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Même les sceptiques peuvent changer d'avis

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Cette crise bouscule les croyances. Des technosceptiques et eurosceptiques notoires ont viré de bord. À la BCE de convaincre les derniers sceptiques.

La pandémie modifie nos comportements, c’est une évidence. C’est vrai dans la vie de tous les jours mais aussi en économie et sur les marchés financiers. Certains dogmes sont tombés. Peut-être à jamais, qui sait? Aux États-Unis, le patron de la banque centrale Jerome Powell a enterré l’économiste Phillips et sa courbe du même nom. Cette courbe de Phillips met en évidence la relation inverse entre inflation et chômage. Désormais, la Federal Reserve (Fed) ne s’inquiétera plus d’un chômage trop bas, qui était susceptible par le passé de provoquer une remontée des taux d’intérêt pour contrer l’inflation. La Fed s’engage à permettre à cette inflation de dépasser le seuil de 2% sans que cela n’entraîne automatiquement un resserrement monétaire. Le message que les marchés ont retenu est très clair: les taux vont rester bas pendant un très long moment pour soutenir l’économie.

Dans ce contexte, autre changement notable, les phases de correction boursière semblent de plus en plus courtes. On l’a vu avec ce court "marché baissier" entre février et mars, suivi d’une remontée des cours particulièrement impressionnante. Depuis les niveaux planchers de mars, l’indice Nasdaq Composite avait bondi de 80% et le Standard and Poor’s 500 de plus de 60%!  Qu’une petite pause se dessine sur les marchés après une telle envolée n'est finalement qu'une chose assez logique. Après tout, nous sommes toujours en crise...

Dans le même temps, le fameux mantra "Don’t fight the Fed" (ne jamais aller à l’inverse de la tendance dictée par la Fed) demeure, lui, toujours très prégnant. Ce qui soutient les marchés. Et puis autre changement important, les technosceptiques ont définitivement perdu un des leurs, Warren Buffett. Tout profit pour le secteur des techs.

Celui qui avait toujours affirmé par le passé qu’il ne comprenait rien aux développements technologiques va participer à l’introduction en bourse (IPO) de la société Snowflake, spécialisée dans le "cloud computing" et la gestion de datas. On nous a bien changé l'oncle Warren!

Christine Lagarde devra accélérer la révision stratégique de la politique monétaire. Quitte à bousculer au passage quelques sceptiques au sein de la BCE...

D’autres sceptiques rentrent aussi dans le rang. À l'instar de nombreux économistes américains, l'influent Stephen Roach était un eurosceptique convaincu. Il a toujours considéré que l’Union économique et monétaire dysfonctionnait très clairement. Mais depuis le 21 juillet dernier, l'ancien chef économiste de Morgan Stanley, aujourd'hui à l'Université de Yale, a radicalement changé d'opinion. Avec son plan de relance Next Generation EU, doté d'une enveloppe de 750 milliards d'euros, l’Europe s’élève à la hauteur du défi actuel, dit-il. Par le passé, Roach avait déjà salué le "whatever it takes" de Mario Draghi qui avait consolidé la crédibilité de la Banque centrale européenne (BCE).

Guerre des monnaies?

Bien entendu, le plan Next Generation EU ne règle pas (encore) tout. Le diable est dans les détails. Mais voilà potentiellement l'Europe avec des émissions obligataires globales capables de réellement rivaliser avec les titres du Trésor américain. Roach, qui est très négatif vis-à-vis du dollar et de l'économie américaine en général, voit donc l'euro encore gagner du galon sur les marchés. C'est d'ailleurs ce qu'il a fait depuis juillet, après cet accord sur le plan de relance européen. Trop bien même aux yeux de la BCE qui, par la voix de son chef économiste Philip Lane, s'est inquiétée lorsque l'euro a franchi le cap de 1,20 dollar.

Aujourd'hui, Christine Lagarde veut visiblement temporiser. La prestation de la présidente de la BCE en marge de la réunion de jeudi n'a pas totalement convaincu les observateurs. Certains estiment que la Fed a mis une forte pression sur Francfort avec son récent changement de cible pour l'inflation, qui a indirectement affaibli le billet vert. La bataille euro-dollar n'en est peut-être qu'à ses premiers balbutiements. Pour y faire face, dans le sillage de la Federal Reserve, Christine Lagarde devra accélérer la révision stratégique de la politique monétaire. Quitte à bousculer au passage quelques sceptiques au sein de la BCE...

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