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Les matières premières risquent d’accélérer l’inflation

Avec la reprise économique, la demande de carburants est en forte augmentation. Les États-Unis utilisent notamment des biocarburants à base de maïs et de soja, ravivant d'importantes importations. ©Shutterstock

La production de ressources de base souffre encore de la crise sanitaire alors que la demande est là. Vers des smartphones, des pâtes et du chocolat plus chers.

L’anticipation d’une forte reprise économique après la crise sanitaire provoque une envolée des prix des matières premières. Ce phénomène a encore été accentué par un affaiblissement du dollar en avril: face à l’euro , le cours du billet vert a perdu près de 2,5% le mois dernier. Comme les prix des matières premières sont exprimés en dollar, la dépréciation de cette devise incite les producteurs à relever leurs prix et les acheteurs d’autres zones monétaires ont davantage de moyens pour se porter acquéreurs de ces produits.

La particularité de l’actuelle montée des prix des ressources de base est qu’elle concerne quasiment toutes les matières premières, des métaux industriels aux denrées agricoles, en passant par des matériaux rares. Cette situation est inédite depuis au moins cinquante ans, selon un analyste cité par le Financial Times.

1. Le constat: des prix historiquement élevés

Récemment, les cours des métaux industriels, comme le cuivre, l’aluminium ou encore le minerai de fer, ont enregistré des hausses spectaculaires. Depuis le début de l’année, ces métaux, utilisés couramment dans l’électronique, l’automobile ou encore la construction, ont vu leur prix bondir de plus de 20%. Le cours de la tonne de cuivre a même grimpé de plus de 25% depuis janvier et a atteint 10.253 dollars ce jeudi sur le marché des métaux à Londres, un record absolu.

85%
Hausse du prix du bois
Le prix du bois utilisé notamment pour les charpentes s'est envolé de plus de 85% depuis le début de l'année.

L’étain fait mieux: son prix s’est envolé de plus de 40% cette année à ce stade. Ce métal est utilisé pour la confection d’emballages métalliques tels que les conserves et les canettes mais aussi pour la réalisation de soudures dans l’électronique, notamment pour la fabrication des téléphones mobiles. Mais il y a encore mieux (ou pire, selon le point de vue): depuis le 1er janvier, le prix du bois s’est envolé de… 85%. Le bois est fortement demandé pour la construction de nouvelles maisons, très prisées par les consommateurs qui ont souffert d’être confinés dans des logements trop étroits.

A contrario, l’or , métal qui sert surtout pour la joaillerie et l’investissement défensif, est en baisse de plus de 5% en 2021. Par contre, d’autres métaux précieux davantage connus pour leurs applications industrielles sont recherchés. C’est le cas du platine (+15% depuis le début de l’année) et du palladium (+20%) qui a dépassé 3.000 dollars l’once pour la première fois. Ces deux métaux sont utilisés dans les pots catalytiques pour l’épuration des gaz d’échappement des voitures.

50%
Hausse du prix du maïs
Le prix du maïs, utilisé pour nourrir les troupeaux et pour les biocarburants, a bondi de plus de 50% en 2021.

Les prix des denrées alimentaires ont quant à eux atteint des niveaux qui n’avaient plus été enregistrés depuis des années. Le cours du maïs s’est envolé de plus de 50% depuis janvier et est à un niveau qui n’avait plus été atteint depuis 2012. Le prix du soja a grimpé de près de 20% cette année et n’avait plus été aussi élevé depuis 2013. Celui du blé affiche une progression de plus de 15% et a rejoint les niveaux observés en 2013.

2. L’explication: vers une explosion de la demande

La progression des cours de ces ressources naturelles s’explique en partie par des facteurs propres à chacune d’entre elles. Par exemple, pour certains produits agricoles, comme le blé, le maïs et le soja, les conditions météorologiques ont joué. Un froid inhabituel aux États-Unis, avec notamment des températures au plus bas en 30 ans en février, ainsi que des précipitations anormalement faibles ces dernières semaines, ont pesé sur la production de blé américain. Une sécheresse a affecté les plants de maïs au Brésil. En Argentine, au contraire, un temps excessivement humide en a perturbé la germination du soja.

