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…si vous ne voulez pas déprimer. Jim Reid (Deutsche Bank) nous annonce la fin d'une période dorée pour les actions et l'entrée dans l'Âge du Désordre.

D’abord, les bonnes nouvelles. Sur les 100 dernières années, malgré diverses crises boursières (1929, 1987, 2008…), les actions ont constitué un pari largement gagnant. Les valeurs américaines ont délivré un return nominal de 10,50% par an (7,65% en termes réels). C’est 4 à 5% de plus que les obligations. Pour la Belgique, sur la même période de 100 ans, le return nominal des actions atteint 7,4%.

Si l’on prend cette fois la période 1980-2020, les chiffres sont encore plus favorables: 11,6% par an pour les actions US et 9,1% pour les actions belges. Un bilan très positif. Alors, si vous ne voulez pas déprimer, restez-en là, tournez la page. Car la Deutsche Bank nous lance un sérieux avertissement: nous entrons dans "l’âge du désordre". Dans cette nouvelle ère, se borner à extrapoler les tendances passées pourrait constituer la plus grande erreur. Pourquoi? Parce que les chocs seront nombreux.

Si l’on évoque cette étude de Deutsche Bank, ce n’est pas pour semer le trouble dans les chaumières, mais parce qu’elle est particulièrement fouillée (74 pages) et surtout interpellante. Rédigée sous la houlette du stratège londonien Jim Reid, elle s’évertue à mettre en lumière ces "super-cycles" qui s'avèrent déterminants.  

Selon l’étude, nous sortons ainsi d’un super-cycle de 40 ans (1980-2020), marqué par un ordre mondial plus libéral avec l’abolition des régulations et des contrôles des mouvements de capitaux, un bond des échanges commerciaux et l’essor des marchés émergents. L’inflation a chuté en raison notamment des pressions sur les salaires. Et cette baisse de l’inflation a entraîné une dégringolade des taux d’intérêt qui elle-même a provoqué une progression sensible des cours boursiers.

Selon Jim Reid, le temps est venu de dire adieu à cette période dorée de l’histoire financière qui a vu les actions et les obligations afficher de très solides performances. Car l’âge du désordre menace les valorisations élevées des actifs financiers.

Tôt ou tard, la Chine va devenir la première économie du monde et détrôner les États-Unis. La pandémie pourrait même accélérer le passage de témoin.

Un des éléments clés de cette nouvelle ère est la détérioration des relations USA/Chine qui marque la fin d’une certaine globalisation. Tôt ou tard, la Chine va devenir la première économie du monde et détrôner les États-Unis. La pandémie, qui voit Pékin sortir plus rapidement de la crise, pourrait même accélérer le passage de témoin. Si une guerre ouverte par les armes devrait heureusement pouvoir être évitée, une situation de guerre froide (comme à l’époque de l’URSS) devrait prévaloir, et cela même si Joe Biden remporte les élections.

Ne désespérons pas

L’Europe doit pour sa part s’attendre à davantage de crises et de désordre. Si l’utilisation de la planche à billets par les banquiers centraux va devenir un phénomène "irrésistible", l’explosion des dettes rend le continent sensible à tout choc.

Si vous ajoutez à cela l’accroissement des inégalités et les défis climatiques, on comprend que l’ordre ancien risque de vaciller. D'autant que les divisions entre générations devraient encore s’élargir avant que les "millennials" et les jeunes en âge de voter soient capables de faire basculer l’issue des scrutins. Voici en effet une jeune génération qui, avec la crise financière de 2008 et cette pandémie, aura vécu les deux plus importants chocs économiques depuis la Grande dépression des années 30, avec à la clé des emplois plus difficiles à dénicher, des salaires sous pression et des logements toujours plus onéreux.

Combien de temps va durer cet âge du désordre ? Jim Reid ne le dit pas. Petite précision, ce dernier n’est pas vraiment un optimiste de nature. Nous sommes retournés dix ans en arrière, avec le même exercice réalisé en septembre 2010. La banque y prévoyait déjà la fin de l’âge d’or pour les actions. Pas de chance, Wall Street a connu une décennie particulièrement porteuse. Ce serait toutefois une erreur de balayer tous les arguments de Reid d'un simple revers de main. Tout en gardant à l'esprit qu'un penseur (et ex-trader) comme Nassim Nicholas Taleb parle, lui, des bienfaits du désordre. Ne désespérons donc pas totalement.

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