chronique

Le coup et le couac de la BCE

Les directeurs de la Banque centrale européenne ont tenté de déjouer les pressions spéculatives sur les marchés financiers. Mais un "couac" en matière de communication a terni l’exercice. En réaction, l’institution de Francfort a annoncé une modification des règles pour la diffusion des discours auprès des journalistes. Curieux et regrettable.

Imaginez que vous êtes Mario Draghi, seul dans son bureau, au sommet de sa tour à Francfort. Les événements des dernières semaines défilent dans votre tête. Vous avez lancé toutes vos forces dans la bataille pour relancer la machine économique. Vous avez même brisé tous les tabous, en faisant tourner la planche à billets pour acheter des obligations d’État. Pensez donc, plus de 1.000 milliards d’euros seront déversés sur les marchés d’ici septembre 2016. Un record.

Dans un premier temps, tout se déroule à merveille. Les taux obligataires chutent, entraînant l’euro dans leur sillage. Même la glissade des prix pétroliers vient donner un sérieux coup de main à l’économie de la zone euro. Vous avez le sourire car votre stratégie fonctionne à merveille. La vita e bella…

Mais en quelques semaines, ce tableau idyllique fait mine de se transformer en votre pire cauchemar de banquier central. Le taux allemand à 10 ans, qui était tombé à 0,05% à peine, rebondit fortement. Trop fortement. Il grimpe jusqu’à 0,75%. Une multiplication par quinze!

Du jamais vu dans les salles de marché, où on parle même d’un krach obligataire. Et l’euro qui se dirigeait vers la parité face au dollar fait subitement marche arrière, et reprend jusqu’à 9% en quelques semaines.

"Damned", mais que se passe-t-il? La stratégie a-t-elle trop bien fonctionné? Il est vrai qu’au premier trimestre, la croissance de la zone euro a fait mieux que celle des Etats-Unis et que personne n’avait réellement prévu ce revirement. Le marché commence tout doucement à spéculer sur une mise en veilleuse du programme de rachat d’actifs.

Il faut donc réagir et vite. Vous convoquez alors les deux plus fidèles partisans de votre politique monétaire, Peter Praet et Benoît Coeuré. Les deux hommes seront chargés de couper court aux rumeurs et de réaffirmer le bien-fondé de la stratégie suivie.

Imaginez que vous êtes Mario Draghi, seul dans son bureau, au sommet de sa tour à Francfort…

Ceci est une fiction. Mais on peut imaginer que quelque chose de semblable a dû (ou a pu) se dérouler au siège de la Banque centrale européenne.

Dans un entretien accordé mercredi au "Wall Street Journal", Peter Praet, le chef économistes de la BCE, a en tout cas réaffirmé la nécessité de poursuivre le programme de rachat d’actifs, au moins jusqu’en septembre 2016. Pas question d’arrêter en si bon chemin. À ses yeux, la récente volatilité sur les marchés est surtout liée au fait que certains experts ont fait état de prévisions exagérées, tablant sur une dépréciation de l’euro bien plus rapide que ne l’avait envisagée la BCE. Le marché a donc corrigé. Mais nulle raison de paniquer.

Mais l’événement le plus important (ou ce qui l’est devenu au fil des jours) s’est déroulé lundi soir lors d’une conférence à Londres. Benoît Coeuré s’exprimait devant des banquiers et des investisseurs, notamment des gestionnaires de hedge funds, à l’abri des regards des journalistes. Jusque-là rien de très exceptionnel. Ce qui l’est davantage c’est que Coeuré a livré ce soir-là des précisions importantes sur l’opération d’assouplissement quantitatif (QE). Mais curieusement, le texte de son intervention n’a été diffusé que le lendemain matin par la BCE.

L’institution de Francfort a expliqué que le texte aurait dû être disponible sur son site internet le soir même, mais qu’une erreur de procédure interne avait été commise. De là à imaginer que certains gestionnaires ont pu profiter d’informations privilégiées, il n’y a qu’un pas que certains ont allègrement franchi (même si rien n’est prouvé). D’autant que mardi matin, l’euro est reparti à la baisse tout comme les taux obligataires.

Lors de son intervention lundi, Coeuré a indiqué que la BCE augmentera ses achats d’obligations avant l’été. Une manière de compenser une activité moindre en juillet et en août. C’est cette annonce d’achats renforcés qui a influencé les marchés mardi.

Le Français, cité comme futur gouverneur de la Banque de France, a en outre jugé que le récent mouvement haussier des taux longs constituait une correction. Mais c’est, dit-il, la "rapidité" de l’ajustement qui est inquiétante. Une preuve que la BCE reste très attentive aux mouvements sur les marchés.

Le "Draghi put"

Il est assez difficile d’imaginer que Benoît Coeuré ait prononcé de telles paroles sans se concerter avec Mario Draghi. Ce dernier doit d’ailleurs se montrer satisfait dans la mesure où les marchés se sont nettement calmés cette semaine. Ce qui fait dire à d’aucuns que le "Draghi put" fonctionne parfaitement. Les investisseurs s’attendent toujours à une réaction de la banque centrale en cas de baisse des cours des obligations ou des actions. Un peu à l’image du "Greenspan put" lorsqu’Alan Greenspan présidait la Réserve fédérale américaine. Cette option "put" apparaît comme une assurance en cas de baisse des cours.

Ce qui est nettement plus regrettable est l’attitude de la BCE après ce "couac" en matière de communication. La banque centrale a annoncé jeudi qu’elle ne diffusera plus de copies de ses discours sous embargo aux médias. Ce type d’embargo permet aux journalistes de disposer d’un peu de temps pour analyser l’information, la digérer et rédiger leur texte. " Nous voulons que l’information puisse dorénavant parvenir à tous au même moment", a justifié une porte-parole de la BCE.

Curieuse réaction alors que les journalistes n’étaient nullement impliqués dans l’affaire Coeuré. Curieux et surtout regrettable.

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