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Qui sont les traders derrière le phénomène GameStop?

Une cohorte de boursicoteurs a détraqué les marchés cette semaine en dynamitant le cours de plusieurs actions fragiles.

Une armée d’investisseurs particuliers est venue chambouler les marchés. Elle entend déstabiliser les grands acteurs de la finance. Immersion au cœur du phénomène.

Jeudi, à quelques heures de l’ouverture des marchés américains, des centaines de milliers de particuliers sont connectés sur la page WallStreetBets du forum Reddit. Nous aussi. WholePackOfBiscuits, qui en heure locale doit être au beau milieu d’une nuit blanche, beugle en lettres capitales sur le fil d'actualité de WallStreetBets: "VOTRE ACTION VA CHUTER À L’OUVERTURE MAIS CONTINUEZ À POUSSER SUR 'ACHETER' ET ON VA LES METTRE À GENOUX".

Les échanges sont écrits, mais on devine facilement les cris de ralliement à chaque poussée de fièvre sur les cours. La veille, 25.000 pouces levés avaient validé en quelques minutes un message similaire de ce même internaute déclarant la guerre aux fonds spéculatifs.

"+ 35.000 dollars sur mon trade, c'est bon je peux changer la couleur de ma Tesla."

Avec des émoticônes en forme de fusées en guise de ponctuation, cette armée déstructurée s'est liguée contre plusieurs vendeurs à découvert, les "shorteurs", ces investisseurs professionnels qui parient sur la chute d'une action.

Et les traders du web font barrage. "Achetez au plus bas et conservez - fusée - On va atteindre les 1.000 vendredi - trois fusées", intime WholePackOfBiscuits aux milliers de traders d'un jour qui fréquentent le forum. Les 1.000, c’est l’objectif fou de 1.000 dollars pour une action qui a passé le nouvel an à 17 dollars. Il s’agit de GameStop, une chaîne de magasins de jeux vidéos en perte de vitesse. Nouvelle bannière du mouvement de fronde qui agite Wall Street.

"Du jamais vu"

Sans rien demander à personne, GameStop est devenu un phénomène boursier. Son action flirte avec les limites de l'entendement. Une montée insolente de près de 2.000% en 20 jours. "Du jamais vu", entend-on dans les salles de marchés où l'on a du mal à cerner le phénomène. "Certains investisseurs institutionnels se rendent à présent compte que les marchés évoluent différemment de ce qu'ils imaginaient il y a quelques semaines", nous souffle un trader belge officiant pour une grande banque américaine.

"Ils ne lisent même pas une phrase sur le titre. Ils ne connaissent pas la société. Du moment qu'elle monte, c'est bon."
Jean-Marc Michelet
CEO du fonds Eurinvest Partners

Jean-Marc Michelet, CEO du fonds Eurinvest Partners avec 25 années d'expérience au compteur, estime que "pour le moment, le phénomène est marginal par rapport à l'ensemble du marché. Ce qui me dérange plus, c'est le côté où on ne suit plus les fondamentaux, ça devient un jeu de flux".

Cette semaine, GameStop est devenue l'entreprise la plus traitée à la Bourse de New York et cela même si les bénéfices de ses 5.000 points de vente maigrissent à vue d’œil depuis plusieurs années. D'autres petites capitalisations "shortées" comme l'exploitant de cinéma AMC, la chaîne de magasins Express ou encore le spécialiste de matériel audio Koss ont également attiré l'attention de ce que Wall Street appelle les Reddit-traders, si bien que 24 milliards d'actions ont changé de mains ce mercredi. Un volume qui n'avait plus été atteint depuis la crise de 2008.

"Il y a comme un parfum d'activisme actionnarial dans cette affaire (...) Des fonds vont prendre une participation dans le but d'influencer le devenir de la société."
Catherine D'Hondt
Louvain School of Management (UCLouvain)

Anti-establishment

"Il y a comme un parfum d'activisme actionnarial dans cette affaire, ce qui n'est normalement pas observable auprès d'investisseurs particuliers mais plutôt de fonds qui vont prendre une participation dans le but d'influencer le devenir de la société", situe Catherine D'Hondt, professeur de finance à la Louvain School of Management (UCLouvain). "La mauvaise réputation des shorters a certainement aidé. Les investisseurs deviennent de plus en plus sensibles aux critères de responsabilité sociale, du coup le public a du mal à accepter une stratégie basée sur un pari à la baisse."

