interview

Patrick Casselman, BNPP Fortis: "Nous conseillons aux investisseurs de prendre partiellement leurs bénéfices"

©Dieter Telemans

Le fort rebond des actions depuis fin décembre laisse de nombreux observateurs perplexes. Comment expliquer une telle performance alors que les attentes en matière de croissance des bénéfices n’est pas très optimiste? Nous avons posé la question à Patrick Casselman, senior equity specialist chez BNP Paribas Fortis.

Quel regard portez-vous sur l’évolution des marchés ces derniers mois?
En décembre, personne n’aurait cru que les marchés financiers allaient tellement remonter en 2019. Mais cette forte reprise est tout de même étonnante parce que, entre-temps, plusieurs indicateurs économiques se sont affaiblis. Et du côté des entreprises, les prévisions de croissance des bénéfices ont également été revues à la baisse pour cette année, et surtout pour le premier trimestre.

CV EXPRESS

52 ans

A étudié les sciences économiques appliquées à Anvers entre 1985 et 1989.

A travaillé entre 1990 et 2013 chez KBC Bank comme analyste de credit, analyste d'action, gérant de fonds et stratege boursier.

Travaille chez BNP Paribas Fortis Private Banking comme senior equity specialist (strategie d'investissement et selection d'actions), depuis novembre 2013.

 

Comment expliquez-vous que les actions aient autant repris alors?
Fin de l’année passée, les investisseurs étaient peut-être trop pessimistes. Les actions étaient survendues. Donc, nous nous attendions à une petite reprise, mais pas aussi importante. Cela s’explique notamment par le changement de politique monétaire effectué par les banques centrales. En particulier par la Réserve fédérale aux États-Unis. Alors qu’elle remontait progressivement ses taux, la Fed a annoncé vouloir faire une pause. Et aujourd’hui, les investisseurs anticipent déjà une baisse des taux cette année ou en 2020. C’est un changement complet de direction.

Ensuite, il y avait beaucoup d’inquiétudes sur une guerre commerciale l’an dernier. Voir le président Donald Trump aller si loin avec les taxes douanières contre la Chine, c’était une mauvaise surprise. Mais depuis quelques mois, il y a une position constructive des deux côtés de la table. Rien n’est encore signé évidemment mais ils se disent proches d’un accord. Et cet espoir pousse les marchés vers le haut. Mais j’ai l’impression que lorsqu’un accord sera annoncé, les investisseurs vont se rendre compte qu’ils l’ont déjà anticipé. Et à ce moment-là, un mouvement de prise de bénéfice (sell-on-the-news) est possible.

Les risques sont-ils plutôt baissiers aujourd’hui?
Oui, car même s’il y a un accord avec la Chine, il est probable que la guerre commerciale entre les États-Unis et l’Europe s’aggrave. Trump a déjà menacé d’augmenter les droits de douane à 25% sur les voitures européennes. Cela va clairement faire du mal aux constructeurs mais peut-être aussi à l’ensemble de l’économie européenne. En plus, d’autres secteurs comme l’alimentation ou l’aéronautique sont également menacés. Tous les problèmes ne sont donc pas résolus. Et je trouve que les marchés sont un peu trop à leur aise. Ils ne voient que les aspects positifs.

"Les marchés sont trop à leur aise. Ils ne voient que les aspects positifs."

D’abord trop pessimistes, puis trop optimistes. Les investisseurs ne semblent regarder que dans une seule direction…
Ce n’est pas nouveau, c’est presque toujours comme cela que ça se passe. Cela s’explique par le processus de décision des investisseurs. Ils regardent en fait ce que font les autres. Quand les cours montent, les espoirs d’une amélioration grimpent aussi. Et quand les cours baissent, les investisseurs prennent peur et se demandent s’il n’y a pas quelque chose qu’ils ignorent.

Aujourd’hui, nous nous trouvons dans un marché un peu trop à son aise. Certains analystes disent même que nous pourrions voir un melt-up – c’est-à-dire un emballement à la hausse des marchés – comme en 2000. Mais j’en doute parce qu’à l’époque, la conjoncture économique était plutôt bonne.

"A court terme, on devrait voir une consolidation. Probablement au mois de mai."

