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analyse

Les bénéfices des entreprises cotées belges vivent une croissance historique

Jamais dans l’histoire de la bourse belge les entreprises n’avaient vu leurs bénéfices augmenter aussi rapidement. La forte reprise après la crise du coronavirus masque cependant les défis qui les attendent au cours la seconde partie de l’année.

Petite remarque avant de commencer notre démonstration. La "bottom line", c’est-à-dire la dernière ligne du compte de résultats, est le seul chiffre sur la base duquel nous pouvons comparer les actions de tous les secteurs, qu’il s’agisse d’un holding, d’une société industrielle ou d’une institution financière. Ce bénéfice net – ou bénéfice du groupe – présente cependant quelques défauts: l’impact d’éléments exceptionnels comme des réductions de valeur ou des plus-values peuvent donner une image déformée. Par exemple, le producteur de puces Melexis a enregistré une plus-value exceptionnelle sur un contrat de couverture, tandis que Wereldhave Belgium a comptabilisé des moins-values sur quelques biens commerciaux. Mais tout pris ensemble, la comparaison des bénéfices du groupe nous permet de savoir si les sociétés belges cotées ont profité de la reprise et comment elles l’ont vécue.

En moyenne, les entreprises du Bel 20 ont vu leur bénéfice net augmenter de 87% au cours du deuxième trimestre par rapport à la même période de l’an dernier. On peut donc conclure que les dégâts causés par la pandémie – qui avaient fait reculer de 58% en moyenne les bénéfices des entreprises belges – ont été en grande partie résorbés. Les entreprises de taille moyenne ont fait particulièrement fait preuve de résilience: si l’on inclut les petites et moyennes sociétés cotées, la hausse du bénéfice est encore plus spectaculaire, soit +160%.

©Filip Ysenbaert

Pouvoir de fixation des prix

Pour retrouver une hausse des bénéfices comparable, nous devons remonter au deuxième trimestre de 2010. "La dernière saison de résultats est sans précédent", explique Siegfried Top, stratégiste actions chez KBC Asset Management. "Les résultats du deuxième trimestre de 2020 étaient tellement catastrophiques à cause du confinement quasi total qu’en comparaison, les résultats actuels apparaissent comme fantastiques."

"À cause de la crise du coronavirus, les entreprises ont réduit rapidement leurs coûts grâce au recours intensif au télétravail. Ce levier opérationnel a encore été renforcé grâce à un pouvoir élevé de fixation des prix."
Patrick Casselman
stratégiste actions chez BNP Paribas Fortis

Mais il ne s’agit pas uniquement d’une question de comparaison favorable. La reprise de l’activité économique après la pandémie a boosté les ventes, ce qui, combiné aux campagnes de réduction des coûts menées pendant la crise, s’est traduit par une hausse exceptionnelle des bénéfices. "À cause de la crise du coronavirus, les entreprises ont réduit rapidement leurs coûts grâce au recours intensif au télétravail", explique Patrick Casselman, stratégiste actions chez BNP Paribas Fortis. "Ce levier opérationnel a encore été renforcé grâce à un pouvoir élevé de fixation des prix. De nombreuses entreprises ont pu augmenter leurs prix, ce qui a compensé la baisse ou le statu quo observé au niveau des volumes."

Les sociétés industrielles en particulier se sont révélées maîtresses en la matière. Plus les entreprises sont cycliques, plus l’augmentation de leur bénéfice est importante. Les entreprises de matériaux et les groupes chimiques comme Aperam, Solvay, Umicore et Bekaert ont vu leur bénéfice net quasiment multiplié par quatre grâce à la réouverture de l’économie, qui s’est accompagnée de sérieux problèmes dans la chaîne d’approvisionnement. "À cause de pénuries de certaines matières premières et matériaux de base, la concurrence dans ces secteurs n’a pas joué comme elle l’aurait fait normalement", explique Casselman. "La conquête de parts de marché a disparu à l’arrière-plan, de sorte que les entreprises n’ont pas dû faire de promotions ni réduire leurs prix et ont pu facilement répercuter la hausse des coûts."

