Les raisons qui poussent le taux du Bund à 10 ans en négatif

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Pour la première fois, le taux du Bund à dix ans est tombé en dessous de 0% mardi. Auparavant, seuls le Japon et la Suisse connaissaient des taux à dix ans négatifs. Les achats de la BCE, la méforme des actions due aux craintes de Brexit et le report de la hausse de taux de la Fed expliquent ce niveau historiquement bas du taux allemand.

Les obligations allemandes sont tellement recherchées que les investisseurs sont prêts à abandonner une partie de leur capital pour pouvoir y investir. Mardi, pour la première fois, le taux d’intérêt des obligations gouvernementales allemandes à dix ans est passé en dessous de 0%. Le taux de ce Bund arrivant à échéance dans dix ans a touché un plancher historique à -0,033% en fin de matinée. L’Allemagne, référence du marché des obligations européennes, devient ainsi le troisième pays au monde à obtenir des taux négatifs à dix ans, après la Suisse et le Japon.

Les taux des obligations sont sous pression depuis de longs mois, sous l’effet de la politique monétaire inédite de la Banque centrale européenne (BCE). Celle-ci achète des titres de dette sur le marché secondaire depuis mars 2015. Le Bund bénéficie non seulement de ces achats mais aussi de son statut de valeur refuge, particularité qui avait déjà fait baisser considérablement son taux d’intérêt durant la crise de la dette dans la zone euro.

L’effet de la politique monétaire américaine

Depuis lors, d’autres circonstances ont contribué à la détente des taux allemands, jusqu’au franchissement d’un palier symbolique par le Bund à dix ans mardi. "Trois facteurs ont principalement influencé le marché dernièrement, explique Alexandre De Groote, responsable de l’activité obligataire chez Degroof Petercam.

"Une des raisons de l’aversion au risque est la crainte du Brexit. Mais je pense qu’on l’exagère fortement."
Alexandre DE Groote
Responsable obligataire chez Degroof Petercam

Premièrement, à la suite des très mauvais chiffres de l’emploi américain du début du mois, les taux d’intérêt ont eu tendance à descendre parce que les investisseurs partent du principe que la Fed ne relèvera pas ses taux directeurs rapidement."

Dans le passé, on a déjà observé un effet de la politique monétaire des Etats-Unis sur le marché européen. Ainsi, quand la banque centrale américaine avait annoncé qu’elle envisageait de réduire ses achats d’actifs progressivement, on avait assisté à une tension sur les taux US mais celle-ci avait aussi contaminé le marché obligataire européen.

Pas la fin du monde

"Ensuite, les marchés d’actions ne vont pas tellement bien, ce qui conduit les investisseurs à se tourner vers les obligations, actifs moins risqués, continue Alexandre De Groote. L’une des principales raisons de cette aversion au risque est la crainte d’un Brexit." Mais ce spécialiste du marché obligataire ne redoute pas les conséquences du référendum britannique qui se tiendra le 23 juin sur cette question. "Je reste serein à ce sujet. Je pense qu’on exagère fortement. Qu’il y ait des réactions sur les marchés actuellement, pendant et après le référendum, c’est normal. Mais même s’il devait y avoir un Brexit, ce ne serait pas la fin du monde. D’après ce que nous voyons sur le marché, il n’y a pas beaucoup d’inquiétudes; les investisseurs ne craignent pas une implosion de l’Europe." Il rappelle aussi que le Royaume-Uni ne fait pas partie de la zone euro, ce qui n’était pas le cas de la Grèce, dont on a pu craindre qu’une sortie de la zone euro soit le prélude à un émiettement de celle-ci.

Un troisième élément a permis au taux allemand à dix ans de passer en négatif. "La BCE a publié lundi les premiers chiffres de ses achats d’obligations d’entreprise, rappelle Alexandre De Groote. Elle a accumulé 384 millions d’euros de titres corporate en un jour. Certains extrapolent et calculent qu’elle achèterait plus de 5 milliards d’euros en un mois", alors que le consensus des analystes tablait sur 5 milliards maximum. Cette détermination de la BCE a fait encore davantage pression sur les taux, y compris ceux des obligations étatiques.

Conséquences en Allemagne

Les épargnants allemands sont les premiers à souffrir de cette chute. La semaine dernière, la banque ING-Diba, qui compte près de 8,5 millions de clients en Allemagne, avait déjà annoncé une baisse des taux offerts aux particuliers. Les personnes possédant un portefeuille inférieur à 100.000 euros doivent désormais se contenter d’un intérêt de 0,35% et les plus riches ne peuvent espérer plus de 0,15%. Aucun établissement n’a encore osé imposer des taux négatifs à ses clients mais cette éventualité semble aujourd’hui plausible. Une telle décision risquerait toutefois d’avoir d’importantes conséquences si l’on en croit les conclusions d’une étude de l’institut GfK effectuée pour le compte du gestionnaire d’actifs Flossbach von Storch.

À peine 10,2% des personnes interrogées ont en effet expliqué que l’introduction de taux négatifs ne les conduirait pas à changer leur stratégie d’épargne. 39,9% des sondés ont, quant à eux, avoué qu’une telle mesure de leur banque de détail les pousserait à acheter des actions, des fonds ou de l’or. Et près de la moitié (49,9%) des Allemands choisiraient de retirer leurs fonds pour les conserver chez eux ou dans un coffre. Les moins nantis, qui ont mis moins de 5.000 euros de côté, seraient encore plus nombreux (62,6%) à garder leurs économies sous le matelas pour ne pas avoir à payer de frais auprès de leur établissement bancaire. Les compagnies d’assurance et les fonds de pension, qui doivent légalement posséder des obligations fédérales dans leur portefeuille, vont, quant à eux, avoir de plus en plus de problèmes à remplir leurs obligations contractuelles si le Bund reste négatif.

L’évolution du taux d’emprunt à 10 ans de l’Allemagne représente, au contraire, une bonne nouvelle pour les familles qui souhaitent investir dans la pierre. La plupart des établissements imposent aujourd’hui des taux garantis sur dix ans inférieurs à 1,5% et cette tendance baissière devrait encore se confirmer dans les mois à venir.

Politiquement, la chute des taux profite au mouvement populiste AfD qui confirme son statut de quatrième parti allemand avec 11% des intentions de vote selon l’institut TNS Emnid contre à peine 3% en août 2015. Son leader, Jörg Meuthen, ne cesse ainsi de condamner la politique monétaire de la banque centrale afin de séduire les électeurs qui s’inquiètent pour leurs pensions de retraite.

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