Ce que l'investisseur Yoahloo confirme finement sur le forum: "Tu sais pourquoi les shorters n’abandonnent toujours pas? Parce qu’ils pensent toujours que nous, les retardataires, sommes des êtres inférieurs à eux. On emmerde ces gens. Chacun de nous devrait avoir l’occasion de réaliser son potentiel et de réaliser ses rêves. On va gagner cette putain de guerre. Nous avons les dieux du marché de notre côté." 

"Les particuliers pensent que c'est facile et que ça va toujours être comme ça, alors qu'on sait tous que c'est un métier très compliqué."
Maxime Lacrosse
Trader et formateur chez Betrader

Quand on voit la galerie des trophées affichés par ces nouveaux investisseurs biberonnés à la boisson énergisante, la justice n'est visiblement pas au cœur de leurs motivations. C'est l'argent facile, le gain rapide qui motive les troupes. "+ 35.000 dollars sur mon trade, c'est bon je peux changer la couleur de ma Tesla" rivalise avec "GME (le ticker de l'action GameStop, NDLR) va me permettre d'être propriétaire". L'investissement se fait souvent en bande ou même parfois en famille. "Mes parents me mettent la pression pour que je vende à 100 dollars, mais je tiens bon!"

"La notion d’ego joue beaucoup. Le public est un peu plus immature, parfois moins éduqué ou issu d’un contexte social moins favorisé (comparé aux traders de Hedge Funds), ce qui explique cette propension à afficher fièrement ses gains, à être dans l'exhibition", note Florence Ruessmann, chercheuse à l'ULB en finance comportementale. Selon elle, "c'est aussi une manière de montrer à la communauté qu'on garde le contrôle, que ça marche. On constate le même phénomène dans les structures de Ponzi. Et ce qui est dangereux dans ces modèles, c’est qu’on parle beaucoup plus des gagnants et rarement des perdants".

La planète finance sidérée

Le trader Maxime Lacrosse forme de nombreux jeunes investisseurs dans son académie Betrader. Il constate un intérêt croissant pour le commerce d'actions au sein du public belge, pointant un changement de paradigme avec la démocratisation des plateformes de trading. Il met également en lumière la soif de profits immédiats qui anime ces boursicoteurs en herbe. "Je vois dans tous mes cours que les particuliers n'accordent aucune importance à deux concepts clés pour nous, les couvertures et l'analyse fondamentale d'une valeur, on a l'impression de parler chinois."

"Les réseaux sociaux amplifient le biais d’ancrage, on va s’accrocher à la première impression ou information disponible. Elle va être notre point de référence."
Florence Ruessmann
Chercheuse en finance comportementale - ULB

Un avis confirmé par le patron d'Eurinvest Partner: "Aujourd'hui, et c'est ça le changement, il y a des particuliers qui quand ils voient un graphique qui monte très très fort se disent je vais l'acheter. Et ils ne lisent même pas une phrase sur le titre. Ils ne connaissent pas la société. Du moment qu'elle monte, c'est bon".

"On voit aussi qu'en 2020, beaucoup de particuliers ont surperformé les professionnels en termes de rendement de leur portefeuille, regarde j'ai fait 30% cette année, c'est mieux que vous. Et c'est fou en fait, parce que les particuliers pensent que c'est facile et que ça va toujours être comme ça alors qu'on sait tous que c'est un métier très compliqué et que personne n'est à l'abri d'un retour de flamme", explique Maxime Lacrosse.

Faites vos jeux!

Le téléphone d'un Reddit-trader s'agite en permanence. Messages privés et notifications des réseaux sociaux rythment les séances de trading. À l'inverse d'un gestionnaire professionnel, le temps du boursicoteur particulier peut subitement s'arrêter pour une longue pause Netflix. Mais, avec son téléphone, il peut aussi reprendre ses achats à tout moment de la journée, n’importe où et dans toutes les postures.  

"Trader sur une application ou sur un PC, c'est différent", rappelle la professeure de finances Catherine D'Hondt. "Le PC, vous devez l'allumer, c'est un outil sérieux avec lequel on travaille bien souvent. Une application s'apparente plus aux loisirs. Et ça fait plus facilement penser à un simple jeu, où les conséquences ne sont pas graves."

