Les bourses naviguent à vue face aux résultats trimestriels

©Filip Ysenbaert

Les résultats que les sociétés s'apprêtent à publier en Europe et aux Etats-Unis pour leur 2e trimestre seront en repli sensible. Comment justifier l'optimisme des boursiers, alors que les patrons ne savent pas comment évolueront leurs affaires?

Il va falloir s’accrocher cette fois. Les premiers résultats de sociétés pour le deuxième trimestre de cette année vont commencer à tomber. Autant dire tout de go que cela risque d’être la saison des annonces de résultats de sociétés la plus sombre depuis la crise financière de 2008. Inutile de s’attarder sur les raisons, la principale est liée à la crise sanitaire qui a contraint les consommateurs au confinement et ralenti l’activité économique durant de longues semaines.

Wall Street inaugurera comme à l’accoutumée cette nouvelle saison mardi prochain. La Bourse de New York sera suivie quelques jours plus tard par les places européennes. C’est sur ces dernières que les bénéfices devraient avoir le plus reculé.  Au vu de cette perspective, une question revient régulièrement à l’esprit : les marchés ne font-ils pas preuve d’un excès d’optimisme ?

Ce que Wall Street nous réserve

A quoi devons-nous nous attendre pour les entreprises américaines ? Sur la base d’estimations d’analystes répertoriés par Bloomberg, les bénéfices des entreprises liées à l’indice S&P 500 afficheraient une chute de 43,65% en moyenne de leurs résultats entre les mois d’avril et juin, par rapport à la période correspondante de 2019, sur des ventes en recul de 11%.  Les résultats des sociétés enregistreront de ce fait leur quatrième trimestre d’affilée de décroissance. Ils avaient déjà baissé de 12,7% au 1er trimestre.

-43,65%
Les bénéfices des entreprises liées à l’indice S&P 500 sont attendus en baisse de 43,65% en moyenne au deuxième trimestre.

Le secteur de l’énergie (pétrole et gaz) pour lequel les analystes n’attendent quasi aucun bénéfice au deuxième trimestre a amplifié cette performance désastreuse. En le neutralisant dans le décompte, la baisse des profits dans le S&P 500 reviendrait à -38,1%, calcule Bloomberg. Maintenant, si l’on ne tient pas compte de celui des entreprises technologiques qui est, lui, parvenu à limiter les dégâts sur le plan des affaires, ce pourcentage retomberait à -51,09%.

La fin de l’année devrait connaître une amélioration sur le front des résultats. Il reste que la croissance des profits devrait rester négative malgré tout.

La fin de l’année devrait connaître une amélioration. Il reste que la croissance des profits restera négative malgré tout. Toujours selon des calculs agrégés concoctés par Bloomberg, les résultats du troisième trimestre ressortiront encore en baisse de 24,98% sur ceux du même trimestre de l’an dernier. Au quatrième trimestre, la baisse sera de 12,15%.

Au total, sur l’ensemble de l’année 2020, les analystes tablent sur des bénéfices en repli de 21,9% pour les sociétés cotées à Wall Street, avant de repartir vers le haut en 2021. On pourrait espérer qu’ils rebondiront de 26,1% d’après Bloomberg. Une telle perspective ramènerait alors le bénéfice par action du S&P 500 de 124,5 dollars attendus pour cette année à 159,5 dollars en 2021 et ramènerait le ratio cours sur bénéfice (P/E) du S&P 500 à 19,7.

Les "utilities" font exception

La saison des publications de résultats démarrera véritablement mardi prochain avec les annonces que feront les banques JP Morgan, Citigroup et Wells Fargo. Avant elles, il y a ceux de Pepsico ce lundi attendus en baisse de 22%. Rares sont en fait les sociétés qui feront part d’une croissance positive de leurs bénéfices. Pfizer (+0,3% selon les analystes) qui a dit en avril maintenir ses prévisions pour 2020 , Microsoft (+0,7%), Home Depot (+3,5%), Intel (+15,6%) et Nvidia (+116%) entre autres, devraient être parvenues à accomplir cette prouesse.

