Les investisseurs fuient la taxe sur les comptes-titres

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Les nouvelles réglementations adoptées par le gouvernement tiennent à la fois du bâton et de la carotte. La taxe sur les comptes-titres fait fuir des investisseurs, tandis que l’exonération des dividendes en attire d’autres.

Près d’un investisseur sur cinq dit être touché par la taxe sur les comptes-titres introduite cette année, et adapte son comportement d’investisseur en conséquence. C’est ce que révèle la grande enquête "La voix de l’actionnaire", menée par L’Echo, De Tijd et Deminor, le cabinet de conseil spécialisé en défense des intérêts des actionnaires et en corporate finance. Près de 4.500 personnes ont participé à l’enquête, dont 62% se considèrent comme étant des investisseurs actifs, avec plus de 10 transactions boursières par an.

Nous les avons d’abord interrogés sur les nouvelles réglementations adoptées par le gouvernement. Ceux qui disposent de plus de 500.000 euros sur un compte-titres devront verser cette année à l’État 0,15% de la totalité de la valeur de leur portefeuille, qu’ils aient ou non engrangé des gains. Pour notre pays, c’est la première fois que l’on taxe le capital, et non les revenus de ce capital. Il ne faut donc pas s’étonner si cette taxe touche essentiellement des investisseurs plus âgés ou plus actifs. Près de quatre investisseurs sur cinq se situent en dessous du seuil de taxation.

Mais ceux qui sont concernés par la taxe reconnaissent avoir changé leur comportement d’investisseur. Près de deux sur trois ont vendu des actions et placé le produit de ces ventes sur un compte d’épargne. Plus d’un sur cinq a acheté de l’immobilier physique. "Cela pourrait faire augmenter encore plus les prix des maisons et des appartements", prévient Louis Lannoy, spécialiste en corporate finance chez Deminor.

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20% d’entre eux indiquent avoir transféré leurs actions cotées au registre nominatif. Résultat: ces actions ont été sorties du portefeuille, ce qui les exonère de la nouvelle taxe. Un autre sondage réalisé fin janvier par la rédaction révélait que les investisseurs belges avaient déjà transféré l’équivalent de 418 millions d’euros d’actions au nominatif. Et ce chiffre est plus que probablement inférieur à la réalité, car la majorité des entreprises n’ont pas souhaité communiquer à ce sujet.

Par ailleurs, 17% des personnes touchées ont cherché leur bonheur dans des investissements alternatifs, comme l’or, les bijoux, l’art ou les voitures de collection.

Un participant sur cinq trouve la taxe acceptable. Seuls les jeunes et les investisseurs moins actifs soutiennent cette taxe, probablement parce qu’ils ne sont pas personnellement touchés. Bon nombre d’entre eux espèrent profiter bientôt de jours meilleurs. Pas moins de 31% estiment que la taxe finira par être supprimée, comme la taxe sur la spéculation, quand il s’est avéré qu’elle coûtait plus qu’elle ne rapportait à l’État. Par contre, la moitié des investisseurs estiment que la taxe sur les comptes-titres n’est qu’une première étape qui ouvre la boîte de Pandore, et s’attendent à ce qu’elle soit suivie par d’autres mesures lors des prochains gouvernements, comme une hausse ou un élargissement de la taxe.

"C’est un message intéressant à nos politiciens. Il est paradoxal qu’un gouvernement de droite ait sanctionné l’épargne des particuliers, surtout quand on les incite à arbitrer leur livret contre du capital à risque."
Pierre Nothomb
Managing Partner chez Deminor

Les investisseurs ne semblent pas non plus avoir digéré la hausse du précompte mobilier (à 30%) introduite au début de l’an dernier. En particulier lorsqu’ils comparent notre pays à la France – qui a réduit l’impôt sur les dividendes – et aux Pays-Bas – qui l’ont totalement supprimé. 90% des participants à l’enquête estiment que ce taux n’est pas tenable à long terme. "C’est un message intéressant à nos politiciens qui entrent en campagne électorale, explique Pierre Nothomb, managing partner chez Deminor. En effet, il est paradoxal qu’un gouvernement de droite ait souhaité sanctionner à ce point l’épargne des particuliers, surtout quand on les incite à arbitrer leur livret d’épargne contre du capital à risque."

