interview

"Nos taux d'intérêt sont trop bas pour certains investisseurs"

©Saskia Vanderstichele

Directeur à l’Agence fédérale de la dette, Jean Deboutte supervise le refinancement de la dette publique de l’État belge. Il fait le point à un mois du dernier emprunt obligataire du Trésor public.

Comment se présente la fin de l’année pour le refinancement de la dette publique belge?

L’objectif de 34,25 milliards d’euros de financement à moyen et long terme est en vue. Il manque encore 3,6 milliards d’euros, que nous pourrons lever par le biais des OLO (obligations linéaires, NDLR, soit les emprunts classiques de l’État belge, destinés principalement aux investisseurs institutionnels) ou d’autres instruments. Une adjudication est prévue le 19 novembre. Lors de précédentes adjudications, nous avons obtenu davantage que 3,6 milliards d’euros. La moyenne est supérieure à 4 milliards. Ce n’est donc pas problématique.

"Le taux d’intérêt moyen pondéré de la dette fédéraleest désormais à 2,16%, contre 2,30% fin 2017."

"La durée moyenne pondérée atteint 9,63 années. C’est un chiffre sérieux. Il ne faudra pas nécessairement l’augmenter encore."

"Le bénéfice des taux négatifsà court terme est de l’ordre de 160 millions d’euros."

"Nous comptons augmenter le volume de l’OLO verte d’environ 2 milliards d’euros."

"Les investisseurs ne devraient pas craindre l’après-scrutin fédéral."

 

Quel bilan tirez-vous de l’année écoulée?
Le contexte positif des années précédentes s’est maintenu. Cela fait cinq ans que nous pouvons financer la dette en émettant des titres de durées élevées. Les nouvelles OLO émises depuis janvier ont une durée moyenne de 14,8 années. De plus, le taux d’intérêt moyen est inférieur à 1%, à 0,94% précisément, ce qui est comparable au taux des années récentes. Cela fait quatre ans de suite que nous pouvons combiner une longue durée et un taux inférieur à 1%. En outre, la volatilité est restée limitée: nos émissions à dix ans ont été réalisées à des taux moyens compris entre 0,70 et 0,90% pendant toute l’année. Dans un environnement aussi calme, on n’a pas trop de souci.

Compte tenu de ces chiffres, quels sont, aujourd’hui, le taux d’intérêt moyen et la durée moyenne de l’ensemble de la dette publique belge?
Le taux d’intérêt moyen pondéré est à présent à 2,16%, contre 2,30% fin décembre 2017. C’est une diminution qui compte. Pour l’instant, même notre taux à 50 ans est inférieur à 2%. Nous continuons donc à réduire le taux moyen du portefeuille. Quant à la durée moyenne pondérée, elle atteint actuellement 9,63 années, contre 9,29 années fin 2017. Cela dit, ça devient de plus en plus difficile de l’augmenter. Je crois que là, nous avons atteint un chiffre très sérieux. Il ne faudrait pas nécessairement encore augmenter cette durée à l’avenir. Pour maintenir la longueur de la dette aux alentours de 9,5 années, il faut de toute façon continuer à émettre à environ 15 ans pour ne pas nous laisser rattraper par les durées d’obligations restantes qui se réduisent au fil des ans.

N’est-il pas tentant d’avoir une durée moins longue de la dette mais de profiter ainsi de taux d’intérêt plus faibles, ce qui réduirait davantage la charge d’intérêt dans le budget de l’État?
Nous sommes tout à fait conscients que suivre une stratégie de durée plus courte aurait effectivement été moins coûteux. Mais nous savons pourquoi nous avons adopté cette stratégie. Il y a trois ans, nous remboursions encore un emprunt de 1995 avec un coupon de 8%. Les financements que nous réalisons peuvent durer longtemps. Nous allons profiter des taux actuels pendant de longues années pendant lesquelles on ignore comment les taux évolueront. Compte tenu de notre dette publique élevée, la stratégie d’allongement de la durée de nos emprunts est saluée par tous les rapports des agences de notation et du Fonds monétaire international, qui considèrent que la Belgique est très sérieuse. En outre, si on décidait de tout refinancer à plus court terme, les taux d’intérêt de ces maturités rapprochées ne se maintiendraient pas aux niveaux actuels mais augmenteraient.

"Le besoin de fonds nécessaires pour refinancer la dette chaque année diminue."

Le plan de refinancement de 2019 restera-t-il inscrit dans cette stratégie d’une durée relativement longue de la dette?
La stratégie n’est pas encore officielle. Les directives du ministre doivent encore nous parvenir. Le comité stratégique doit aussi se prononcer. Mais ces décisions se prennent dans une perspective pluriannuelle et l’idée est de continuer sur cette voie, à savoir le maintien d’une durée moyenne pondérée supérieure à 9 années. On ne voit pas pourquoi on changerait notre fusil d’épaule.