Dans l’ensemble, les résultats finaux seront donc en baisse pour une large majorité des sociétés du S&P 500. Les secteurs des compagnies actives dans l’énergie devraient être les plus affectés. La chute moyenne des profits est estimée à 99%. Elles ont souffert, ces compagnies, à la fois de l’effondrement des prix du pétrole et du gaz qui a mis en difficulté nombre de producteurs de schiste, ainsi que de la baisse de la demande d’essence. Le prix moyen du baril de WTI était de 59,9 dollars au troisième trimestre 2019. Il n’était plus que de 27,6 dollars entre les mois d’avril et juin derniers. Par ailleurs, on décomptait encore 760 plateformes de forage de schiste en mars dernier. Il n’en reste plus aujourd’hui qu’à peine 263 en activité selon le récent décompte hebdomadaire du groupe parapétrolier américain Baker Hughes.

Dans les secteurs industriels, les analystes prévoient une contraction de 85% en moyenne des résultats finaux. Emmené notamment par la déprime des ventes d’automobiles, le secteur de la consommation discrétionnaire devrait publier des chiffres en repli moyen de 51%.

Le secteur financier ne sera pas tellement mieux loti avec des bénéfices en baisse de 48,8% en moyenne.  La forte volatilité des marchés qui leur a été profitable dans leur activité trading ne suffira pas à compenser la chute des affaires dans leurs autres divisions, ou l’explosion attendue des crédits qui ne seront jamais remboursés. Le reflux des taux obligataires américains de 2,35% à 0,68% d’une année à l’autre a également contribué à réduire leurs marges bénéficiaires. Les analystes tablent sur un repli de 60% des résultats pour JP Morgan, de 67% pour Bank of America et de 90% pour Wells Fargo.

Les secteurs qui devraient le mieux s’en tirer finalement sont, outre celui des "utilities" pour lequel les bénéfices pourraient être légèrement positifs (+0,5% en moyenne), celui des sociétés technologiques avec des profits malgré tout en repli moyen de 9,1%. Bien que leurs affaires aient pu bénéficier du confinement décrété au printemps dans une grande partie du monde, Facebook (-31%), Twitter qui revient aux pertes, ou encore Apple (-7,1%) pour qui les chiffres seront ceux de son troisième trimestre en raison d’un exercice décalé, sont attendus toutefois avec des résultats finaux en contraction. Amazon lui-même avait indiqué fin avril anticiper une perte au deuxième trimestre en raison du coronavirus. Aux télécoms, les résultats reculeront de 14,8%.

En Europe, pire qu’à Wall Street

Sur les marchés européens, la saison des résultats qui débutera entre autres avec ceux de Philips le 20 juillet et d’Orange Belgium trois jours plus tard à  la Bourse de Bruxelles, sera du même acabit qu’à New York. La plupart des communiqués que les investisseurs auront à se mettre sous la dent feront ressortir des résultats finaux plus rouges encore que ceux du premier trimestre.

Selon le consensus élaboré à la mi-juin par Refinitiv, un fournisseur de données mondiales et d’infrastructures, les bénéfices des entreprises qui composent l’indice Stoxx 600 paneuropéen devraient se contracter de 51,9%.  Et comme sur la place américaine, leur croissance resterait négative dans la seconde partie de cette année. Les résultats devraient encore reculer de 38,4% entre début juillet et la fin septembre, et de 18,8% à l’issue du trimestre suivant. Pour tout 2020, les profits des entreprises composant le Stoxx 600 devraient chuter de 30,7%, sur un chiffre d’affaires en baisse de 9,4%, précise Refinitiv.

-51,9%
Les sociétés liées au Stoxx 600 paneuropéen devraient publier des résultats en repli de 51,9% au 2e trimestre.

Ce n’est qu’en 2021 que l’on peut escompter une redressement de la profitabilité des affaires réalisées par les entreprises. Les analystes suivis par Refinitiv tablent sur un rebond de l’ordre de 35,9% des bénéfices au 1er trimestre de l’année prochaine.

Une minorité de sociétés arriveront à tirer leur épingle du jeu. En particulier, dans le secteur de la technologie avec SAP (+59% selon les analystes), de la distribution avec Ahold Delhaize (+26%), ou encore des services financiers avec Euronext (+16%) et Sofina. Philips par contre est attendu avec une baisse de 36% de ses résultats. Les compartiments des sociétés pétrolières, des compagnies aériennes et de l’habillement compteront parmi les plus sinistrés dans le Stoxx 600. Chez nous à Bruxelles, les analystes suivis par Bloomberg prévoient une chute de 78% des profits pour AB InBev, de 64% pour Solvay, de 49% pour KBC et de 28% pour Ageas.

Les analystes suivis par Bloomberg prévoient une chute de 78% des profits trimestriels pour AB InBev, de 64% pour Solvay, de 49% pour KBC et de 28% pour Ageas.