Toute légère hausse du chiffre d’affaires combinée à une forte augmentation des bénéfices s’est traduite par une importante amélioration des marges. "Les marges bénéficiaires sont une des bonnes surprises de cette saison", estime Casselman. Fin juin, les sociétés du Bel 20 affichaient en moyenne une marge brute de 18%. "Un record", poursuit l’analyste. Un exemple type est Agfa-Gevaert. Cette année, le spécialiste de l’impression a augmenté les prix de ses plaques d’impression à deux reprises, un produit pour lequel la demande est cependant en baisse. Ces hausses de prix ont généré une augmentation de 10% du chiffre d’affaires et de 60% du bénéfice. Un exploit qui n’a reçu qu’un accueil mitigé des investisseurs.

18%
Fin juin, les sociétés du Bel 20 affichaient en moyenne une marge brute de 18%. Un record selon Patrick Casselman.

"Ces réactions modérées sont typiques de l’ensemble de la saison des résultats", poursuit Casselman. "Souvent, les investisseurs ont réagi très froidement ou avec retard."

Valorisations

Les gains de plus de 20% enregistrés par le Bel 20 cette année démontrent que les investisseurs avaient anticipé ces bons résultats. La valorisation des entreprises du Bel 20 est aujourd’hui en moyenne de 20 fois les bénéfices. "Par ailleurs, les investisseurs ont compris que les pénuries récurrentes dans la chaîne d’approvisionnement seraient de plus en plus douloureuses", explique Top. "Une entreprise qui fait venir aujourd’hui un conteneur de Chine paie facilement cinq fois plus qu’il y a un an. Ces éléments pèseront sur les perspectives, en particulier dans les secteurs où ces coûts ne peuvent pas être facilement répercutés sur le prix de vente. Je pense au secteur alimentaire, à la grande distribution et à certaines entreprises de services aux collectivités."

Aux hausses de prix vient s’ajouter une menace sous-jacente: l’inflation galopante. "Nous considérons cette question comme le danger le plus important pour les investisseurs au cours du second semestre", poursuit Top. "Si l’inflation continue à augmenter, elle pourrait provoquer des perturbations sur les marchés." La situation aux États-Unis – où l’inflation était de 5,3% en juillet – en est le signe avant-coureur. "En Europe, nous constatons également que les hausses de prix dans l’industrie touchent le secteur des services. Si les entreprises ne peuvent répercuter les hausses des coûts sur leurs clients et voient par ailleurs les salaires augmenter, les marges baisseront automatiquement."

"Pour le reste de l’année, la hausse des coûts se fera davantage sentir et nous ne devons plus nous attendre à des résultats spectaculaires."
Siegfried Top
Stratégiste actions chez KBC Asset Management

AB InBev est déjà clairement confrontée à la hausse des coûts. Le géant brassicole a dû faire face à l’augmentation des prix des matières premières, mais également des services comme le transport et le marketing. Résultat: la plus grande entreprise cotée de Bruxelles était un des rares exemples d’entreprises affichant des résultats inférieurs aux attentes. "Les entreprises ont mangé leur pain blanc", prévient Top. "Pour le reste de l’année, la hausse des coûts se fera davantage sentir et nous ne devons plus nous attendre à des résultats spectaculaires."

Hausse des coûts

Une série d’indicateurs économiques publiés récemment confirme cette tendance. La confiance des entrepreneurs commence à s’essouffler, en particulier à cause des inquiétudes croissantes face aux tensions qui touchent la chaîne d’approvisionnement et qui entraînent une hausse des coûts. "Nous sommes clairement à un pic", estime Top. "Mais même avec des marges inférieures aux récents records, le contexte reste très positif pour les investisseurs", nuance Casselman.

