chronique

Pour en finir avec l'économiquement correct

Marc Lambrechts

De Donald Trump qui, via ses tweets, déstabilise totalement les marchés à des critiques plus fondées concernant la politique des banques centrales et les dérives de l’endettement.

Donald Trump n’est ni politiquement correct, ni économiquement correct. Cet homme défie toutes les catégories. Il constitue une catégorie à lui seul. La semaine dernière, le magazine français Investir l’a, en couverture, intronisé "nouveau gourou des marchés". Il est l’homme qui a permis à la Bourse américaine de rebondir de manière spectaculaire depuis le début de l’année, même s’il a avoué un jour qu’il n’était pas un grand connaisseur des marchés.

Patatras en début de semaine. En quelques tweets sur ses négociations avec la Chine, Trump a provoqué des secousses très importantes sur les marchés boursiers internationaux. Drôle de gourou, tantôt haussier, tantôt baissier. Qui dit une chose et puis son contraire. En août 2016, le candidat Trump avait conseillé aux Américains de sortir des marchés boursiers, évoquant une dangereuse "bulle" liée à la politique monétaire trop laxiste de la Federal Reserve (Fed) américaine. Il prônait un relèvement des taux d’intérêt. Aujourd’hui, il harcèle de manière répétée la banque centrale afin qu’elle les réduise. Et tant pis pour la bulle…

La politique économique selon Trump, les "Trumponomics", c’est un curieux mélange entre initiatives désordonnées et imprévisibles, tentatives d’humiliation (du G7, du patron de la Fed…), volonté de faire baisser le dollar, relance économique par la baisse des impôts. Et tant pis pour les déséquilibres américains (budget et endettement).

C’est de l’"économiquement incorrect". Mais de piètre qualité.

Jacques de Larosière dénonce le mimétisme des manifestations de l’économiquement correct.

Dans son dernier livre ("Les 10 préjugés qui nous mènent au désastre économique et financier"), l’ancien directeur général du Fonds monétaire international (FMI) Jacques de Larosière dénonce le mimétisme des manifestations de l’économiquement correct. Depuis qu’il a quitté ses fonctions officielles, notre homme se lâche, s’écartant de ce qui est généralement considéré comme politiquement et économiquement correct.

Dans ses ouvrages et ses interviews, il n’hésite pas à flinguer les banques centrales, les agences de rating "incompétentes", et tous les économistes qui se rangent derrière les théories officielles et qui ne remettent pas suffisamment en cause les idées reçues.

©BELGAIMAGE

Gouverneur honoraire de la Banque de France et ancien président de la Berd, ce haut fonctionnaire français souligne que d’un côté, le monde actuel, celui de la communication et de l’internet, nous inonde d’informations alors que de l’autre, nous avons souvent du mal à penser, à réfléchir, à "dire le vrai". C’est peut-être là, écrit-il, un des paradoxes les plus étranges de notre temps: abondance des savoirs et pauvreté du savoir…

Et Jacques de Larosière, du haut de sa vaste expérience (il est né en 1929, année de crise) de tenter de "dire le vrai". Non, affirme-t-il, il n’est pas normal que les taux d’intérêt soient maintenus aussi bas depuis aussi longtemps.

Par le biais de la Federal Reserve américaine, qui a imprimé sa marque sur le monde entier, la politique monétaire a été systématiquement expansionniste pendant les 30 dernières années. Or l’expérience montre que la création de liquidités à bas taux encourage l’endettement. Elle favorise aussi la formation de bulles d’actifs (plus on s’endette, plus on achète de titres ou de maisons et plus leurs prix montent…). Et ces bulles d’actifs sont dangereuses car elles finissent par éclater lorsque le marché réalise que les prix sont allés trop loin. Les chiffres montrent aussi que la hausse de l’endettement des ménages a toujours été une indication très sûre de la survenance de crises et de récessions.

Populisme

Contrairement aux idées reçues, l’accroissement des liquidités ne conduit pas nécessairement à une stimulation de l’investissement et donc de l’économie. Il est possible, comme le disait l’économiste Keynes, qu’un fort accroissement de la quantité de monnaie cause tant d’incertitude au sujet de l’avenir que les préférences pour la liquidité dues au motif de précaution s’en trouvent renforcées.

Ce phénomène a joué notamment en Europe et a sans doute, dit-il, été sous-estimé par la Banque centrale européenne lorsqu’elle a conçu son opération de quantitative easing (QE ou rachat de titres).

En Belgique, le fait que les comptes d’épargne restent toujours très populaires, malgré des taux au plancher, est en partie explicable par ce réflexe de précaution.

Bref, lorsque ce sont des problèmes structurels (notamment démographiques) qui brident la croissance, la baisse des taux d’intérêt et la création monétaire ne sont guère efficaces. Le Japon en est l’illustration depuis des années.

Dans la foulée, on a même fini par faire dire à Keynes que l’on pouvait créer, sans risque, des situations d’endettement indéfini.

Dans ce contexte, une normalisation de la politique budgétaire – quand l’endettement est excessif – et de la politique monétaire apparaît bien comme inéluctable. Car la politique de taux très bas et de création massive de liquidités ne saurait se poursuivre longtemps sans provoquer une catastrophe.

Au final, après des décennies de désillusions et d’échecs, le public comprend que les facilités financières ne font que retarder les échéances et "gagner du temps" tout au plus. On en arrive à un point où ces pratiques déconsidèrent ceux qui y ont recours et n’osent pas parler le langage de la vérité. Et c’est là une des sources du populisme rampant d’aujourd’hui, conclut-il.

Donald Trump devrait lire l’ouvrage de cet ancien de Washington. Mais c’est sans doute peine perdue…

(1) Les 10 préjugés qui nous mènent au désastre économique et financier. Jacques de Larosière. Odile Jacob. 208 pages, 22,90 euros.

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