analyse

Le spectre de l'inflation est loin d'avoir disparu

©EPA

Des voix s'élèvent contre la résurgence de risques inflationnistes, principalement aux États-Unis. La plupart des économistes estiment cependant qu'il s'agit seulement d'un accès de fièvre temporaire.

"Des jours de terreur vont venir! La fin du monde est proche!" Des Philippulus et autres Cassandre recommencent à sortir du bois depuis plusieurs semaines pour annoncer aux investisseurs qui veulent bien les entendre que leur patrimoine est menacé. Ce qu’ils craignent? Une inflation galopante qui pourrait pousser les banques centrales à resserrer la vis en matière de politique monétaire.

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L'inflation "core" nettement supérieure aux attentes
Selon le département américain du Travail, l'indice "core" (c'est-à-dire hors produits alimentaire et énergie) a augmenté de 0,6% d'un mois à l'autre en juillet. Du jamais vu depuis janvier 1991. Ce chiffre est également supérieur aux attentes des économistes (0,2%).

Ce débat sur une éventuelle flambée des prix n’est certes pas nouveau. Nous vous en parlions déjà en mai dernier. À l’époque, la plupart des économistes tablaient plutôt sur une déflation à court terme avant un retour à ce qui prévalait avant la pandémie, c’est-à-dire une croissance et une inflation relativement faibles.

La situation a cependant changé en quelques mois. Selon les données publiées mercredi par le département américain du Travail, les prix à la consommation aux États-Unis ont poursuivi leur rebond à un rythme supérieur aux attentes. L’indice CPI a ainsi augmenté de 0,6% en juillet contre 0,3% prévu en moyenne par les économistes.

Fait plus interpellant encore, l’indice "core" (soit hors produits alimentaires et énergie) a enregistré sa plus forte hausse depuis janvier 1991. Il a grimpé de 0,6% d’un mois à l’autre, un chiffre également au-dessus des prévisions (0,2%).

Un retour à la normale

La nouvelle a provoqué un léger remous sur les marchés financiers. La grande majorité des économistes estiment cependant qu’il ne faut pas s’alarmer pour autant. "Il ne s’agit pas des prémices d’une vague inflationniste. La dynamique ressemble plutôt à un rapide rebond initial de l’activité", commente-t-on chez Bloomberg Economics.

"Il ne s’agit pas des prémices d’une vague inflationniste. La dynamique ressemble plutôt à un rapide rebond initial de l’activité."
Bloomberg Economics

La pandémie déformerait en fait la grille d’analyse à court terme. Le chroniqueur Conor Sen prend pour exemple le marché des véhicules d’occasion. D’un mois à l’autre, les prix ont augmenté en moyenne de 2,3% en juillet. Certains concessionnaires évoquent même un bond de 12,5% sur un an. Pour autant, "cela ne signifie pas que les États-Unis se transforment en une économie hyperinflationniste où les gens échangent de l’argent contre des voitures d’occasion pour maintenir leur pouvoir d’achat".

Il faut plutôt y voir, d’après lui, une normalisation de la demande alors que l’offre est quelque peu à la traîne. "En fin de compte, nous devrions être convaincus que toute inflation que nous connaissons actuellement est temporaire". Et si jamais le Congrès américain et/ou la Réserve fédérale en fait de trop pour soutenir l’économie, cela devrait se vérifier dans les chiffres. "C’est quelque chose à surveiller, mais pas d’inquiétude pour le moment."

Le Roi dollar menacé?

C’est justement là que le bât blesse. De plus en plus d’investisseurs et analystes mettent en garde contre la résurgence des risques d’inflation compte tenu de tout l’arsenal de moyens déployé pour soutenir l’économie. Même le plus grand gestionnaire d’actifs au monde BlackRock a récemment rejoint leurs rangs.

"Bien qu'il y ait peu de probabilité d'inflation significative à court terme, (...) cette coordination entre politique monétaire et budgétaire pourrait alimenter des risques d’inflation à l'échelle mondiale"
Vivek Paul
Chief Investment Strategist de BlackRock au Royaume-Uni

"Bien qu'il y ait peu de probabilité d'inflation significative à court terme, une fois que nous regarderons plus loin dans cette décennie, cette coordination entre politique monétaire et budgétaire pourrait alimenter des risques d’inflation à l'échelle mondiale", assure Vivek Paul, Chief Investment Strategist de BlackRock au Royaume-Uni.

La banque d’investissement Goldman Sachs va même plus loin, arguant que cette politique de la planche à billets pourrait, à terme, mettre fin au règne du dollar. "Il y a actuellement de réelles inquiétudes concernant la longévité du dollar américain en tant que monnaie de réserve mondiale", écrivent ses analystes dans un rapport publié fin juillet. En témoigne son recul de 4,15% le mois dernier face à un panier d’autres devises mondiales.

À noter que JPMorgan Chase & Co ne partage pas leur avis. Dans une note datée du 7 août, le groupe rejette l’idée d’un lien de causalité entre la récente hausse des anticipations d’inflation et l’affaiblissement du billet vert.

"Une situation plutôt déflationniste" en Europe

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de consommation
Selon une première estimation d'Eurostat, les prix à la consommation ont augmenté de 0,4% en juillet en Europe après une hausse de 0,3% le mois précédent.

Et qu'en est-il de la situation en Europe? Ici aussi, l'inflation poursuivit son rebond à un rythme supérieur aux attentes, mais moindre par rapport aux États-Unis. Selon une première estimation d'Eurostat, les prix à la consommation ont augmenté de 0,4% en juillet après une hausse de 0,3% le mois précédent. Les économistes tablaient en moyenne sur une inflation à 0,2%.