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Heureusement, il existe aussi des signaux positifs pour l’avenir de la Bourse de Bruxelles. La décision du gouvernement Michel d’exonérer la première tranche de 640 euros de dividendes a poussé les investisseurs vers la Bourse. Cette mesure devrait rapporter au maximum 192 euros à ceux qui investissent en actions.

Près de 30% des participants à l’enquête indiquent avoir acheté davantage d’actions à dividende. Chez les jeunes investisseurs, dont le portefeuille est généralement moins garni, ce chiffre monte même à 46%. L’objectif – en particulier des partis libéraux – d’attirer davantage de personnes vers la Bourse, semble donc atteint. C’est une bonne chose pour les ménages qui souhaitent se constituer un patrimoine, car toutes les études démontrent que ces investissements sont les plus rentables sur le long terme.

Les reculs boursiers sont vus comme des opportunités

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La récente correction dont les marchés ont souffert et les nombreuses fluctuations de cours depuis le mois de février ne semblent pas effrayer les Belges. Au contraire. Bon nombre d’entre eux indiquent avoir davantage négocié en Bourse. À peine 11% reconnaissent avoir vendu des actions sous l’effet de la panique. Mais une part bien plus importante – près d’un investisseur sur trois – considère les reculs de cours comme autant d’opportunités.

"Cette réponse confirme une observation que nous avions déjà faite en 2007-2008, poursuit Nothomb. En fin de cycle haussier, pour autant qu’on se risque à faire un peu de market timing, les investisseurs privés continuent à acheter, à la chasse aux bonnes affaires, alors que les investisseurs institutionnels souhaitent sécuriser leur performance et diminuent progressivement leur exposition en actions."

40% des participants reconnaissent adapter leur portefeuille en fonction des tensions géopolitiques. L’imprévisibilité de Donald Trump, la menace d’une guerre commerciale ou l’exacerbation des tensions avec la Russie pèsent sur le sentiment des marchés. L’an dernier, les investisseurs étaient moins inquiets et la géopolitique influençait à peine 25% des participants. Aujourd’hui, chez les investisseurs francophones, ce chiffre atteint même 50%.

La plupart des investisseurs ayant changé de stratégie ont opté pour du cash. 6% d’entre eux ont acheté de l’or, en particulier les hommes et les investisseurs actifs. Les femmes se tournent davantage vers l’immobilier. "Il est intéressant de constater que les particuliers ne se précipitent pas vers les obligations d’État, ce qui était souvent le cas dans le passé en période de recul boursier", souligne Lannoy.

Vague d’acquisitions

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Quant à la récente vague d’offres de rachat en Bourse de Bruxelles, les avis sont partagés. Pour l’instant, ces offres touchent quatre sociétés cotées: les entreprises de biotech TiGenix et Ablynx, le groupe immobilier Vastned Retail Belgium et le spécialiste en informatique RealDolmen. 40% des personnes sondées estiment que les offres sont suffisamment attrayantes pour convaincre les actionnaires, mais 46% estiment que les entreprises belges devraient avoir la possibilité de se développer de manière indépendante. La Belgique compte en effet moins d’acteurs mondiaux que par exemple nos voisins du nord. 30% plaident même pour un meilleur ancrage belge de nos entreprises. Il s’agit pour la plupart d’investisseurs plus âgés et moins actifs.