Jeudi, à l'ouverture de Wall Street, le téléphone chauffe. WholePackOfBiscuits revient à la charge. Ses "BUY! BUY THE DIPS!" résonnent sur le forum comme des appels à la résistance. Les traders à capuche savent que si la vague d'achats se dégonfle, de nombreux aficionados seront tentés de déserter en récupérant leur mise au passage.

Et en cours de séance le titre s'effondre. Les posts se multiplient et évoquent un problème chez Robinhood, une des plateformes de trading les plus populaires (lire encadré). Celle-ci décide de geler les achats sur le titre GameStop. S'en suit une rafale d'insultes sur la page Wall Street Bets en direction de l'application qui leur a planté une flèche dans le dos.

Mais même un genou à terre, les Reddit-traders ne s’avouent pas vaincus. Ils inondent les réseaux d’appels à la révolte, tentent d’improviser un putsch numérique depuis le Canada voisin ou d’autres continents. Au beau milieu d’une nouvelle nuit blanche, les investisseurs du forum se déconnectent, le temps de recharger leurs batteries et leurs smartphones.

"Le 'retail investor' prend définitivement plus de place que ce qu’un grand nombre de professionnels ne veut admettre."
Florian
Trader

ThetaBurnVictim conclut sa journée avec une dose de romantisme: "J’ai demandé des certificats papier pour mes actions GME afin que je puisse les accrocher au mur et raconter à mes petits-enfants l’histoire d’un groupe de dégénérés qui a mis à genoux un hedge fund sous le regard du monde entier".

La bataille boursière a repris de plus belle vendredi. Le titre GameStop n’a pas atteint les 1.000 dollars. Il a "juste" grimpé de 193 dollars à pratiquement 400 dollars dans les premiers échanges. Un excès de volatilité qui a déclenché un énième coupe-circuit sur l'action GameStop. La coupure est comme à l'accoutumée applaudie sur le forum avec les fusées d'usages et les YOLO! (You only live once, NDLR), le cri de guerre de l'armée Reddit.

Beaucoup de suiveurs s'attendent à présent à voir le mouvement imploser. "L'épisode GameStop prouve que le retail investor prend définitivement plus de place que ce qu’un grand nombre de professionnels ne veut admettre", nous glisse Florian, un trader local qui évoque l'arrivée d'une nouvelle force sur les marchés. Une force à laquelle vont devoir s'adapter les professionnels du secteur.

Leurs réseaux

La troupe qui crispe les professionnels de la finance jongle à longueur de journée sur une multitude de réseaux sociaux. Dans ses rangs, on y trouve des millions de petits porteurs branchés en permanence sur le net. Des traders sur smartphone qui se montrent vite irrités quand les spécialistes des marchés les qualifient de "boursicoteurs inexpérimentés". Ils répondent alors en meute. À coup de "posts" virulents et jusqu'à déclarer la guerre à de grands fonds spéculatifs.

Carrefour de ces réquisitoires numériques, le forum WallStreetBets sur le réseau social Reddit a pris des allures de café du commerce. Les internautes s'y retrouvent de façon anonyme. Pour certains, on y fomente les plans pour transformer la Bourse de New York en une immense salle de casino. Pour d'autres, on y organise la révolte des petits porteurs contre l'establishment de la finance.

"Les réseaux sociaux amplifient le biais d’ancrage, on va s’accrocher à la première impression ou information disponible. Elle va être notre point de référence. On peut lire tout ce qu'on veut après, on va toujours le comparer à ce point de référence, explique la chercheuse en finance comportementale", Florence Ruessmann.  

Le régiment qui participe aux débats est immense: plus de six millions de "dégénérés", comme l'indique la description du blog WallStreetBets, qui se qualifie comme un "4chan qui a trouvé un terminal bloomberg". Dit autrement, un forum anonyme branché sur la bourse.

À la différence des groupes privés sur Facebook ou des forums qu'on retrouve sur des sites spécialisés dans la finance, Reddit se distingue par le ton, volontiers ordurier, des posts. La bienveillance est rangée au placard et c'est, à peu de choses près, la loi de la jungle qui régit les échanges. "Quand les gens sont observés, ils agissent différemment. Ils vont mieux se tenir. C’est pour ça que l'anonymat des réseaux sociaux permet aux gens de se défouler de façon aussi forte", souligne Florence Ruessmann. (S.N.)