Peu d'entre eux tirent pourtant la sonnette d'alarme. Certes, "on pourra observer des augmentations très ponctuelles sur certains segments, en particulier dans le secteur alimentaire", indique Jézabel Couppey-Soubeyran, économiste à l'Université Panthéon-Sorbonne, dans un sondage publié par l’AFP jeudi. Mais de manière générale, "on est dans une situation plutôt déflationniste". La faute à une demande pas suffisamment soutenue.

La pandémie pousse en effet les consommateurs européens à la prudence en matière de dépenses. D’autant que l’endettement de certains ménages reste élevé. Or, comme le rappelle Natacha Postel-Vinay, professeure d'histoire économique à la London School of Economics, cet endettement est l’une des principales raisons pour lesquelles l’inflation n’a pas augmenté durant les années 2010, malgré la politique monétaire ultra-accommodante de la Banque centrale européenne (BCE).

L’assouplissement quantitatif ne suffit pas

"Tant que la politique monétaire repose en grande partie sur de l'assouplissement quantitatif (QE), sur des achats d'actifs, il y a peu de raisons que ça puisse accélérer l'inflation, parce que la monnaie émise pour acheter des actifs reste dans la sphère financière et irrigue très peu l'économie réelle."
Jézabel Couppey-Soubeyran
économiste à l'université Panthéon-Sorbonne

Outre la problématique de la consommation, certains estiment que les mesures de soutien monétaire adoptées par la BCE pour soutenir l’économie européenne contre les effets économiques néfastes du Covid-19 auraient peu d’influence sur l’évolution des prix. "Tant que la politique monétaire repose en grande partie sur de l'assouplissement quantitatif (QE), sur des achats d'actifs, il y a peu de raisons que ça puisse accélérer l'inflation, parce que la monnaie émise pour acheter des actifs reste dans la sphère financière et irrigue très peu l'économie réelle", explique Jézabel Couppey-Soubeyran.

La seule manière d’augmenter l’inflation serait, selon les dires de l’économiste, de transférer directement de l’argent aux ménages et aux entreprises afin de soutenir l’offre et la demande. En d’autres termes, on en revient à la fameuse "monnaie hélicoptère". Nous n’entrerons toutefois pas aujourd’hui dans ce débat qui, lui aussi, a été maintes fois commenté.

Stratégie de sortie

Pour l’heure, la BCE entend mener à bien son programme d’achats d’urgence pandémique (PEPP) au moins jusqu’à la mi-2021. À moins que la banque centrale ne juge la situation sous contrôle. Interrogé à ce sujet par Bloomberg Television fin juillet, Yannis Stournaras, membre grec du Conseil des gouverneurs, a affirmé que "cela dépendra principalement de l’évolution de l’inflation".

"Si, toutefois, la situation s'aggrave et que les données économiques et monétaires indiquent une nouvelle divergence par rapport à notre objectif d'inflation à moyen terme, les ajustements disponibles de nos instruments de politique pourraient être envisagés."
Yannis Stournaras
Membre grec du Conseil des gouverneurs

"Les données et nos projections devront fournir la preuve que la stabilisation du marché est durable dans le temps et que les conditions financières restent favorables", a-t-il déclaré. Avant d’ajouter par prudence: "Si, toutefois, la situation s'aggrave et que les données économiques et monétaires indiquent une nouvelle divergence par rapport à notre objectif d'inflation à moyen terme, les ajustements disponibles de nos instruments de politique pourraient être envisagés."

Un message répété par son collègue chypriote Constantinos Herodotou. Pour lui, il faudra des preuves d’une stabilité soutenue du marché pour déclarer la fin de la crise et donc la non-nécessité de mesures de soutien monétaire. Qui plus est, toute évaluation devra tenir compte du risque d’une nouvelle vague d’infections et de la disponibilité d’un vaccin.

On n'en est toutefois pas encore là. Selon les dernières projections de la BCE, qui seront mises à jour lors de la réunion des 9 et 10 septembre, l’inflation devrait rester en deçà de son objectif proche de 2% au cours des deux prochaines années.

L'or, meilleure protection contre l'inflation?

Que faire en tant qu'investisseur si vous craignez un emballement de l'inflation dans les prochains mois? Plusieurs possibilités s'offrent à vous. Par exemple, selon Vivek Paul, les investisseurs "devraient envisager les obligations mondiales indexées sur l'inflation".

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Une inflation faible à court terme?
Selon les dernières projections de la BCE, qui seront mises à jour lors de la réunion des 9 et 10 septembre, l’inflation devrait rester en deçà de son objectif de proche de 2% au cours des deux prochaines années.

La grande majorité des stratégistes vous conseilleront sans aucun doute de vous tourner vers l'or. "C'est la monnaie de dernier recours, en particulier dans un environnement comme celui actuel où les gouvernements dégradent leurs monnaies fiduciaires et poussent les taux d'intérêt réels à des niveaux historiquement bas", explique-t-on chez Goldman Sachs. La banque d'investissement s'attend à ce que le métal jaune atteigne les 2.300 dollars l'once dans les prochains mois.

D'aucuns estiment d'ailleurs que l'or - qui a essuyé des prises de bénéfices cette semaine - ne retombera plus sous la barre des 1.700 dollars. Non parce que c'est une protection contre l'inflation. À ce titre, David Fickling, chroniqueur pour Bloomberg Opinion, rappelle la mésaventure des investisseurs américains qui se sont rués sur le métal précieux en 1980 quand les prix à la consommation augmentaient avec un taux à deux chiffres. "Ils sont encore dans le rouge pour leurs investissements".

Selon lui, l'or est en fait devenu une partie inhérente à tout portefeuille. D'autres observateurs rétorquent toutefois que cette popularité du métal jaune auprès des investisseurs le rend plus volatil. Ce qui va à l'encontre de son utilisation comme couverture.

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