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Le recul des actions technologiques, opportunité ou signe d'une crise plus grave?

©EPA

De nombreuses actions technologiques ont subi une correction ou jouent au yoyo. Cette vague de ventes va-t-elle se poursuivre ou faut-il plutôt la voir comme une opportunité d’acquérir des actions à bon prix?

Au début de cette semaine, l’indice américain Nasdaq Composite - qui comprend de nombreuses actions technologiques - est entré en mode "correction". Lundi, il a plongé de plus de 10% sous son niveau record du 12 février. Certaines actions individuelles se sont même retrouvées en "bear market", plongeant de plus de 20% par rapport à leur sommet. Il s’agit de noms connus sur Wall Street, comme le constructeur de voitures électriques Tesla, le service de vidéo Zoom ou la société d'analyse de données Palantir. Plus proche de nous, le fabricant néerlandais de machines à produire des puces électroniques ASMI et le spécialiste belge des semi-conducteurs pour le secteur automobile Melexis ont cédé plus de 20% par rapport à leur récent pic.

Mais comme on a pu le constater dès le lendemain, le vent peut rapidement tourner en bourse. Mardi, le Nasdaq a rapidement repris 3,7%, signant sa meilleure séance depuis début novembre. L’indice FANG+, qui regroupe les géants technologiques, s’est même adjugé 6,4%. Avec un rebond de 19,6%, Tesla a connu sa meilleure journée en bourse depuis février de l’an dernier. Depuis lors, les cours ont repris leur chemin vers les sommets.

-26%
Le poids de la hausse des taux
Puilaetco a calculé que si le taux passait de 1 à 1,5%, les bénéfices dans 30 ans vaudraient aujourd’hui 26% de moins.

Ce rebond a été provoqué par un retournement sur le marché obligataire. En quelques jours, le taux américain à long terme a perdu 10 points de base pour se retrouver à 1,49%. Précédemment, c’est la hausse de ce même taux qui avait fait reculer les actions technologiques. Le rendement des bons du Trésor américain à dix ans se situe encore 58 points de base au-dessus de son niveau du 1er janvier.

Les actions technologiques sont très sensibles aux taux, car leur valorisation dépend en grande partie de leurs bénéfices futurs. Plus ces bénéfices sont lointains, plus le taux joue un rôle important dans le modèle de valorisation d’une action: avec un taux zéro, 10 euros vaudront la même chose dans cinq ans qu’aujourd’hui. Il en va autrement lorsque vous pouvez gagner de l’argent sans risque en achetant des obligations souveraines, et pour une entreprise lorsqu'elle devra débourser davantage pour emprunter. Pour ceux qui sont familiers du jargon des finances: le taux de base est le facteur déterminant du modèle WACC ou Weighted Average Cost of Capital (en français: CMPC ou Coût Moyen Pondéré du Capital). Le coût du capital - la moyenne pondérée du coût des fonds propres ou de la dette - joue ici un rôle crucial. Puilaetco a calculé que si le taux passait de 1 à 1,5%, les bénéfices dans 30 ans vaudraient aujourd’hui 26% de moins.

Actions à dividende

La hausse des taux ne pèse pas uniquement sur les actions technologiques. Plus le rendement des obligations souveraines augmente, moins les actions à dividende sont intéressantes. Ce qui explique pourquoi les sociétés de services aux collectivités, l’immobilier, les soins de santé, les supermarchés, le secteur alimentaire ou les fabricants de biens de consommation indispensables sont à la traîne depuis plusieurs semaines. Ils génèrent des flux de trésorerie fixes et des dividendes. Ils affichent un profil défensif, mais auront une croissance moins rapide lors de la réouverture totale de l’économie.

"Il y a un mois, le Nasdaq Composite cotait à 40 fois ses bénéfices de 2020. Nous devons retourner à la période de la bulle Internet pour retrouver ces niveaux."
Bank of America

Par contre, les secteurs cycliques et les banques caracolent tout en haut du classement. Ils disposeront d’un plus grand effet de levier au niveau des bénéfices au moment où l’économie reprendra. En outre, les banques profitent d’un spread (différence entre les taux court et long terme) plus élevé. Vu qu’elles accordent des crédits à long terme avec les dépôts qu’elles rémunèrent à court terme, leur marge bénéficiaire augmente avec la différence entre les deux taux. Cette année, les banques européennes ont déjà gagné 20%.