Les valeurs cycliques se redressent

C’est plutôt interpellant : excepté les actions des compagnies actives dans l’énergie, celles d’entreprises cycliques, qualifiées ainsi parce que leur profitabilité est mise à mal lorsque l’environnement économique est moins favorable, ont le mieux performé sur les marchés boursiers au deuxième trimestre.  A Wall Street, les actions du groupe de chimie Dow, du spécialiste du bricolage Home Depot, de Boeing ou encore de Goldman Sachs pour ne citer que ces exemples, sont de celles-là. Chez nous à Bruxelles, Aperam, Umicore et ING s’inscrivent dans ce registre.

A l’opposé, les valeurs dites défensives, celles dont les affaires résistent mieux aux aléas économiques, sont plutôt restées à la traîne. Pfizer, Verizon, Merck, WalMart, Colruyt, Proximus sont autant de valeurs qui ont engrangé de modestes performances en bourse sur le trimestre, voire cédé du terrain.

Est-ce à dire que la meilleure tenue des actions cycliques, comme c’est souvent le cas au sortir d’une crise, permet d’imaginer que le pire de la crise à la fois sanitaire, économique et boursière est derrière nous? Comme l’écrivait récemment Sarah Ponczek, éditorialiste chez Bloomberg, il est vrai que "ce n’est pas l’histoire récente qui compte en bourse, mais plutôt les attentes pour l’avenir".

Les bourses, avec le soutien des analystes, paraissent actuellement anticiper un avenir plus serein. Mais les attentes des analystes qui ont cessé de se dégrader depuis la mi-juin, relève Refinitiv, ne sont-elles pas toutefois un peu trop optimistes ? On peut le penser en regard, par exemple, de l’évolution inquiétante de la pandémie en Amérique du nord et en Amérique latine.

Pour leur part, les analystes de Bank of America ne le croient pas. Ils justifient leur point de vue par le fait que les récentes publications des données économiques permettent même de prévoir une saison optimiste pour les bénéfices. "Les résultats que les sociétés s’apprêtent à communiquer seront moins décevants  que ce que l’on en attend", pensent-ils. Au premier trimestre, 68% des bilans trimestriels publiés à la Bourse de New York étaient encore ressortis supérieurs aux attentes.

"Les résultats que les sociétés s’apprêtent à communiquer à Wall Street seront moins décevants que ce que l’on en attend."
Les analystes de Bank of America

Sans boussole

Mais, alors que 400 entreprises liées à l’indice S&P 500 ont été incapables au cours des 3 derniers mois de fournir la moindre " guidance " concernant l’évolution future de leurs affaires - un nombre qui n’avait plus été aussi élevé depuis 2001 - on peut tout de même se demander si "les estimations de résultats des analystes ne relèvent pas, plus que jamais, de la spéculation", avance Sarah Ponczek. Quel crédit accorder aux prédictions des analystes, alors que les patrons eux-mêmes sont incapables de faire des prévisions ? Vu sous cet angle, les Bourses donnent cette impression de naviguer à vue. Sans boussole.

Pour que les marchés justifient leur niveau actuel et retrouvent un trend haussier durable, il est impératif que les entreprises parviennent à améliorer leur profitabilité.

Dans ce contexte, les valorisations élevées des marchés dans le monde, en particulier à Wall Street où les sociétés du S&P 500 se traitent à 25 fois les résultats contre 21,5 au tout début de cette année, accentuent le caractère risqué d’un placement en actions. Et les baisses attendues des résultats au cours des deux derniers trimestres de 2020, ne feront qu’amplifier ce caractère.

Pour que les marchés justifient leur niveau actuel et retrouvent un trend haussier durable, il est impératif que les entreprises parviennent à améliorer leur profitabilité. Bien davantage que les résultats qui seront publiés prochainement, les perspectives que donneront les patrons sur la santé à venir de leurs affaires, s’ils y arrivent cette fois, constitueront des informations plus que précieuses.

Le groupe français Sodexo s’est livré à cet exercice mardi passé. Il a déclaré avoir revu en nette baisse sa prévision de chiffre d’affaires en raison de l’évolution incertaine de la crise sanitaire sur le continent américain pour la période allant de juin à août (-27% au lieu de -15% précédemment). La sanction ne s’est pas faite attendre. Le cours de son action a perdu en quelques instants jusqu’à 10% au cours de cette journée-là. La prudence s’impose inexorablement à la veille de l’ouverture de la saison des annonces de résultats en Europe et aux Etats-Unis.

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