"La pandémie et les problèmes logistiques ont provoqué une pénurie pour énormément de matériaux. À présent, c’est la course aux stocks."
Frank Vranken
Chef stratégiste chez Puilaetco

Mais au-delà de ces causes spécifiques, actuellement, toutes les matières premières sont principalement influencées par la perspective d’une forte demande émanant des consommateurs. Après un an de crise sanitaire, ces derniers aspirent plus que jamais à reprendre leurs anciennes habitudes: shopping, sorties, voyages...

Dans le secteur automobile, la demande pour les voitures a fortement augmenté après les périodes de confinement, surtout en Chine, parce que les gens préfèrent éviter les transports en commun en temps de pandémie. Aux États-Unis, les automobilistes ont repris la route et utilisent notamment des biocarburants à base de maïs et de soja. En Chine, les autorités ont soutenu la reconstitution des cheptels de porcs qui avaient été décimés par la peste porcine africaine et le pays a enregistré des importations record de maïs et de blé.

En Chine, les autorités ont soutenu la reconstitution des cheptels de porcs qui avaient été décimés par la peste porcine africaine et le pays a enregistré des importations record de maïs et de blé. ©REUTERS

Côté entreprises, on se prépare à ces dépenses "revanchardes" déjà observées partiellement entre deux vagues de contaminations. Après avoir fait le gros dos durant l’essentiel de la crise sanitaire, l’industrie doit désormais reconstituer à toute vitesse les stocks qui ont été écoulés au cours des derniers mois. "Les entreprises manufacturières sont dans l’obligation de remettre leurs inventaires à niveau", explique Frank Vranken, chef stratégiste chez Puilaetco. "La pandémie et les problèmes logistiques ont provoqué une pénurie pour énormément de matériaux. À présent, c’est la course aux stocks."

30%
Hausse du baril
Depuis le 1er janvier, les prix pétroliers ont grimpé de plus de 30%.

Enfin, la forte progression des prix pétroliers explique également l’emballement des prix des autres matières premières car, pour produire ces dernières, il faut aussi de l’énergie. Or, depuis le début de l’année, les cours du brut ont bondi de plus de 30% parce que l’Opep (Organisation des pays exportateurs de pétrole) et ses alliés, dont la Russie, ont maintenu leurs limitations de production, tandis que la demande a fortement augmenté sous l’effet de la reprise progressive de l’activité économique après la levée de mesures sanitaires.

3. Les conséquences: accélération de l’inflation

La montée des prix des matières premières a évidemment un effet sur les prix payés par les entreprises du secteur manufacturier, qui confectionnent des produits à partir de matériaux. Les indicateurs économiques avancés publiés au début du mois de mai en Europe et aux États-Unis montrent que les prix payés connaissent une forte augmentation.

"La grande incertitude, c’est la mesure dans laquelle ces coûts supplémentaires pour les biens et services seront répercutés sur les consommateurs."
Chris Williamson
Chef économiste chez IHS Markit

D’après les indices PMI (purchasing managers indexes: indices des directeurs d’achat, basés sur un sondage des responsables d’entreprises), l’envol des prix des matières premières a contraint les entreprises de la zone euro à procéder à la plus forte augmentation de leurs propres prix depuis le début de la collecte de ces données par l’institut IHS Markit. "La grande incertitude, c’est la durée pendant laquelle ces pressions à la hausse sur les prix continueront et la mesure dans laquelle ces coûts supplémentaires pour les biens et services seront répercutés sur les consommateurs », analyse Chris Williamson, chef économiste d’IHS Markit.

Pour BlackRock, le plus grand gestionnaire d’actifs financiers au monde, cela ne fait pas de doute: les prix à la consommation suivront. Les stratégistes du groupe de gestion américain pensent qu’actuellement, le risque de l’inflation à moyen terme est sous-estimé. Selon BlackRock, les goulots d’étranglement côté offre et une explosion de la demande due à la réouverture des économies vont accélérer la hausse des prix, au point que l’inflation devrait se situer à près de 3% aux États-Unis entre 2025 et 2030.

Les consommateurs peuvent s’attendre à voir les prix monter dans les rayons des magasins dans les mois qui viennent.