Un des résultats recherchés est d’ailleurs en train de se matérialiser: le besoin de fonds nécessaires pour refinancer la dette chaque année diminue. Alors que, cette année, on tablait sur un besoin de 34,25 milliards d’euros, l’année prochaine, on sera à 30,25 milliards. C’est une tendance qui continuera encore en 2020 et 2021. La cause principale est l’allongement de la durée de la dette, une stratégie qui est tout à fait bénéfique puisqu’elle permet de réduire l’appel aux marchés. On devrait donc la maintenir. Les investisseurs s’y attendent aussi. La réduction structurelle de nos besoins de financement est un objectif qu’il est possible d’atteindre mais cela implique de maintenir notre stratégie durant plusieurs années.

La récente hausse des taux, venue des Etats-Unis, est-elle problématique?
Non, on sait que la plupart des grandes banques centrales sont engagées dans un processus de resserrement de politiques ultra-accommodantes. ça commence à influencer les investisseurs ici et là. Mais le mouvement de hausse reste tout de même limité. Les taux sont à peu près là où nous l’avions estimé. Il n’y a donc pas de grosse surprise. Nous constatons même que certains investisseurs souhaiteraient investir dans les OLO, mais ils nous disent qu’ils ne le peuvent pas parce que nos taux sont trop bas pour eux. Nous ratons donc une partie du marché qui ne peut pas investir alors qu’elle voudrait le faire. Mais nous savons aussi que, dès que les taux seront un tout petit peu plus élevés, ces investisseurs pourront aller vers la dette belge. Par exemple, un taux à dix ans supérieur à 1% suffirait à certains d’entre eux. C’est rassurant pour nous.

Ces derniers mois, l’État belge a pu continuer à bénéficier de taux d’intérêt négatifs. Combien cela a-t-il rapporté?
En effet, à très court terme, on peut obtenir des taux très négatifs, jusqu’à -0,75% pour des certificats de Trésorerie à trois mois. Grâce à ces charges d’intérêt négatives, on gagne de l’argent. Le bénéfice est plus ou moins stable par rapport aux dernières années: il est de l’ordre de 160 millions d’euros sur base annuelle pour les certificats de Trésorerie. Si on y ajoute d’autres emprunts à court terme, notamment sur le marché interbancaire, le gain peut peut-être monter à 180 voire près de 200 millions d’euros.

51 ans

Titulaire d’un master en maths (KUL) et d’un master en sciences actuarielles.

Directeur strategy, risk management & investor relations à l’Agence fédérale de la dette.

Effectue régulièrement des "roadshows" pour aller à la rencontre des investisseurs institutionnels susceptibles d’investir dans les obligations gouvernementales belges.

 

Comment voyez-vous les taux évoluer l’année prochaine?
Tant dans notre modèle à long terme que dans l’optique budgétaire, nous proposons toujours au gouvernement de prendre une marge de sécurité et nous travaillons donc avec des taux plus élevés. Par exemple, pour le budget 2019 du gouvernement fédéral, le taux d’intérêt à dix ans a été estimé à 1,24%, contre 0,85% actuellement. La hausse attendue n’est donc pas très grande mais on sait que si la Banque centrale européenne va arrêter ses achats nets de dette, elle va continuer à réinvestir le produit des titres arrivant à maturité. Pour la Belgique, nous pensons – mais sans certitude – que cela pourrait représenter des achats de l’ordre de trois à cinq milliards d’euros.

L’OLO verte lancée fin février a remporté un franc succès. Continuerez-vous dans cette voie?
Cette année, le volume de cette OLO verte est resté à 4,5 milliards d’euros car il fallait attendre d’avoir suffisamment de projets "verts" à financer pour augmenter son volume. L’an prochain, nous comptons bien augmenter son volume, ce qui améliorera sa liquidité. Normalement, on pourra l’augmenter de 2 milliards d’euros environ.

Il y aura des élections en mai avec le risque d’une longue période de formation d’un gouvernement. En tiendrez-vous compte dans le calendrier du refinancement de la dette?
Le plan de financement n’est pas encore officiel. Il sera publié le 12 décembre et son contenu n’est pas encore déterminé. Cela dit, on sait qu’en Belgique, la formation d’un exécutif fédéral peut durer un certain temps. Mais ça ne veut pas dire que les chiffres deviennent tout à coup mauvais. Dans le passé, tout a été géré de façon très sérieuse sur le plan budgétaire durant ces périodes. Les investisseurs ne devraient donc pas avoir trop peur de ce scénario en 2019.

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