interview

Peter Praet (ex-BCE): "Si la crise dure plus longtemps, ce sera très problématique"

Pour Peter Praet, les problèmes de production et de logistique au niveau des vaccins anti-Covid sont "désastreux". ©Siska Vandecasteele

L'ancien chef économiste de la BCE se désole de la lenteur de la vaccination en Europe. "Chaque mois supplémentaire de crise sanitaire engendre des problèmes plus profonds dans l’économie", estime Peter Praet.

Si vous croyez qu’à 72 ans, Peter Praet profite de jours plus tranquilles, vous vous trompez. Depuis qu’il a quitté la Banque centrale européenne (BCE) en mai 2019, les missions n’ont pas manqué.

"Avec mon petit iPad, je peux donner des visioconférences sans polluer la planète par mes déplacements."
Peter Praet

Il a travaillé (à titre bénévole) pour la Commission européenne sur le projet de marché européen des capitaux. "Ce fut un travail assez intense", indique-t-il. Il a également œuvré pour le Fonds monétaire international (FMI) sur les bonnes pratiques de transparence des banques centrales. "J’ai planché aussi avec mes amis de l’ULB, Mathias Dewatripont, André Sapir et Hughes Pirotte sur un projet concernant les relations entre la finance et la société, mais la crise du Covid a ralenti nos travaux." 

L’ancien chef économiste de la BCE donne également des conférences. "Avec mon petit iPad, je peux donner des visioconférences sans polluer la planète par mes déplacements." Et il avoue qu’il regarde toujours les conférences de presse de la BCE...

Comment allez-vous dans ce contexte de confinement qui se prolonge?

Je vais très bien, mais je ne suis pas encore vacciné. J’ai de nombreux contacts en Grande-Bretagne et aux États-Unis qui me disent qu’ils ont déjà été vaccinés, même des gens nettement plus jeunes que moi. Pour ma part, j’ai plus de 70 ans et  j’attends toujours mon invitation.

Ce qui se passe à cet égard en Europe est grave. Au début de cette crise, je pensais que les effets économiques pourraient être contenus à condition que le choc sanitaire ne reste que temporaire. On avait de bons espoirs pour les vaccins. Et ces derniers sont même arrivés plus rapidement que prévu, ce qui est une bonne nouvelle.

"Quand j’ai appris que la Belgique avait neuf ministres de la Santé, je me doutais que l’on aurait des problèmes."

Malheureusement, on tombe aujourd’hui sur des problèmes de production et de logistique. C’est désastreux. Quand on affirme, comme le président français Emmanuel Macron, que l’on est en guerre, il faut se doter des outils d’une économie de guerre.

Je n’ai pas compris que les autorités ne mobilisent pas par ordonnance des entreprises privées pour répondre à toute une série de besoins. Je n’ai pas compris, non plus, pourquoi l’armée n’a pas été plus vite mobilisée. Mon père a fait sa carrière à l’armée et je sais que les militaires sont habitués à faire face à de telles situations.

Quand j’ai appris que la Belgique avait neuf ministres de la Santé, je me doutais que l’on aurait des problèmes. Tant collectivement qu’au niveau des pays pris individuellement, on a été beaucoup trop mous dans notre réaction en Europe. Cela a éloigné la perspective d’une reprise économique rapide, le fameux schéma en V. La leçon, c’est qu’il faut plus d’Europe. Et surtout une Europe plus forte.

"Chaque mois supplémentaire de crise sanitaire engendre des problèmes plus profonds dans l’économie."

Comment évaluer la politique d’aide des autorités publiques qui est passée par un endettement massif?

Les États ont décidé d’emprunter massivement pour aider les secteurs ainsi que les individus touchés par cette crise. C’était le bon choix. Mais plus la crise dure, plus cela devient problématique. Si la crise dure deux ans au lieu d’un an, cela change la donne.

Chaque mois supplémentaire engendre des problèmes plus profonds dans l’économie. Certains secteurs comme l’événementiel ou l’horeca deviennent de plus en plus fragilisés. Et surtout lorsqu’on entre dans une deuxième année de crise, les États ne peuvent plus faire n’importe quoi en matière de finances publiques. Ils ne peuvent plus se permettre des mesures non ciblées.

Il faudra regarder attentivement les situations individuelles. Tout ceci pourrait conduire à des tensions politiques et sociales importantes. Cela me préoccupe énormément pour l’Europe.

"Tout ceci me fait dire que l’on n’échappera pas à un impôt de solidarité. Un impôt qui sera lié non seulement aux revenus, mais aussi à la richesse."

