analyse

Le London Metal Exchange reste sans voix

Aucune salle de marchés n'a mieux porté son nom que le "ring". ©Bloomberg

Treize mois de fermeture pour raisons sanitaires ont eu raison de la dernière salle de marchés à la criée du monde, qui va basculer dans le tout numérique. Plus d'un siècle d'histoire prend fin.

C'était un lieu unique dans la City, une minuscule poche de résistance au milieu de gratte-ciel toujours plus hauts. Un anachronisme, dans un environnement humain de plus en plus rationalisé, rectiligne et monocorde.

Créé en 1877, le London Metal Exchange ne rouvrira probablement jamais son mythique Ring, où plus de 150 traders s'étripaient chaque jour avant la pandémie, sur les principales matières premières industrielles comme l'acier, le zinc, le nickel, l'aluminium, le cuivre ou encore la porcelaine.

La suspension de cette salle de marchés traditionnelle pendant la crise du coronavirus, la première depuis la Seconde guerre mondiale, a mis en évidence la plus grande efficacité de la plateforme numérique.

Le LME a policé les comportements pour éviter les coups bas et intimidations entre traders, dont l'imagination était sans limite.

Le charivari de ce lieu étroit, à Finsbury Street, s'entendait dès le seuil du bâtiment. La bourse du London Metal Exchange était finalement comme toutes les autres bourses du monde, avant leur passage aux plateformes électroniques. Le spectacle d'une avidité humaine sans limite, mais finalement rassurante. L'homme devait encore produire un effort visible et audible pour s'attribuer des matières premières. Les conditions de travail des traders n'étaient pas tout à fait comparables à celles des mineurs risquant leur vie des dizaines de mètres sous terre, mais la logique était finalement identique.

Les ordinateurs passeront désormais les ordres à la place de leur voix, de la même manière que les robots remplacent de plus en plus les mains humaines au fond des mines.

Le bien nommé "ring"

Aucune salle de marchés n'a mieux porté son nom que le "ring". Celui-ci pouvait avoir trois significations différentes. D'abord un ring au sens de boucles de 5 minutes durant lesquelles l'activité de trading prenait place.

Ring au sens d'anneau également, celui formé par cet espace central de six mètres de diamètre, où les traders se faisaient face sur leur banquette en cuir rouge.

144
ans
Le London Metal Exchange a été créé en 1877.

Et ring de boxe, évidemment, dans cet environnement ultra-testostéroné et hostile, où les femmes représentaient encore une très petite minorité ces dernières années. La première à s'être aventurée dans le ring London Metal Exchange, Geraldine Bridgewater, en a fait un livre autobiographique dans lequel elle décrivait son expérience traumatique et la "perte d'âme" de ceux qui se risquaient dans cette arène.

Le London Metal Exchange a policé les comportements pour éviter les coups bas et intimidations entre traders, dont l'imagination était sans limite.

Comme au Lloyd's of London, le marché d'assurance de la City, les règlements ont été considérablement durcis ces dernières années, avec notamment l'interdiction de consommation d'alcool durant les déjeuners, l'interdiction de mâcher un chewing-gum, de lire le journal, de parler sur un téléphone portable, ou encore d'avoir un bouton de chemise ouvert.

Finance invisible

Se tenir debout pour empêcher un autre trader de voir les écrans, ou pour le perturber, pouvait également occasionner de lourdes amendes. Le LME a indiqué dans son règlement que tout le monde devait impérativement rester assis. Ou alors levé sur une seule patte, avec l'autre pied devant toucher le support de la banquette. Neuf traders qui multipliaient les incartades ont dû payer un total de 13.750 livres (environ 16.000 euros) il y a quelques années. Seuls les passeurs d'ordres, autour du ring, pouvaient continuer d'aller et venir à leur guise, souvent avec deux téléphones collés à chaque oreille.

La fermeture de la dernière bourse à la criée va jeter un voile de mystère supplémentaire sur le fonctionnement de la finance.

Dans une surface aussi réduite - équivalente à celle d'une grande salle à manger -, la solution aurait pu être de créer une fosse, avec des marches permettant de s'assurer que les traders puissent se lever et évacuer leur surplus d'énergie sans gêner le voisin. Mais cela aurait remisé une tradition remontant à 144 ans.

À l'origine, pour fuir le Royal Exchange qui était bondé, les traders de métaux s'étaient en effet rassemblés dans un café voisin, avaient tracé un cercle sur un sol recouvert de sciure et faisaient leurs offres dès que le signal "Change" était donné. L'esprit du ring, jusqu'à 2020, est resté le même.

Le spectacle était tel que des observateurs avaient le droit d'assister aux séances sur la passerelle qui surplombait le ring. Certains prenaient des photos, avec flash, ce qui suscitait systématiquement un "boooooh" de réprobation des traders, coupés dans leur élan par le moindre détail extérieur.

La volonté de la direction de renforcer la transparence du marché grâce au déploiement de solutions informatiques se justifie aisément pour les professionnels. Pour le grand public, en revanche, la fermeture de la dernière bourse à la criée va jeter un voile de mystère supplémentaire sur le fonctionnement de la finance. Et sans doute aussi mettre fin à sa part de magie.

Le numérique a accru les volumes d'activité

La direction du LME assure que le passage à la plateforme numérique, depuis mars 2020, a élargi la participation directe, accru les volumes de trading et amélioré la transparence.

"Nous avons été clairs sur le fait que nous n'utiliserions pas la pandémie comme prétexte pour fermer le ring, et nous tenons notre engagement", a indiqué le CEO du LME, Matthew Chamberlain. "Cependant, nous observons que cette période d'offre électronique a profité au marché. Il est maintenant temps d'examiner l'avenir des offres au LME sur le long-terme, pour fournir plus de certitude et permettre à tous les clients de prendre leurs décisions futures avec plus de confiance."

Au moins trois des neuf clients se sont pourtant opposés à cette modernisation, par crainte de faire perdre à cette bourse de métaux son statut de leader mondial. Après une consultation de courtoisie, maintenant terminée, la direction confirmera d'ici le mois de juin que le ring ne rouvrira jamais.

Le résumé

  • Créé en 1877, le London Metal Exchange change radicalement de manière d'opérer.
  • Les ordinateurs passeront désormais les ordres à la place de la voix des traders.
  • Pour le grand public, la fermeture de la dernière bourse à la criée va jeter un voile de mystère supplémentaire sur le fonctionnement de la finance

Le "ring" du LME

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