Kinepolis - et son CEO Eddy Duquenne - se montre préoccupé par l’émergence du variant delta et de l’arrivée probable du "pass sanitaire" après un redémarrage prometteur au début de l’été. ©Photo News

Malgré la hausse des coûts, de nombreuses entreprises cotées à Bruxelles préfèrent voir le verre à moitié plein. Chez Solvay, grâce à une forte reprise de la demande, Ilham Kadri a rehaussé ses estimations de bénéfices pour l’ensemble de l’année. Dans les secteurs plus défensifs comme l’immobilier, les signes sont également positifs. WDP a revu ses prévisions à la hausse grâce au développement continu du commerce en ligne et à l’augmentation de la demande d’espaces d’entreposage.

Dans d’autres entreprises, les incertitudes sont trop importantes pour avancer des prévisions. Le spécialiste de la protonthérapie, IBA, s’est exceptionnellement refusé à fournir toute estimation de résultats. Kinepolis ne fournit jamais de prévisions, mais se montre préoccupé par l’émergence du variant delta et de l’arrivée probable du "pass sanitaire" après un redémarrage prometteur au début de l’été.

Un coup de pouce supplémentaire pour les investisseurs devrait venir de la reprise du paiement de dividendes. D’après le courtier Janus Henderson, le montant consacré au paiement de dividendes au cours du deuxième trimestre a augmenté de 25% pour se situer à 471 milliards de dollars.

À Bruxelles, les entreprises restent à la traîne dans ce domaine avec une augmentation de 2% du paiement de dividendes au cours du deuxième trimestre. Cette situation s’explique en grande partie par le poids lourd de la bourse, AB InBev, qui a maintenu au même niveau son dividende final.

Le spécialiste en serveurs d’images EVS a signé la plus grande surprise de la dernière saison de résultats sur le plan du dividende. La multiplication par cinq de son bénéfice net s’est traduite par une reprise du paiement du dividende, avec un versement de 1 euro brut par action pour 2021. Après une année difficile due à la pandémie, Roularta envisage également de payer un coupon. Ces décisions ont déclenché des applaudissements immédiats des investisseurs: EVS et Roularta font partie des grands gagnants de la saison des résultats, avec un bond de respectivement 6,5 et 7,5% du cours de l’action le jour de l’annonce de leurs résultats.

Des analystes trop pessimistes

Aussi basse que soit la base de comparaison avec 2020, celle des analystes était au contraire très ambitieuse. Les analystes ont progressivement relevé leurs estimations de bénéfices sur la base de la forte reprise économique et des signaux encourageants envoyés par les entreprises. Malgré tout, les analystes se sont montrés beaucoup plus pessimistes que la réalité. En moyenne, les entreprises du Bel 20 affichent un résultat supérieur de 20% aux estimations des analystes. Un record. "Dans les années qui ont précédé la pandémie, cette marge d’erreur était généralement de 5 ou 6%", explique Siegfried Top. Aujourd’hui, ces prévisions sont revues à la hâte depuis les publications de résultats.

20%
En moyenne, les entreprises du Bel 20 affichent un résultat supérieur de 20% aux estimations des analystes. Un record.

"Cela fait près d’un an que les estimations des analystes sont trop conservatrices", renchérit Casselman. "La vigueur de la reprise économique les a pris de vitesse." Pour la seconde partie de l’année, les analystes s’attendent à une hausse moyenne des bénéfices de 43 et 35% aux troisième et quatrième trimestres, soutenue par le gigantesque fonds de relance européen et la hausse du taux de vaccination. En août, les excellents résultats des entreprises ont poussé l’indice EuroStoxx 600 vers un niveau record durant sa plus longue période de hausse en 15 ans.

Le maintien de ces niveaux record présente plusieurs défis. Les investisseurs s’inquiètent du risque de resserrement de la politique extrêmement souple des banques centrales à cause de la reprise de l’inflation, en particulier aux États-Unis. Les mesures de répression prises par la Chine ces derniers mois contre une série de sociétés technologiques préoccupent également les investisseurs. Plus près de chez nous, ils tiennent compte de l’impasse dans laquelle se trouve la plus grande économie de la zone euro maintenant que les Allemands seront confrontés pour la première fois à des élections sans Angela Merkel. Un "Wall of Worry" (mur d’inquiétude) en jargon poétique financier. La grande question est de savoir si ce mur restera debout pendant le second semestre.

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