Cette crise coûte cher aux finances publiques, mais personne ne veut parler de futures hausses d’impôts tant que nous n'en sommes pas sortis...

Je suis assez d’accord avec la communication de Pierre Wunsch, le gouverneur de la Banque nationale de Belgique. Il faut supporter les revenus en période de crise, cela fait certes grimper la dette publique, mais le financement reste bon marché. Un jour, bien entendu, il faudra réduire le niveau de cette dette. Il faut se rendre compte que si certaines mesures liées à la crise n’auront qu’un impact temporaire sur les finances publiques, pour d’autres ce n’est pas le cas.

©Anthony Dehez

On avait déjà des problèmes avant le Covid, comme le financement des pensions, et ils sont toujours présents. Certains se sont même aggravés. On a décidé, à juste titre, de revaloriser le personnel soignant. Mais ce sont des dépenses récurrentes. Si on décide de soutenir l’éducation, cela passe aussi par une hausse des salaires des enseignants, également des dépenses récurrentes.

Si on effectue des dépenses d’infrastructures, c’est bien, mais il faut aussi que l’argent soit bien dépensé.  Or, historiquement,  beaucoup d’investissements publics n’ont pas toujours été judicieux. Si vous tenez encore compte des dépenses liées au climat et de la montée des inégalités, tout ceci me fait dire que l’on n’échappera pas à un impôt de solidarité. Un impôt qui sera lié non seulement aux revenus, mais aussi à la richesse. Et cela risque de provoquer des tensions.

La BCE combat la montée des taux obligataires pour préserver la reprise économique. Lors de la dernière conférence de presse, Christine Lagarde a promis d’accélérer le rythme des achats obligataires. Mais le marché a été étonné par la complexité de son message...

Oui, il y a là un certain paradoxe: Christine Lagarde dit que la BCE doit mieux communiquer avec le grand public, mais elle parle d’approche "holistique", "multifacettes" et cela complique le message. J’admets que l’exercice est compliqué, en partie pour des raisons objectives. Il s’agit d’une crise exceptionnelle, qui impose des mesures exceptionnelles. Il ne faut pas oublier non plus qu’il existe des divisions au sein du conseil des gouverneurs sur les mesures à prendre. Mais cela n’explique pas tout.

Que devrait dire ou faire la BCE?

Aujourd’hui, la BCE avance que les mesures seront exceptionnelles tant que durera la pandémie. Mais si la vaccination s’accélère et que la crise se termine plus rapidement que prévu, que va-t-on faire? Je pense que la BCE doit déjà communiquer sur la période après-Covid.

Pour les marchés, l’après-Covid, c’est demain. Je sais qu’une sortie des mesures de crise n’est jamais une chose aisée.  Avant de quitter la BCE, j’avais proposé de mettre fin au QE (achats d'obligations d'Etat, NDLR) et cela s’est réalisé sans provoquer de choc sur les taux d'intérêt. J’en étais assez heureux. Par la suite, en 2019, la BCE a dû réactiver le QE parce que la situation se dégradait. Et la crise du Covid n’a évidemment rien arrangé.

"La BCE doit clairement affirmer que les phases cycliques sont très différentes des deux côtés de l’Atlantique et que la politique monétaire doit être découplée."

Mais comment éviter qu’une hausse des taux longs américains n’exerce un effet de contagion sur les taux européens?

Il faudrait affirmer clairement que la situation américaine est très différente de celle de l’Europe. L’économie américaine redémarre très nettement. Il est clair que le président Biden va tout mettre en œuvre  pour garder le contrôle du Sénat lors des élections de mi-mandat dans deux ans. Et cela passe par une économie robuste.

Tout sera fait pour soutenir l’économie, notamment dans le chef de Janet Yellen, la secrétaire au Trésor. Et de son côté, la Federal Reserve pourrait accepter une augmentation de l’inflation au-delà de 2%.

Dans ce cadre, la BCE doit clairement affirmer que les phases cycliques sont très différentes des deux côtés de l’Atlantique et que la politique monétaire doit être découplée. Elle doit dire qu’il est fort possible que les taux américains montent rapidement, mais qu’au sein de la zone euro, une contagion n’est pas du tout souhaitable. Ensuite, la BCE devrait indiquer que son dispositif de crise restera en place non seulement pendant la durée de la pandémie, mais également quand la phase de reprise sera déjà enclenchée.