Pour Bank of America, les taux ne sont cependant pas les seuls responsables de la correction infligée au secteur technologique. "C’est un déclencheur important, certes, mais un facteur parmi d’autres. Les valorisations étaient tout simplement excessives, alors que le pic à court terme du cycle de bénéfices de la technologie est probablement derrière nous. Il y a un mois, le Nasdaq Composite cotait à 40 fois ses bénéfices de 2020. Nous devons retourner à la période de la bulle Internet pour retrouver ces niveaux. Et ce, alors que, à cause de la réouverture de l’économie, de nombreuses entreprises technologiques, qui ont pleinement profité de la pandémie, devraient afficher cette année une croissance moins rapide. Cette situation contrastera avec la croissance à deux chiffres que devraient connaître d’autres secteurs qui profiteront de la relance de l’économie."

Selon le fournisseur de données Refinitiv IBES, les analystes s’attendent en 2021 à une hausse de 15% des bénéfices des sociétés technologiques américaines, soit moins que dans de nombreux autres secteurs. L’industrie, les entreprises actives dans les matières premières et les banques devraient respectivement pouvoir augmenter leurs bénéfices de 75, 34 et 23% par rapport à 2020. Et ce, alors que le secteur technologique - valorisé à 27 fois ses bénéfices attendus pour 2021 - est le plus cher. Le ratio cours/bénéfice historique pour la technologie se situe à 21.

Bulle spéculative

Bank of America s’attend également à ce que certains investisseurs prennent leurs bénéfices dans les actions tech ayant fortement augmenté à cause de la spéculation qui caractérise certains segments du marché. Le meilleur exemple est celui de la petite entreprise technologique américaine Signal Advance. Le 7 janvier, le patron de Tesla, Elon Musk, a lancé sur Twitter le message "Use Signal". Le tweet faisait référence à une app de messagerie comme alternative à Messenger et a été retransmis plus de 50.000 fois. Les fans du multimilliardaire se sont littéralement rués sur la petite entreprise technologique éponyme et totalement inconnue, Signal Advance. En quelques jours, la valeur de l’action a été multipliée par 17.500. Même après que Signal Advance ait indiqué qu’elle n’avait rien à voir avec Musk ni avec l’app de messagerie, de nombreux investisseurs ont continué à acheter l’action. La petite société, qui fait face à des difficultés financières, se négocie encore à un cours trois fois plus élevé qu’avant le tweet de Musk.

Et il ne faut pas oublier les sauts de cabri provoqués par l’armée d’investisseurs Reddit. Après le ramdam autour de la chaîne de jeux GameStop, ils essaient de pousser les cours d’autres actions fortement "shortées" et inconnues, vers des valorisations absurdes. Cette semaine, ils ont poussé une action au "ticker" EYES (Second Sight Medical Products) de 1,50 à 22 dollars. Lorsque la hausse a commencé à montrer des signes de faiblesse, ils ont dardé leurs flèches vers EARS (Auris Medical). La pure spéculation basée sur les gains rapides est un jeu dangereux, qui pousse certains à rester en dehors du marché.

Moutons de Panurge

S’il y a bien une personne que la récente correction du Nasdaq fait sourire, c’est Wim Lewi. L’analyste de ValueScan fournit chaque année à L’Echo et au Tijd la liste de ses cinq actions préférées. Ces trois dernières années, un tracker "short" sur l’indice Nasdaq-100 faisait systématiquement partie de sa sélection. La valeur de ce tracker augmente lorsque l’indice baisse. "J’ai enfin raison dans ma conviction que la Big Tech est trop chère. Même, si ce n’est que temporaire", réagit-il en riant. "Il existe deux types d’investisseurs. Les premiers suivent tout simplement les flux d’argent. Ils regardent où vont les moutons et les suivent. Cette méthode a longtemps bien fonctionné. La deuxième catégorie d’investisseurs - dont je fais partie - fait ses devoirs et se base sur les valorisations. Ils essaient d’acheter à bon prix. Je suis ravi que des actions de valeur comme D’Ieteren, PostNL ou Volkswagen retrouvent finalement les faveurs du marché. Bien que ce soit parfois très rapide. Une action comme celle du constructeur automobile Daimler est passée de 22 à 75 en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. La période des bonnes affaires est également terminée dans cette catégorie."

