Les champions des rachats d'actions surperforment la Bourse

©BELGA

Les entreprises cotées sur Euronext Bruxelles rachètent leurs propres actions à tour de bras. L’an dernier, les champions de ces rachats ont fait mieux que la moyenne du marché boursier.

D’après une enquête de la rédaction, les entreprises belges cotées ont racheté l’an dernier l’équivalent de près de 3 milliards d’euros (2.995 millions d’euros) d’actions propres, soit beaucoup plus que les années précédentes, où le compteur n’a jamais dépassé 2 milliards d’euros. En 2016, ces rachats d’actions avaient pourtant atteint un creux de vague – avec à peine 512 millions d’euros – suite à la décision soudaine d’AB InBev de mettre fin à son programme de rachat. Le géant brassicole avait en effet besoin de tous ses moyens pour financer l’acquisition de SAB Miller. Depuis lors, la plus grande entreprise de la Bourse de Bruxelles n’a plus racheté d’actions propres, la priorité étant de réduire sa montagne de dettes.

Entre-temps, Ahold Delhaize a repris le flambeau. En 2018, la chaîne de grande distribution a doublé ses rachats d’actions propres, à hauteur de 2 milliards d’euros. Mais de nombreuses autres entreprises belges lui ont emboîté le pas. Récemment, KBC, Ageas, Econocom, Euronav et EVS ont indiqué qu’elles souhaitaient racheter leurs propres actions dans le courant de l’année.

L’an dernier, les 20 plus gros adeptes des rachats d’actions ont limité leur recul à 4%, alors que le Bel 20 a chuté de 18,5%.

Les champions de ces rachats s’en sortent généralement très bien. L’an dernier, les 20 plus gros adeptes de cette technique en Bourse de Bruxelles – calculés sur base de leur capitalisation boursière – ont vu leur cours baisser de 4% en moyenne. C’est un recul, certes, mais beaucoup moins prononcé que celui de l’indice Bel 20, qui a perdu 18,5% l’an dernier.

Ce phénomène est mondial. À Wall Street, les entreprises de l’indice S&P 500 ont racheté l’an dernier pour plus de 700 milliards de dollars d’actions propres, un record depuis le début des statistiques en 1990. Et ce n’est pas fini. La somme de tous les programmes de rachat des 500 plus grandes entreprises américaines dépasse pour la première fois le seuil de 1.000 milliards de dollars.

"Les achats annoncés sont deux fois plus élevés qu’en 2017, explique le stratège Dubravko Lakos-Bujas, de la banque d’affaires JP Morgan. Les entreprises laissent ainsi à leurs actionnaires une part importante de la hausse des bénéfices et des baisses d’impôts. Point positif: ces programmes de rachat sont principalement financés par les liquidités de l’entreprise, et non par des dettes." L’an dernier, les rachats d’actions financés par de l’endettement ne représentaient que 14% du total, contre 34% en 2017. "Par ailleurs, les sociétés américaines détiennent encore près de 1.000 milliards de dollars de liquidités à l’étranger. Le rapatriement de cet argent sous l’impulsion de la loi Trump devrait se poursuivre en 2019, ce qui permettra de financer d’autres rachats d’actions."

Important soutien

À long terme, le rachat d’actions propres reste une manière efficace de soutenir le cours de Bourse. Si les actions rachetées sont détruites, le nombre d’actions en circulation diminue, ce qui permet de répartir les bénéfices sur moins d’actions. En d’autres termes, l’actionnaire perçoit une plus grande part du gâteau. Autre conséquence positive: le bénéfice et la valeur comptable par action augmentent, et le dividende suit souvent le même chemin. L’étude la plus large menée aux Etats-Unis – qui portait sur 5.000 programmes de rachat – a démontré qu’après quatre ans, les entreprises qui rachetaient leurs actions pour les détruire affichaient un cours supérieur de 24% à celui de leurs concurrentes ne pratiquant pas le rachat d’actions propres.

Les meilleurs résultats sont surtout observés dans les entreprises qui rachètent leurs propres actions pour les détruire.

Selon JP Morgan, ces rachats sont surtout utiles pendant les périodes difficiles, car elles empêchent le cours de Bourse de tomber en dessous d’un certain seuil. Depuis 2000, les entreprises ayant d’importants programmes de rachat ont fait mieux que la moyenne (+1,5% pendant les périodes de correction boursière et +2% pendant les récessions). L’an dernier fut une exception: l’indice S&P 500 a baissé de 6,2%, tandis que l’indice S&P 500 Buyback, qui comprend les 100 entreprises ayant les plus importants programmes de rachat d’actions, a reculé de 8,7%. À long terme, l’indice Buyback fait généralement mieux que l’indice classique.

Les meilleurs résultats sont surtout observés dans les entreprises qui rachètent leurs propres actions pour les détruire. Si elles les rachètent par exemple pour les distribuer à leur management via des plans d’options ou les conservent pour financer des acquisitions, elles n’affichent pas nécessairement de meilleures prestations boursières puisque le nombre d’actions ne diminue pas.