Leurs ennemis

Les fonds qui pratiquent le "short selling" risquent des pertes bien plus élevées que les gains potentiels. Pour GameStop, des menaces ont même été proférées.

La vente à découvert est une pratique parfois mal comprise. Comment un investisseur peut-il vendre une action dont il n'est pas propriétaire et ainsi parier sur la baisse du cours? Les fonds spécialisés dans cette technique sont-ils de vils spéculateurs qui méritent d'être couverts d'opprobre? Explications.

Celui qui veut "shorter" une action, c'est-à-dire la vendre à découvert, emprunte d'abord l'action en question à un investisseur. Même si celle-ci lui est seulement prêtée, il peut la vendre car l'action est comme un billet de banque: on peut rembourser le prêt avec une autre action, comme on rembourserait un prêt d'argent liquide avec un autre billet. Imaginons que le "shorteur" (vendeur à découvert) ait emprunté l'action quand elle cotait à 10 euros. Il la vend à ce prix en espérant que le cours diminue ensuite. Si, au moment du remboursement du prêt, il peut acheter une action identique à un cours de 5 euros pour la restituer au prêteur, il aura gagné 5 euros. Si par contre, le cours a augmenté à 15 euros, il aura perdu 5 euros.

Si le cours s'effondre à zéro euro, le gain maximum sera de 10 euros. À l'inverse, si le cours s'envole, la perte peut être infinie. Ainsi, si l'action atteint 1.000 euros, la perte sera de 990 euros. La vente à découvert est donc un pari risqué. Les fonds qui prennent de tels risques mesurent donc très sérieusement leurs chances de gain et s'appuient sur des analyses financières rationnelles.

Ajoutons que dans le cas de GameStop, le risque a même dépassé le cadre financier puisque le patron du fonds spécialisé dans la vente à découvert Citron Research, Andrew Left, qui avait émis un avis très critique à l'égard de l'action de la chaîne de vente de jeux vidéo, a fait l'objet de menaces de la part d'investisseurs hargneux. Il a d'ailleurs porté plainte contre ceux-ci. (Ph.G.)

Leurs plateformes

Pour leurs achats d’actions ou options, les boursicoteurs ont recours aux courtiers en ligne dont le plus populaire reste Robinhood aux USA.

À l’image de ses concurrents TD Ameritrade ou Charles Schwab, la plateforme a fait l’objet de vives critiques suite à sa décision jeudi d’imposer des limitations sur les achats d’environ 13 valeurs, dont GameStop. Des valeurs qui ont chuté dans la foulée avant de reprendre leur ascension ce vendredi après que le patron de la plateforme, Vlad Tenev, a fait savoir que ces restrictions pourraient être levées.

Vlad Tenev a également déclaré que Robinhood avait levé en urgence 1 milliard de dollars auprès de ses investisseurs existants et tiré des lignes de crédit auprès d'un consortium de banques emmené par JPMorgan et comprenant Goldman Sachs, Morgan Stanley, Barclays et Wells Fargo. Des mesures visant à remplir ses obligations.

Robinhood est tenu, en effet, de déposer des fonds en garantie auprès des chambres de compensation afin de prévenir tout risque de défauts. Vu le nombre astronomique de transactions autour de valeurs comme GameStop, les montants dont disposait le courtier en ligne n'étaient visiblement plus suffisants.

Les restrictions annoncées en conséquence par Robinhood lui ont valu une volée de critiques sur les réseaux sociaux, venant, notamment, d'artistes de rap ou de personnalités politiques l'accusant de pénaliser les petits porteurs au profit des investisseurs plus riches.

Au mois de décembre dernier, la plateforme avait été condamnée par le gendarme du marché américain, la SEC, à payer une amende de 65 millions de dollars pour ne pas avoir correctement informé ses clients sur la vente de leurs ordres d’actions à des sociétés financières tierces. Elle a également fait l’objet de critiques pour l’usage d’une stratégie de "gamification" pour attirer les traders en herbe par l’emprunt de recettes des jeux vidéos. (B.R.)

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