Sur les marchés financiers, percevez-vous des risques? Ces derniers mois, on a assisté à une certaine exubérance spéculative aux États-Unis: Tesla, le bitcoin…

Alors que j’étais directeur de la BNB, j’ai dit en 2001 dans L’Echo qu’il n’y avait pas de révolution technologique sans exubérance. Le gouverneur Guy Quaden m’a dit que ce n’était pas vraiment une communication de banquier central. Ce que je voulais dire, c’est que toutes les nouvelles technologies ont un résultat très incertain et qu’il faut être un peu fou pour y investir son argent.

"Si un investisseur diversifie ses actifs et met une petite partie de son propre argent pour investir dans des projets fous, cela n’est pas trop grave."

À l’époque, en 2000, c’était l’internet. De nombreux projets ont échoué et des gens ont perdu de l’argent. Mais l’exubérance n’est pas mauvaise en soi si elle n’est pas orientée vers des tulipes (comme aux Pays-Bas au 17e siècle) mais bien vers des progrès techniques. 

Si un investisseur diversifie ses actifs et met une petite partie de son propre argent pour investir dans des projets fous, cela n’est pas trop grave. Si cela rate, les pertes seront limitées, mais si cela réussit, cela fera beaucoup de bien à l’humanité en matière technologique. C’est nettement plus problématique si les gens empruntent aux banques pour investir en bourse ou si un ouvrier place trois mois de salaire dans une action technologique.

Aujourd’hui,  les bourses,  même aux États-Unis, ne me semblent pas fondamentalement fortement surévaluées. Mais il y a effectivement des poches d’exubérance, comme le bitcoin et l’action Tesla notamment. Cela me préoccupe dans la mesure où ce sont des petits investisseurs qui sont concernés. J’espère simplement qu’ils ne mettent pas trop d’argent dans ces investissements ou qu’ils n’empruntent pas pour investir en bourse. Jusqu’à présent, l’exubérance constatée ne passe pas par les banques, ce qui est plutôt une bonne chose.

Par ailleurs, l’effet de levier (endettement) semble peu présent. Même si des corrections de cours devaient intervenir, je ne pense donc pas qu’elles provoqueraient des problèmes de stabilité financière. En Europe, je ne vois que peu d’exubérance boursière. On peut même ajouter qu’un peu d’exubérance nous fait défaut en Europe, c’est-à-dire des projets un peu fous.

Quelle expérience le monde peut-il tirer au final de cette crise du Covid?

Pour ceux qui sont touchés directement, c’est évidemment une tragédie. Mais pour les autres, il faut sans doute prendre un peu de recul et voir certains aspects positifs. En fait, cela me rappelle un peu la période de mai 68. Un journal satirique avait titré à l’époque:  "et si on arrêtait tout pour faire une pause et réfléchir".

"J’espère qu’un télétravail accru va rendre certains jobs plus attrayants et faciliter ainsi une présence féminine plus importante sur le marché de l’emploi."

Aujourd'hui, je sais que beaucoup de gens en ont marre, mais cette période est aussi l’occasion de remettre les choses en perspective. J’espère que les gens feront cet exercice d’introspection. Je pense que cette crise du Covid est la conséquence d’un certain mode de production. Les problèmes de climat et d’environnement devraient aussi revenir à l’avant-plan.

Par ailleurs, cette crise nous a offert une expérience unique de pouvoir travailler différemment. J’ai été responsable des ressources humaines à la BCE pendant un certain nombre d’années. Du côté de la BCE, il y avait une résistance au télétravail pour des raisons supposées de productivité. On parlait d’un jour à peine par mois de télétravail! Les choses vont changer.

Il sera nécessaire de trouver le bon équilibre entre présence physique et télétravail, une revendication qui est particulièrement défendue parmi le personnel féminin. J’espère qu’un télétravail accru va rendre certains jobs plus attrayants et faciliter ainsi une présence féminine plus importante sur le marché de l’emploi.

Mario Draghi a repris du service en tant que Premier ministre italien. Cela vous donne des idées?

Non, non (rires). Ma première réaction a été de dire: "Pauvre Mario". À la BCE, il était dans un environnement qu’il maîtrisait parfaitement. En Italie, il plonge dans un environnement politique bien plus compliqué.

Mario Draghi et Peter Praet. ©European Central Bank

Cet environnement politique, il le connaît toutefois. Il ne faut pas oublier qu’il a été directeur général du Trésor italien. C’est d’ailleurs de cette époque que remonte notre première rencontre.

En quittant la BCE, je pense qu’il n’envisageait pas vraiment cette fonction politique, mais il ne pouvait pas refuser. L’Italie se trouvait dans une situation très grave et il était en quelque sorte l’homme de la situation. Mario est quelqu’un qui a le sens du devoir et surtout du bien commun.  

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