Autorité mondiale

Le professeur belge Theo Vermaelen, de l’Insead, est reconnu comme une autorité mondiale en matière de recherche sur les rachats d’actions propres. Il gère également un fonds d’entreprises rachetant leurs propres actions. L’an dernier, il a publié avec Alberto Manconi et Urs Peyer une étude sur 9.000 programmes de rachat dans 31 pays (hors Etats-Unis). "Nous avons remarqué qu’à l’instar des Etats-Unis, l’annonce de programmes de rachat se traduisait généralement par une amélioration significative des performances boursières, à court et à long terme, explique Vermaelen. Mais tout dépend du type d’entreprise. Le candidat idéal est une entreprise de taille relativement modeste, récemment pénalisée en Bourse et dont le management estime que ses actions sont sous-évaluées. En plus de ce timing, la liquidité est aussi importante. Les bénéfices de cette pratique sont plus rares si les actions sont moins facilement négociables. Par ailleurs, les entreprises qui rachètent chaque année leurs propres actions se comportent mieux en Bourse."

"En Europe, l’impact de ces opérations sur le cours de Bourse est moins marqué qu’aux Etats-Unis."

Vermaelen a également constaté des différences géographiques: "En Europe, l’impact de ces opérations sur le cours de Bourse est moins marqué qu’aux Etats-Unis. En effet, aux Etats-Unis, il suffit d’obtenir l’autorisation du conseil d’administration, ce qui permet de réagir rapidement suite à une forte baisse du cours. En Europe, cette décision doit être approuvée par l’assemblée générale des actionnaires, ce qui demande plus de temps. L’effet déclencheur joué par l’annonce du plan de rachat est donc moins important."

Les investisseurs qui rachètent des actions d’entreprises ayant des programmes de rachat doivent faire preuve de patience, explique Vermaelen. "Cela signifie que vous vous alignez sur le management. Dans certains cas, l’entreprise fait face à de mauvaises nouvelles ou son action est entraînée à tort dans un mouvement de correction, alors que le management voit des opportunités à long terme. Vous allez donc contre l’opinion des analystes, des shortsellers (vendeurs à découvert) ou des traders, qui pensent à court terme." Pour le professeur, il faut également tenir compte d’autres éléments comme la solidité du bilan. Les achats doivent idéalement être financés par des excédents de trésorerie. Il faut absolument éviter les entreprises qui s’endettent lourdement pour financer ces rachats.

Gourmandise

En Bourse de Bruxelles, c’est le lilliputien Softimat qui se montre depuis des années le plus gourmand en termes de rachat d’actions propres. L’an dernier, la société de location immobilière – une spin-off du groupe informatique Systemat – a racheté 9% de ses actions. Softimat a racheté pas moins de deux actions sur trois en circulation. Poussé par ces achats, le cours a augmenté de 43%. Mais certains investisseurs préfèrent malgré tout un dividende. Des actionnaires minoritaires représentant plus de 6% du capital ont envoyé en décembre une lettre au conseil d’administration pour réclamer le paiement d’un dividende et une révision à la baisse de la rémunération de la direction.

2
milliards
Chez Ahold Delhaize, les montants sont d’une autre échelle. La chaîne de grande distribution a racheté l’équivalent de 2 milliards d’euros d’actions propres – soit 8,51% de toutes les actions – et devrait remettre le couvert à hauteur de 1 milliard d’euros cette année.

Le CEO Bernard Lescot et le directeur financier Nicolas Logé, le fils du fondateur Jean-Claude Logé, gagnent ensemble 600.000 euros par an. "C’est beaucoup pour gérer huit bâtiments", estiment les actionnaires minoritaires, qui évaluent leur travail à un maximum de 40.000 euros par an. Ils demandent aussi que Softimat mette fin au développement de projets. Une demande également soutenue par Jean-Claude Logé. L’ancien patron a calculé que la fin des activités dans l’immobilier pourrait rapporter de 10 à 15 millions d’euros qui, s’ils sont bien investis, permettraient de distribuer un dividende annuel de 0,50 euro par action. Peut-être Softimat souhaite-t-elle racheter à terme toutes les actions, car la direction décrit les actionnaires minoritaires comme "un vrai danger pour l’entreprise à cause de leur vision purement spéculative."

Chez Ahold Delhaize, les montants sont d’une autre échelle. La chaîne de grande distribution a racheté l’équivalent de 2 milliards d’euros d’actions propres – soit 8,51% de toutes les actions – et devrait remettre le couvert à hauteur de 1 milliard d’euros cette année. "L’entreprise est une machine à cash", déclare-t-on chez Banque Degroof Petercam. À la fin de l’an dernier, Ahold Delhaize a relevé de 1,9 à 2 milliards d’euros ses estimations en matière de cash flow libre. "La hausse régulière du cash flow suffit pour augmenter le dividende, racheter des actions et financer des investissements." L’an dernier, la chaîne faisait partie des meilleures actions de la cote, avec un gain de 20%.