J’ai plutôt l’impression qu’à court terme, on pourrait voir une consolidation. Probablement au mois de mai. "Sell in May" comme le dit l’adage. Premièrement, il y a une raison technique. C’est la période où les dividendes sont versés aux investisseurs. Ce qui fait déjà baisser de quelques pourcents les marchés. Ensuite, côté géopolitique et économique, nous devrions en savoir plus en mai sur la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine. L’accord sera-t-il signé? Sera-t-il aussi positif que les marchés le croient? Et les droits de douane vont-ils disparaître? Il y a aussi la guerre commerciale avec l’Europe. Cela pourrait s’accélérer dans les prochaines semaines puisque Donald Trump a jusqu’au 18 mai pour décider s’il augmente les taxes douanières sur les voitures européennes.

Et puis, il faut voir aussi du côté des entreprises. La saison des résultats trimestriels a relativement bien commencé. Peut-être que les prévisions étaient trop pessimistes. Mais qu’en est-il des perspectives? Car les investisseurs et analystes s’attendent à un meilleur second semestre. Si ce n’est pas confirmé par les entreprises, cela pourrait être une raison supplémentaire pour une prise des bénéfices.

Vous partagez cet espoir d’un rebond économique ces prochains mois?
Une petite amélioration des bénéfices pour les prochains trimestres est possible. Il y a plusieurs conditions économiques qui sont actuellement favorables aux entreprises européennes, comme le taux de change par exemple. Mais il faut voir dans quelle mesure cela va soutenir les bénéfices. Et il faut voir aussi si cette amélioration va se prolonger à l’année prochaine.

"Je pense que les deux prochaines années seront caractérisées par des doutes sur la conjoncture."

C’est un peu bizarre qu’un cycle économique passe aussi vite. Le premier trimestre était-il vraiment le plancher du cycle? Je ne crois pas que nous soyons de nouveau dans un cycle haussier. Nous n’avons pas encore vu de hausse du chômage ou des faillites d’entreprise. Ce sont pourtant des phénomènes qui apparaissent une fois par cycle économique. Je pense donc que les deux prochaines années seront encore difficiles et seront caractérisées par des doutes sur la conjoncture.

Selon le dernier sondage de Bank of America Merrill Lynch, vendre des actions européennes reste le thème favori des gestionnaires de fonds. Pourquoi?
Quand on compare la performance des actions européennes avec celle des actions américaines ou asiatiques ces dix dernières années, les investisseurs en concluent qu’il y a plus de croissance aux États-Unis ou en Asie qu’en Europe. Et puis, il y a aussi beaucoup de problèmes politiques en Europe, comme le Brexit. Cela crée une petite aversion pour les actions européennes.

"Le premier trimestre était-il vraiment un plancher?"

Et vous la comprenez?
Un peu. Il y a effectivement une croissance des bénéfices plus importante aux États-Unis et en Asie qu’en Europe. Mais en termes de valorisation, c’est plutôt le contraire. L’Europe est clairement moins chère que les États-Unis.

Reste-t-il des opportunités pour les investisseurs européens?
Cela dépend du type d’investisseur que vous êtes. En général, on peut diviser les investisseurs en deux catégories: ceux qui recherchent la croissance et ceux qui recherchent la valorisation attractive. Pour la première catégorie, il faut plutôt se tourner vers les États-Unis et l’Asie où il y a beaucoup de sociétés technologiques. En Europe, ce secteur n’est pas très grand.

Mais je crois qu’il y a aussi beaucoup d’autres investisseurs qui sont plus à l’aise avec des actions à faible valorisation. Et là, on en trouve beaucoup en Europe. Je ne vais donc pas vous dire qu’il faut éviter les marchés européens. D’ailleurs cette année-ci, malgré des conditions économiques mitigées, les actions européennes ont aussi bien performé. Même les actions belges. On a vu une remontée assez spectaculaire de titres comme Recticel, Bekaert, bpost, etc. Tous ceux qui avaient souffert l’année passée.

"Nous avons quelques difficultés à trouver des secteurs à acheter aujourd’hui."

Concrètement, quels secteurs vous attirent encore?
Nous avons quelques difficultés à trouver aujourd’hui des secteurs à acheter. L’année passée, nous avions placé plusieurs secteurs cycliques en surpondération car nous comptions sur un rebond de ce genre de valeur. Mais maintenant, nous conseillons plutôt de prendre ses bénéfices. Nous sommes retombés à neutre pour les actions.

Nous avons encore quelques secteurs en surpondération, notamment les banques. Nous espérons que le rattrapage de ces derniers jours va continuer. Nous privilégions aussi des secteurs plus défensifs comme celui de la santé, l’immobilier ou encore l’énergie.

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