"Il existe deux types d’investisseurs. Les premiers suivent tout simplement les flux d’argent. Ils regardent où vont les moutons et les suivent. Cette méthode a longtemps bien fonctionné."
Wim Lewi
Analyste de ValueScan

"Dans le secteur technologique, il faut distinguer d’une part la Big Tech - avec des géants comme Microsoft, Amazon, Alphabet, Facebook et Apple, qui affichent des bénéfices élevés - et d’autre part ceux que j’appelle les Hot Stocks", poursuit Wim Lewi. "Ce sont des entreprises technologiques qui étaient insignifiantes, voire inexistantes, il y a quelques années et qui n’étaient pas rentables. Avec des noms comme le spécialiste en analyse de données Palantir ou le spécialiste du commerce en ligne Shopify. Tesla en fait également partie, car sans les subsides, le constructeur automobile serait dans le rouge. La hausse des taux pèse surtout sur cette dernière catégorie. De plus, ces actions se retrouvent dans de nombreux trackers d’actions de croissance qui ont récemment attiré d’énormes quantités de capitaux, comme les fonds d’ARK. Ces trackers ont beaucoup investi dans des entreprises trop peu liquides. Lorsque quelqu’un vend le tracker, le gestionnaire cède automatiquement toutes les actions sous-jacentes. À cause de leur manque de liquidité, cela peut provoquer d’importantes baisses de cours. Enfin, les Hot Stocks sont davantage le terrain de jeu des investisseurs particuliers qui négocient généralement à plus court terme."

Wim Lewi n’est pas convaincu que la vague de vente va perdurer. "Nous devons attendre. Une partie des 1.900 milliards de dollars du plan de relance de Joe Biden se retrouvera en bourse. N’oubliez pas l’effet levier. Si vous donnez 10 dollars à un Américain, il investira 20 dollars en bourse en s’endettant." Des précédents chèques de soutien aux Américains, la majorité n’a pas été dépensée en biens de consommation, mais pour rembourser des emprunts, acheter des actions ou épargner sous d’autres formes.

À long terme, Wim Lewi s’attend cependant à une correction des actions Big Tech. "Lorsque l’énorme croissance provoquée par la pandémie ralentira, les valorisations pourront retrouver des niveaux normaux. Apple par exemple se négocie à 32 fois ses bénéfices, alors que sa moyenne historique se situe à 17. ASML - qui se négocie à 44 fois ses bénéfices - est trois fois plus chère que sa moyenne historique. Un autre risque susceptible de peser sur la Big Tech est le renforcement des réglementations. Ces géants contrôlent aujourd’hui des pans importants de la société. Les décideurs politiques se demandent si c’est souhaitable, mais cela exige beaucoup de courage pour s’y opposer. C’est déjà le cas en Chine, où les politiciens limitent le pouvoir des géants internet."

"Ce sont les marchés qui dirigent la Réserve fédérale"

L’influente banque d’affaires Morgan Stanley estime que la vague de vente dans le secteur technologique n’est pas terminée. "J’y vois trois raisons", explique Mike Wilson, stratégiste en chef pour les actions américaines. "Tout d’abord, ce sont les marchés qui dirigent la Réserve Fédérale, pas l’inverse. En février, la banque centrale a acheté pour l’équivalent de 180 milliards de dollars d’obligations, soit 50% de plus que son objectif. Malgré tout, les taux ont augmenté. Le marché a bien compris que le niveau du taux à dix ans était un taux factice que la Fed ne peut pas ou ne veut pas défendre. Cela pourrait encore faire augmenter le taux."