Les consommateurs peuvent s’attendre à voir les prix monter dans les rayons des magasins dans les mois qui viennent. Tout ce qui contient de l’électronique, comme les ordinateurs et les smartphones, risque d’être plus cher, à cause des pénuries de semi-conducteurs et des composants plus coûteux. Mais la hausse des prix devrait aussi concerner les produits alimentaires. "On pourrait voir un impact", anticipe Bernard Keppenne, chef économiste chez CBC. "On sait déjà que les producteurs de pâte, actuellement, connaissent des difficultés parce qu’ils sont de grands consommateurs de blé. Jusqu’à présent, ils n’ont pas encore répercuté cette hausse de prix. Cela dit, chez nous, le secteur de la distribution est très concurrentiel, ce qui pourrait limiter l’impact sur les consommateurs. Par contre, les marges des producteurs risquent de souffrir."

"Les producteurs de pâte, actuellement, connaissent déjà des difficultés parce qu’ils sont de grands consommateurs de blé."
Bernard Keppenne
Chef économiste chez CBC

Les Européens devront sans doute aussi payer leur chocolat plus cher. En effet, même le prix du cacao , qui avait pourtant échappé à l’envolée des prix durant la saison écoulée grâce à de bonnes conditions de production, devrait monter. Les analystes de Rabobank s’attendent à un déficit de 8.000 tonnes de cacao durant la saison 2021-2022, contre un surplus de 60.000 tonnes estimé précédemment. Selon la banque, les plus grands risques d’augmentation de prix se situent… en Europe, où les stocks de cacao n’ont pas été augmentés autant qu’aux États-Unis.

4. Les perspectives: parti pour durer?

"Le phénomène de rattrapage déjà observé actuellement devrait perdurer encore quelques mois, ce qui risque de maintenir les cours des matières premières à des niveaux élevés", prévoit Bernard Keppenne. Les conséquences de ces prix historiquement hauts dureront, elles aussi. "Il y aura de l’inflation à court et moyen terme, c’est une certitude, mais sera-t-elle structurelle à long terme? Il est trop tôt pour le dire", nuance Frank Vranken.

"Si on ne voit pas d’inflation cette fois-ci, on peut l’enterrer pour toujours!"
Frank Vranken
Chef stratégiste chez Puilaetco

"Mais que se passera-t-il lors de la réouverture de l’horeca et des loisirs?", s'interroge cet économiste. "Beaucoup de gens ont dû trouver du travail ailleurs. Pour attirer des travailleurs, il faudra peut-être les payer plus cher. Alors, même si, à long terme, des facteurs comme le vieillissement de la population et le développement des technologies sont de nature à limiter la hausse des prix, si on ne voit pas d’inflation cette fois-ci, on peut l’enterrer pour toujours!"

"L’accélération de l’inflation devrait être temporaire mais pourrait tout de même durer plusieurs mois, jusqu’en décembre."
Bernard Keppenne
Chef économiste chez CBC

"À un moment, un réajustement devrait intervenir sur le marché des matières premières", ajoute Bernard Keppenne. "Le phénomène d’accélération de l’inflation devrait donc être temporaire mais il pourrait tout de même durer plusieurs mois, sans doute jusqu’en décembre."

D’autant plus que les dépenses publiques considérables programmées aux États-Unis, en Chine et en Europe pour soutenir la relance économique pourraient doper encore davantage les matières premières dans les mois à venir. BlackRock précise toutefois que, compte tenu des politiques tournées vers la lutte contre le réchauffement climatique, ce phénomène bénéficiera surtout à des métaux comme le cuivre et le nickel, utilisés pour l’électrification, tandis que les combustibles fossiles, dont le pétrole, resteront à la traîne.

Le résumé

  • Les cours des matières premières, qu'il s'agisse de métaux industriels ou de denrées alimentaires, sont en forte hausse depuis le début de l'année.
  • La cause principale de l'envol des prix des ressources de base est la forte demande due à la reprise économique qui se précise.
  • La montée des cours des matériaux devrait finir par soutenir une augmentation des prix à la consommation.
  • Nous pourrions bientôt devoir payer nos téléphones mobiles, nos pâtes et notre chocolat plus cher.
  • Ce phénomène de hausse des prix devrait durer plusieurs mois, sans doute au moins jusqu'en décembre.

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