Les petits actionnaires sont en tout cas partants pour soutenir financièrement la croissance de leurs sociétés. Seul un sur cinq déclare ne jamais participer aux augmentations de capital. La même proportion indique le faire systématiquement, tandis que la grande majorité décide au cas par cas, en fonction des conditions proposées. Lorsque les entreprises cherchent à financer leur croissance, les actionnaires sont plus facilement tentés de franchir le pas que si les entreprises ont besoin de capitaux pour assurer leur survie ou rembourser leurs dettes.

Les petits actionnaires qui ne peuvent participer à une augmentation de capital sont souvent mécontents. De nombreuses entreprises, en particulier dans le secteur biotechnologique, s’adressent le plus souvent aux investisseurs institutionnels, qui peuvent dès lors acheter de nouvelles actions avec une décote. Les entreprises avancent souvent comme argument la nécessité d’agir rapidement, ainsi que les coûts inférieurs des opérations réservées aux investisseurs institutionnels. Car dans ce cas, elles ne sont pas obligées de publier un prospectus et peuvent rapidement profiter d’une éclaircie boursière. Seuls 10% des investisseurs admettent ce raisonnement. Deux sur trois se disent déçus de ne pouvoir participer à ces tours de table.

Dividendes

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Lorsqu’une entreprise est bénéficiaire, l’argent doit être prioritairement réinvesti dans la croissance, estiment les investisseurs. Malgré tout, l’attirance pour les dividendes est très élevée. "Il est encourageant de constater que les investisseurs soutiennent la croissance organique et externe des entreprises pour leur permettre de développer leurs activités, commente Louis Lannoy. En outre, la majorité indique préférer la distribution d’un dividende au rachat d’actions propres. Le handicap fiscal de 30% de précompte mobilier sur les dividendes ne semble pas les effrayer."

Le dividende et les programmes de rachat d’actions propres sont votés lors de l’assemblée générale des actionnaires. À l’heure actuelle, les actionnaires peuvent soit se faire représenter, soit être personnellement présents. Ces démarches sont souvent très fastidieuses au plan administratif, ce qui pousse certaines banques et maisons de Bourse à facturer des frais. De plus, les actionnaires qui travaillent doivent souvent sacrifier un jour de congé s’ils souhaitent participer. C’est ce qui explique que peu d’actionnaires se rendent aux assemblées, et que la plupart des actionnaires présents sont des retraités. Par exemple, l’organisation des assemblées via internet pourrait attirer davantage d’actionnaires. Si la loi l’autorisait, plus de la moitié des investisseurs seraient intéressés à participer.

50% des participants à l’enquête indiquent être en faveur du maintien du principe "une action, une voix". Hélas, la réforme du droit des sociétés prévoit l’introduction du vote plural. En d’autres termes, certaines actions pourraient être assorties d’un double droit de vote. Par exemple, une entreprise familiale pourrait introduire deux tiers de ses actions en Bourse, mais conserver par le biais du vote plural la majorité des droits de vote, ce qui lui permettrait de garder le contrôle. Cette réforme a aussi ses défenseurs: 30% estiment que cette mesure pourrait favoriser l’ancrage belge de nos sociétés. Près de 20% pensent qu’elle encouragera davantage de sociétés familiales à faire leur entrée en Bourse.

Bitcoin & Co

Enfin, nous avons interrogé les participants à l’enquête sur le hype du moment: les cryptodevises, comme le bitcoin et l’ethereum. À peine 4% des participants ont osé parier sur ces devises. Parmi eux, on trouve surtout des jeunes. Près d’un participant sur cinq de moins de 35 ans a investi dans une monnaie virtuelle au cours des douze derniers mois. Ce sont en majorité des jeunes hommes néerlandophones. Leur objectif: engranger des gains rapides. Les cryptodevises ne sont pas populaires auprès de la gent féminine.

"La moitié des investisseurs de moins de 45 ans considèrent que les cryptomonnaies ont leur place dans notre système monétaire. C’est un signe indéniable que ces monnaies vont probablement continuer à prendre de l’importance dans le futur", conclut Nothomb.

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