Son concurrent Colruyt a fait encore mieux, avec une hausse de 44%. La chaîne de Hal a racheté des actions à tour de bras, pour un total de 210 millions d’euros. Même si les achats ont cessé depuis juillet, en prévision d’un nouveau programme. Vu que Colruyt continue à racheter ses actions, la famille éponyme renforce son pouvoir sur l’entreprise, avec 58,3% du capital. Cela alimente la spéculation sur un possible retrait de l’action de la cote. "C’est une suggestion intéressante", a indiqué Jef Colruyt en 2017. Ces rachats soutiennent en tout cas le cours. Mais d’après des analystes, ces rachats font de Colruyt l’action la plus surévaluée de l’indice Stoxx 600.

Générosité envers la direction

En 2018, Telenet a satisfait ses actionnaires mécontents en lançant un programme de rachat d’actions et en distribuant un dividende pour la première fois en cinq ans. Cependant, les actions rachetées sont principalement redistribuées à la direction, car le groupe de télécoms est traditionnellement généreux dans ses plans d’options sur actions. Seules les actions au-dessus du seuil de 4,43 millions d’actions propres sont détruites. En 2018, Telenet a racheté 4,95 millions de titres et compte poursuivre son programme cette année.

Les institutions financières sont traditionnellement adeptes de ces programmes de rachat. Ageas a absorbé 2,36% de son propre capital. Dans la nouvelle stratégie "Connect21" lancée le 1er janvier, l’assureur a ajouté le rachat d’actions propres à ses objectifs financiers. Cette année, l’entreprise devrait racheter l’équivalent d’au moins 150 millions d’euros, sauf si une opportunité d’acquisition importante se profile.

180
millions
KBC a investi 180 millions d’euros pour racheter 0,65% de ses actions et les détruire. La solidité du bilan de la banque étant parmi les meilleures en Europe, ces rachats permettent à KBC de faire un cadeau supplémentaire à ses actionnaires.

KBC a investi 180 millions d’euros pour racheter 0,65% de ses actions et les détruire. La solidité du bilan de la banque étant parmi les meilleures en Europe, ces rachats permettent à KBC de faire un cadeau supplémentaire à ses actionnaires.

D’après la théorie du professeur Vermaelen, les sociétés les plus intéressantes sont celles qui reconnaissent également racheter leurs actions parce que leur cours de Bourse est à la traîne. Euronav a par exemple annoncé en décembre un programme de rachat pour soutenir le cours. L’armateur rachète des actions en-dessous de leur valeur comptable, qui se monte à près de 9 euros, ce qui crée de la valeur pour les investisseurs à long terme. Depuis le début du programme le 19 décembre dernier, Euronav a racheté près de 1% de ses propres actions.

Après l’effondrement de son cours de Bourse (-50%), Econocom a annoncé l’été dernier un programme de rachat d’actions de 30 millions d’euros pour soutenir le cours. Ce programme prendra fin en mai. La semaine dernière, le groupe informatique a annoncé des résultats encourageants et une nette réduction de son endettement, malgré les dépenses supplémentaires que représentent ces rachats d’actions. Fin 2018, Econocom détenait 5,7% de ses propres actions.

Protection

Tenez à l’œil la fin des programmes de rachat d’actions. S’ils ne sont pas suivis par de nouveaux plans, le cours risque de retomber.

Le spécialiste liégeois de serveurs vidéos EVS réalise un programme de rachat d’actions de 10 millions d’euros. Les liquidités correspondant à environ 2,30 euros par action, le groupe dispose donc des ressources nécessaires. L’opération vise peut-être aussi à se protéger des ambitions de son concurrent canadien Evertz, qui a acheté 3% des actions. Un cours de Bourse élevé offre en effet la meilleure protection contre une OPA hostile. EVS est une sorte de franc-tireur, car pendant qu’elle rachète ses actions, elle en émet de nouvelles pour permettre à Belfius et à Ackermans & van Haaren d’acheter chacun 2,45% des actions. Pour les actionnaires, il eût été plus intéressant que les nouveaux actionnaires acquièrent une participation en achetant des actions en Bourse, vu qu’EVS n’a pas besoin de capitaux frais.

Le spécialiste en marketing digital Emakina donne une raison bien spécifique pour justifier le rachat de ses actions: les titres seront utilisés comme monnaie d’échange pour financer des acquisitions. Ce n’est pas une mauvaise idée, car cela permet à l’entreprise de faire monter le cours de l’action, et par ricochet de limiter le nombre d’actions qu’elle devra céder pour financer une acquisition.

Tenez à l’œil la fin des programmes. S’ils ne sont pas suivis par de nouveaux plans, le cours risque de retomber. Surveillez donc attentivement la date d’échéance des programmes de rachat.

Lire également

Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content