Les investisseurs activistes à l'assaut des entreprises européennes

©REUTERS

La faible croissance des économies européennes ces dernières années leur offre des opportunités pour cibler des sociétés insuffisamment performantes. Et donc mal valorisées.

Carl Icahn, Daniel Loeb du fonds alternatif Third Point, Jeff Ubben de ValueAct, Nelson Peltz de Trian, Paul Singer d’Elliott Management, Bill Ackman de Pershing Square, Christer Gardell de Cevian Capital et Eric Knight fondateur de Knight Vinke, sont autant de personnalités dont on entendra à coup sûr parler dans les mois à venir sur les marchés boursiers européens. Ils ont pour point commun de prendre des participations dans le capital d’une société cotée sur les marchés boursiers avec pour objectif d’influencer la stratégie du management en place. Sans toutefois en prendre le contrôle.

On dit d’eux qu’ils sont des actionnaires activistes. Leurs revendications peuvent concerner la gouvernance des entreprises, comme par exemple le renforcement de l’indépendance du management vis-à-vis des conseils d’administration ou l’installation d’une nouvelle équipe dirigeante. Ils visent parfois aussi à imposer à une société une politique de réduction de dépenses, à racheter ses propres actions ou encore à accroître le dividende versé aux actionnaires.

"Avant d’être des activistes, ce sont des investisseurs axés sur la valeur, précise Jean-François Bassignot, gérant de fonds auprès d’Argos Investment Managers (Genève, Suisse). À l’inverse des raiders comme l’était Guy Wyser-Pratte à ses débuts dans les années 1980, ils ont une vue sur le long terme. Via leur véhicule d’investissement dénommé ‘hedge fund’, ils investissent dans des actions de sociétés cotées et les conservent durant 1 à 5 ans."

Pour l’heure, ces actionnaires s’activent principalement aux Etats-Unis qui comptent encore pour près de 80% de leur activité.

Et Warren Buffett?

Cela peut paraître curieux. Les gestionnaires d’Argos Investment Managers ne voient pas vraiment Warren Buffett, de Berkshire Hathaway, comme un investisseur activiste. "C’est que Warren Buffet se situe à la marge de l’activisme", analyse Jean-François Bassignot. Dans l’affaire des copieux plans de stock options que s’étaient octroyés les dirigeants de Coca-Cola il y a quelques années, et qui avaient suscité l’émoi sur les marchés en regard des pauvres performances opérationnelles engrangées alors par le fabricant de sodas, Warren Buffett, qui détient près de 10% des actions, s’était contenté d’appeler à la modération. Sans s’y opposer lors de l’assemblée générale des actionnaires (AG).

Les holdings adoptent souvent un comportement très consensuel avec le management déjà en place. Ce qui les différencie des investisseurs activistes.

Les gestionnaires des sociétés holdings qui pullulent sur les tableaux de cotation des Bourses, de Bruxelles notamment, ne peuvent davantage être considérés comme des investisseurs activistes. "Dans la mesure où, à l’instar de GBL, ils conservent leurs participations durant 10 à 15 ans, voire plus. En outre, s’ils obtiennent des sièges dans les conseils d’administration, ils adoptent souvent un comportement très consensuel avec le management déjà en place avant leur arrivée", souligne Jean-François Bassignot.

Soutenus par les actionnaires frustrés

Depuis plusieurs mois, les incursions menées par les investisseurs activistes ont tendance à se multiplier en Europe. Au 13 mai, le cabinet de recherches Activist Insight en comptabilisait déjà 28. Un nombre qu’on n’avait plus atteint, en si peu de temps, depuis belle lurette.

Ces activistes n’auraient-ils plus grand-chose à se mettre sous la dent à Wall Street, qu’ils ressentent le besoin de se rappliquer par ici. Certainement pas. Mais la faible croissance des économies de ce côté-ci de l’Atlantique ces dernières années leur offre des opportunités pour cibler un certain nombre de sociétés insuffisamment performantes. Et donc, mal valorisées en Bourse.