"Le premier cycle de rotation s'est produit en raison de fondamentaux et de paramètres de valorisation relativement meilleurs pour les actions value dans la perspective de la réouverture de l’économie. La deuxième rotation pourrait se produire en raison de signaux techniques d'achat et de vente".
Mike Wilson
Stratégiste en chef pour les actions américaines chez Morgan Stanley

"Deuxièmement, nous constatons que la rotation entre les secteurs s'accélère. Au fur et à mesure de leur progression, de nombreux indicateurs techniques commenceront à donner des signaux d'achat pour les actions value et cycliques. Ces actions se sont déjà hissées dans le top 15 des meilleurs investissements, au détriment des valeurs technologiques. Le premier cycle de rotation s'est produit en raison de fondamentaux et de paramètres de valorisation relativement meilleurs pour les actions value dans la perspective de la réouverture de l’économie. La deuxième rotation pourrait se produire en raison de signaux techniques d'achat et de vente."

"La troisième raison est également technique: l’indice Nasdaq-100 semble avoir connu ce que l’on appelle la figure ‘tête et épaules’. En analyse technique, un tel mouvement déclenche souvent un signal de vente, l’indice retombant alors sur sa moyenne mobile de 200 jours. Cette moyenne est de 11.635 points, soit environ 10% en dessous du niveau actuel."

Ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain

Plusieurs analystes mettent en garde contre la tentation de suivre chaque rotation sectorielle. "Il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain", déclare le stratégiste belge Vincent Juvyns de JP Morgan Asset Management. 'La technologie reste un thème d'avenir. Nous avons également pris quelques bénéfices sur des actions technologiques dont le cours avait beaucoup augmenté et nous n’avons suivi qu’en partie la rotation sectorielle. Nous conseillons de ne pas sortir complètement du secteur technologique. Il est vrai que les entreprises de la Big Tech sont valorisées pour leur parcours sans faute, et elles continuent à afficher d’excellents résultats. Après la pandémie, les technologies représenteront une part de marché structurellement plus importante qu’auparavant. Je ne pense pas que nous connaîtrons une bulle spéculative comme celle de 2000. Les valorisations ne sont pas aussi élevées, tant s’en faut, et les entreprises sont en bien meilleure santé. L’indice Nasdaq se négocie à 27 fois les bénéfices attendus pour cette année, soit 25% de plus que sa moyenne historique. C’est un niveau élevé, mais pas excessif."

27
fois les bénéfices
Selon Vincent Juvyns (JPMorgan AM), l’indice Nasdaq se négocie à 27 fois les bénéfices attendus pour cette année, soit 25% de plus que sa moyenne historique.

Vincent Juvyns est optimiste quant au marché boursier américain. "La croissance des bénéfices est beaucoup plus rapide qu'en Europe. Alors que les entreprises européennes ont à peine relevé leurs prévisions de bénéfices, près de 40 % des entreprises de l'indice S&P 500 l'ont déjà fait. Les taux d'intérêt ne m'inquiètent pas beaucoup pour le moment. En fait, historiquement, les actions se sont bien comportées pendant les périodes de hausse modérée des taux d'intérêt. Quant à la correction de 10% du Nasdaq, elle n'est pas inquiétante. Au cours des 40 dernières années, nous en avons connu 20 pendant lesquelles le marché boursier a temporairement chuté de 10%, mais a tout de même terminé l’année dans le vert. Ce sont des fluctuations normales avec lesquelles les investisseurs doivent pouvoir vivre."

Pour l'instant, les chasseurs de bonnes affaires ont raison. De même, pour les investisseurs qui ne pensent pas en semaines, mais en années, il n'y a pas lieu de s'inquiéter. Le Nasdaq Composite a fortement rebondi depuis lundi et affiche une hausse de plus de 3% depuis le début de l’année. Grâce à la remontée du dollar, cela représente un gain de 6% pour les Belges. Ce qui est certain, c'est que ces dernières années, les portefeuilles dépourvus d’actions technologiques ont enregistré des performances bien inférieures à la moyenne du marché boursier.

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