique du parti communiste, qui prévoit un doublement du PIB sur 10 ans. Il faut donc que la croissance atteigne 6% cette année. Si l’impact du coronavirus est assez conséquent, les autorités chinoises seront peut-être amenées durant le second semestre à renforcer leurs efforts en matière d’investissements. De ce point de vue, je pense que l’on peut s’attendre à davantage d’aides fiscales et/ou monétaires dans les prochains mois. Il y a de fortes probabilités que la banque centrale chinoise (PBoC) abaisse encore ses taux en 2020.

©Kristof Vadino

Autre différence avec 2003, c’est la rapidité et l’intensité avec lesquelles les instances chinoises ont réagi face à l’épidémie. Elles ont pris des mesures plus drastiques – comme mettre en quarantaine des villes entières – par rapport à ce que l’on a vu du temps du SARS.

Il y a aussi la mondialisation. Les chaînes de production sont beaucoup plus interconnectées les unes avec les autres. Un produit peut passer de la Chine au Vietnam, puis en Corée du Sud pour revenir en Chine. On n’avait pas un tel niveau de mondialisation en 2003. Aujourd’hui, il est clair que tout le continent asiatique sera impacté par le coronavirus. En particulier les pays exportateurs. C’est pour cela que l’indice coréen Kospi (-3,58% depuis le début de l’année, NDLR) a été davantage touché par ce qui se passe en Chine, que l’indice indien Sensex (-1,29%).

Enfin, compte tenu de l’environnement actuel des taux bas, il y a beaucoup plus de cash qui circule aujourd’hui et qui recherche où être investi. Par conséquent, les marchés seront peut-être marqués à court terme par de nombreux allers-retours, les investisseurs essayant malgré tout de profiter des accès de faiblesse pour investir quelque part.

Plusieurs grandes banques d’investissement – comme JP Morgan dernièrement – ont justement conseillé à leurs clients d’acheter le moindre creux ("buy the dip" en anglais) sur les marchés actions. Vous partagez leur avis?

Je pense que c’est trop tôt. Pour moi, il faudrait encore garder du cash sur le côté pendant les prochaines semaines. Ce qui nous amène à la première phase des élections présidentielles aux États-Unis. Et là aussi, on risque d’avoir des surprises. La volatilité ne devrait donc pas retomber à court terme.

Pourrait-on comparer ce qui se passe sur les marchés depuis le début de l’année à 2018? Un trop plein d’optimisme et puis un retournement de tendance après quelques semaines…

Difficile à dire. On constate aujourd’hui que certains indicateurs économiques – comme les PMI manufacturier (indicateur reflétant la confiance des directeurs d’achat, NDLR) – ont rebondi. Ce qui redonne un peu de confiance. Certains disent que l’on pourrait connaître un petit cycle économique positif. Mais c’est là où intervient le coronavirus. Il pourrait briser dans l’œuf cet espoir, en insinuant le doute dans la tête des producteurs et des consommateurs. Ceux-ci pourraient alors lever le pied et on peut dire adieu à cette petite relance économique.

Tant que la croissance américaine dépassera la croissance moyenne des autres pays, je ne vois pas le dollar s’effondrer.

Revenons aux marchés émergents. Dans leurs perspectives 2020, plusieurs stratégistes se positionnaient en faveur de cette zone géographique, pariant notamment sur un dollar plus faible cette année. Et puis, l’épidémie du nouveau coronavirus s’est déclenchée, provoquant une vague rouge sur les marchés émergents. Le virus chinois n’est-il finalement pas un "game changer"?

Pas encore. Cependant, j’ai quelques doutes quant à une surperformance des marchés émergents cette année. Il faudrait pour cela des preuves que le dollar s’affaiblit. Et pour l’instant, on n’y est pas encore. Tant que la croissance américaine dépassera la croissance moyenne des autres pays, je ne vois pas le billet vert s’effondrer. Certes, l’écart de rendement entre les obligations américaines et celles des autres pays du G10 est en train de s’effriter. Par exemple, le spread entre le Bund allemand à 2 ans et le bond du Trésor américain à 2 ans est passé de 320 à environ 200 points de base en huit mois. C’est un mouvement important mais pour l’instant, cela n’a pas impacté le dollar.

Je le répète, le principal élément qui affaiblira le billet vert, c’est la différence de dynamique de croissance entre les États-Unis et le reste du monde. Ce qui se passe avec le coronavirus, cela touche surtout l’Asie. Les États-Unis ne sont pas concernés. Et il faut un affaiblissement du dollar pour pousser les investisseurs vers les pays émergents.

Ce que l’on oublie aussi parfois, c’est que la situation a bien changé dans ces régions. L’investisseur devra faire un tri. Par exemple, la Turquie fait toujours face au problème de double déficit de l’inflation. Tout comme l’Afrique du Sud. De son côté, la Chine était dans le passé un exportateur et surtout une grosse machine de production. Depuis, elle a beaucoup misé sur sa consommation interne et les services.

Pour vous, le dollar va encore surperformer les autres devises du G10 en 2020?

Dans un premier temps, oui. Mais je pense que la tendance peut rapidement changer. Peut-être même en quelques semaines. Tous les ratios de valorisation montrent que le dollar est assez cher. Imaginons que d’un côté, l’impact du nouveau coronavirus s’avère moins important que ce que l’on pense, et que d’un autre côté, la Réserve fédérale américaine laisse entendre qu’elle n’a pas complètement écarté une éventuelle baisse de taux… Cela peut très vite capoter.

Il est trop tôt pour profiter de la faiblesse de certains marchés. Mieux vaut encore garder du cash pendant les prochaines semaines.

Je rappelle que l’économie américaine est une économie "boom-bust", c’est-à-dire qu’elle peut aller très haut comme elle peut tomber très bas également. Si les États-Unis montrent de sérieux signes de ralentissement économique, le dollar pourrait baisser. Mais n’oublions pas non plus que les Américains sont les champions pour déplacer les craintes des investisseurs vers un autre continent. "Le dollar est notre devise mais c’est votre problème", a dit un jour le secrétaire au Trésor John Connally, sous la présidence de Richard Nixon. S’ils doivent dévaluer le billet vert, ils n’hésiteront pas une seule seconde le moment venu.

Je pense que le premier trimestre pourrait encore être bon pour le dollar. Mais pour les trois suivants, c’est difficile à dire pour le moment. C’est encore trop tôt pour se demander comment la devise américaine va évoluer cette année.

En termes de stratégie d’investissement, vous avez actuellement un positionnement plutôt neutre sur les actions de manière générale. Vous privilégiez les actions à dividende et l’or. Si l’épidémie du nouveau coronavirus empirait, vous pourriez modifier votre stratégie et être encore plus défensif?

Non, pas pour l’instant. Il faudrait une dégradation de la situation – c’est-à-dire que le virus fasse des premières victimes en Occident – pour que j’envisage de revoir la pondération des actions dans ma stratégie. Si cela reste cantonné sur le continent asiatique, je ne vois pas l’indice S&P 500 battre de l’aile (il affiche pour l’instant un gain de 0,44% contre -1,23% pour le Stoxx 600 depuis le début de l’année, NDLR). Les Américains, comme toujours, regardent ce qui se passe uniquement chez eux. D’où le fait que, pour le marché américain, j’accorde plus d’importance aux élections présidentielles qu’au coronavirus.

Mais je pense que l’investisseur devra rester positionné sur les marchés, tout en se contentant d’un rendement total entre 5% et 10%. Il ne faudra pas être trop gourmand en 2020.

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