De plus, la frustration d’une large base d’actionnaires institutionnels face à des dirigeants de société pas toujours efficaces, aiguise l’appétit de ces actionnaires activistes. Parmi ces actionnaires institutionnels, BlackRock et Florida State Board sont ceux qui soutiennent le plus les campagnes des activistes. Mais ils peuvent aussi ne pas leur apporter de soutien. Ce qui les empêche parfois d’atteindre leurs objectifs. Le refus de BlackRock, de Vangard Group et de State Street Corporation de souscrire aux mesures proposées par Nelson Peltz (Trian) lors de l’AG du groupe américain DuPont le 13 mai, est l’exemple le plus récent. Elle a conduit cet actionnaire à jeter l’éponge (lire ci-desssous).

Surtout au nord de l’Europe

Les sociétés susceptibles d’avoir affaire avec des investisseurs activistes sont celles dont l’actionnariat est fort éclaté. Avec 1% des actions détenues, un fonds activiste peut déjà disposer d’une influence significative. "Mais en même temps, convaincre une multitude d’actionnaires n’est pas une chose évidente. On voit mal un fonds aller à la rencontre de tous les actionnaires pour expliquer ses revendications", ajoute Jean-François Bassignot.

Sur le plan géographique, c’est surtout dans le nord de l’Europe, dans les pays scandinaves et l’Allemagne notamment, que les entreprises peuvent s’attendre à recevoir la "visite" d’un activiste. "Il s’agit d’une question de mentalité. L’activisme est mieux accepté dans ces régions où la législation y est plus favorable. Les investisseurs sont d’avis qu’il est important pour le bon fonctionnement démocratique entre les différents niveaux de pouvoir au sein des sociétés."

Jeffrey Ubben. ©RV DOC
Daniel Loeb. ©REUTERS
Carl Icahn. ©bloomberg
Nelson Peltz. ©REUTERS
Robert GoldFarb. ©doc
Eric Knight. ©Doc
Peter Schoenfeld. ©Peter Foley/Bloomberg
Christer Gardell. ©EPA


Carl Icahn

Apple, Lyft (Uber)

Âgé de 77 ans, Carl Icahn est le doyen des investisseurs activistes. Il s’est fait connaître en 1985, quand il a lancé une offre d’achat hostile sur la compagnie aérienne TWA. Au fil des ans, il a modifié sa méthode d’approche, privilégiant plutôt le dialogue. Si ces actions sont généralement couronnées de succès, il a néanmoins connu des échecs. Et notamment quand il s’est lancé à l’assaut de GM peu de temps avant sa faillite en 2009. Pour l’heure, l’opération le plus célèbre d’Icahn est celle qu’il mène chez Apple, où il a réussi à faire accepter par ses dirigeants la distribution de dividendes et des rachats de ses propres actions.

Eric Knight

Electrabel, ENI, UBS, Accor

Eric Knight, du fonds anglo-saxon Knight Vinke A. M., est bien connu chez nous. Il était monté au créneau en 2005 dans le dossier Electrabel, détenu alors à 50% par GDF Suez, et dont le bilan de l’entreprise contribuait à léser les actionnaires minoritaires. Il s’est lancé plus récemment à l’assaut d’ENI en Italie. "Un dossier compliqué, observe Jean-François Bassignot, d’Argos I.M. (Genève), dans la mesure où il est difficile en Italie de faire bouger les lignes." Pour l’heure, il s’active chez UBS et Credit Suisse, réclamant une séparation de la banque d’investissement des autres activités.

Nelson Peltz

Danone, DuPont de Nemours

Il y a deux ans, Nelson Peltz avait réussi à faire passer un plan de réduction des coûts chez Danone pour un montant de 200 millions d’euros.

Cette fois, son action menée dans le dossier DuPont de Nemours, via son véhicule d’investissement Trian Capital, a subi un cuisant échec.

Trian recommandait entre autres la scission du groupe chimique et cherchait à obtenir 4 sièges au "board". Elle a été refusée par ses actionnaires lors de l’AG du 13 mai.

Selon des données compilées par Bloomberg, environ 70% des actions conduites par des investisseurs activistes aboutissent favorablement.

Peter Schoenfeld

Vivendi

L’investisseur activiste américain Peter Schoenenfeld est arrivé à ses fins. Sa société de gestion PSAM, qui détient 0,79% du capital du groupe français Vivendi, a obtenu de son management un dividende complémentaire de 2 euros par action. Ce résultat a été obtenu après deux semaines de négociations entre PSAM et Vivendi. En échange, PSAM a retiré quelques-unes de ses exigences"Forts de leur capacité de compréhension mutuelle que leur dialogue a mise en lumière, PSAM et Vivendi se sont fixé un horizon à 2017 pour tirer un nouveau bilan", a annoncé Vivendi.

Jeffrey Ubben

Sara Lee, Microsoft, Adobe

Ancien gestionnaire de fonds pour le compte de Warren Buffett, Jeffrey Ubben est le cofondateur de ValueAct Capital, dont il est le CEO. Pour l’heure, il ne semble pas encore avoir traversé l’Atlantique pour s’activer en Europe.

Son fonds, qui gère 17 milliards de dollars, s’est fait connaître en ayant pris des participations dans Valeant Pharma (Canada), Adobe Systems et Motorola Solutions. Également dans Sara Lee (qui détenait jadis DIMJustin Bridou et Douwe Egbert) avant son démantèlement, Microsoft qui a depuis changé de CEO et rehaussé son dividende, et plus récemment dans 21st Century Fox qui rachète pour 6 milliards de ses actions.

Christer Gardell

G4S, ThyssenKrupp, Volvo, Bilfinger

Investisseur activiste suédois, c’est surtout en Europe que Christer Gardell, 53 ans, est actif via le fonds Cevian Capital qu’il a cofondé en 2002. Il détient des participations dans le groupe de services de sécurité britannique G4S (2,64%), le sidérurgiste allemand ThyssenKrupp (15,08%) et le constructeur de camions suédois Volvo (1,52%).

Comme les fonds activistes américains et britanniques, sa politique d’investissement est d’acquérir suffisamment d’actions afin d’avoir le poids nécessaire en vue de faire accepter ses revendications. Sous la pression de Cevian Capital, le CEO vient de changer chez Volvo.

Daniel Loeb

AB InBev, Sotheby’s, Dow Chemical

Fondateur de Third Point LLC qui gère 17,5 milliards USD, Daniel Loeb compte parmi les plus importants activistes aux USA. Il s’est "activé" sur des sociétés comme Sotheby’s et Dow Chemical dans lesquelles il est arrivé à se glisser parmi le management. Dernièrement, il a reproché au Japonais Fanuc, dont il vient d’acheter des actions, sa manie d’"accumuler inutilement des liquidités". Fanuc vient de doubler son ratio de distribution de 30 à 60%. Third Point détient aussi des titres ADR AB InBev. Mais le fonds n’a pas dû "s’activer" contre le management, vu la performance de l’action en Bourse. Il a d’ailleurs allégé cette position au 1er trimestre.

Robert GoldFarb

Rolls-Royce

Parce qu’il estime que Rolls-Royce détruit de la valeur pour les actionnaires, Robert Goldfarb s’est introduit dans le capital de la société britannique pour inverser cette tendance. Via son véhicule d’investissement Sequoia Fund, géré par Ruane, Cunniff & Golfarb Inc., détenant 0,67% des actions de Rolls-Royce, il s’attelle à améliorer sa gouvernance et à encourager une baisse des coûts. Rolls-Royce, qui a choisi un nouveau directeur financier, vient d’annoncer la suppression de 600 emplois. Selon les analystes d’Investec, une scission des activités aéronautiques ferait monter de 20% la valeur d’ensemble des divisions de Rolls-Royce.

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