analyse

Quand les actions de l'alimentation résistent au scandale

©Vincent Dubois

Crise de la vache folle, affaire des œufs au fipronil, scandale de la dioxine, saga des lasagnes à la viande de cheval: les problèmes sanitaires tels que celui que vient de subir Greenyard peuvent être surmontés - à terme - en Bourse.

Depuis le début de cette année, l’Afsca, l’Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire, a déjà annoncé le rappel de quelque 75 produits alimentaires commercialisés en Belgique. Les raisons invoquées sont diverses: présence de salmonelles, contamination à la listéria, quantité d’un élément supérieure aux normes légales, présence de particules ou de débris de verre, migration de mélamine vers l’aliment, etc.

En cas de scandale sanitaire, une réaction boursière épidermique dans un premier temps n’est pas rare.

Une liste qui peut donner la nausée mais qui n’a pas nécessairement des effets en Bourse: les cas de retraits d’aliments des rayons des magasins sont monnaie courante et souvent limités à des lots bien déterminés, ce qui n’implique pas un risque de réputation de nature à détourner les investisseurs des actions des producteurs de ces aliments.

Par exemple, le retrait de la vente de bouteilles vertes de Stella Artois en avril 2018 pour cause de particules de verre a eu peu de retentissement et n’a pas affecté le cours de Bourse d’AB InBev  . Et pour cause, l’affaire ne concernait que 0,08% des bouteilles de Stella vendues en Belgique chaque année. Le groupe brassicole a lui-même détecté le problème et procédé au retrait des articles chez les détaillants et revendeurs.

Pour avoir commercialisé des produits surgelés contaminés à la listéria, Greenyard a plongé de 40% en deux jours. Avant de reprendre 30% les deux jours suivants. ©Wouter Van Vooren

Les cas plus graves, tels que l’affaire des produits surgelés contaminés à la listéria, avec des décès à la clé, qui a fait plonger l’action Greenyard  cette semaine, sont, heureusement, beaucoup moins fréquents. On notera au passage qu’après avoir plongé de près de 40% en deux séances, vendredi et lundi derniers, le titre du spécialiste des légumes surgelés a repris environ 30% dès les deux journées boursières qui ont suivi. Le temps pour les investisseurs d’évaluer les dégâts de l’affaire?

Œufs au fipronil

Le scandale des oeufs contaminés au fipronil a créé une double pression pour le secteur alimentaire: par le retrait de produits et par l'abattage de nombreuses poules. ©BELGA

En matière d’alimentation, en cas de problème sanitaire, une réaction boursière épidermique dans un premier temps n’est pas rare. Au début d’un scandale alimentaire, les investisseurs manquent d’informations pour évaluer les conséquences potentielles pour les affaires de l’entreprise impliquée. La tentation de limiter toute exposition à ses actions est grande, à cause de la crainte de conséquences fatales pour les ventes de la société. Mais il n’est pas rare que le titre reprenne ensuite de la hauteur, plus ou moins vite selon le cas.

L’été dernier, le cours de Lotus Bakeries  a été sous pression à deux reprises à cause de l’affaire des œufs contaminés au fipronil. Cet insecticide avait été utilisé pour traiter des poules contre le pou rouge, un parasite particulièrement nuisible. Le problème est qu’une concentration trop élevée de fipronil a été détectée dans des œufs, ce qui rendait leur consommation à risque, compte tenu de la nocivité de ce produit pour différents organes comme les reins et le foie.

Cette découverte a conduit plusieurs industriels à rappeler des produits susceptibles d’avoir été produits à partir d’œufs présentant une trop forte concentration en fipronil. Le 21 août 2017, Lotus Bakeries retire de la vente des biscuits, des madeleines et des mini-frangipanes. Le jour même, son action chute de 3,7%. Quelques mois plus tard, c’est la double peine: la crise du fipronil a provoqué l’abattage de centaines de milliers de poules pondeuses et on manque d’œufs, ce qui fait grimper les prix! Le président de la Fevia (Fédération de l’industrie alimentaire belge), Jean Eylenbosch, estime que le prix officiel de l’œuf a augmenté de 100% et que celui du jaune d’œuf a même connu des pointes de 250% de hausse… Lotus voit donc ses coûts augmenter, ce qui n’est pas du goût des actionnaires: fin octobre, le titre du groupe belge chute de 9% en sept séances boursières.

Réaction exagérée des investisseurs? En tout cas, après avoir touché un plancher de 2.060 euros le 24 octobre, l’action Lotus remonte progressivement. Et elle se traite aujourd’hui à plus de 2.400 euros.

Crise de la dioxine

Ce n’est pas la première crise sanitaire qui a secoué le groupe alimentaire. En 1999 éclate la crise de la dioxine. Cette substance toxique présente dans des huiles industrielles s’est retrouvée dans de la graisse animale servant à l’alimentation de la volaille. Contaminés à la dioxine, des poulets et des œufs deviennent impropres à la consommation. Chez Lotus Bakeries, la provenance des œufs et leur innocuité n’est pas évidente. Début juin 1999, l’action chute de 10% en une semaine. Ici aussi, elle remontera la pente ensuite.

L’affaire de la dioxine a aussi touché un autre spécialiste belge de l’alimentation. En 1999, année où cette crise a éclaté, Ter Beke  a subi une perte de 300 millions de francs belges (7,4 millions d’euros). Au moment où le scandale de la dioxine a été révélé, fin mai et début juin 1999, l’action Ter Beke avait chuté de 20% en deux semaines et elle est restée sous pression ensuite.

La crise de la vache folle reste le scandale alimentaire le plus retentissant d'Europe. ©REUTERS

Ter Beke a aussi été victime de l’affaire la plus retentissante dans l’alimentation en Europe: la crise de la vache folle. Cette maladie qui affecte le cerveau des bovins est d’abord détectée en 1986 au Royaume-Uni. Ce n’est que dix ans plus tard que la question d’une transmission à l’homme par le biais de la consommation de viande de bœuf s’avère, tout d’abord, possible, puis plausible, ensuite avérée.

Il en résulte une brusque chute de la consommation de viande d’origine bovine, ce qui a de lourdes conséquences pour la filière et les entreprises de transformation alimentaire. Au fil des révélations sur les origines et les conséquences de cette grave crise sanitaire, la consommation de bœuf recule encore dans les années suivantes, avec un point bas touché à l’aube des années 2000.

Cela coïncide avec l’évolution du titre Ter Beke en Bourse. D’abord victime d’une forte correction – une baisse de plus de 15% – au début de l’année 1996, l’action remonte la pente puis subit encore de fortes pressions à l’automne 1998, où elle perd 40% en deux semaines après un avertissement sur résultat dû aux coûts plus élevés liés à la crise de la vache folle et à une épidémie de peste porcine qui n’a rien arrangé.

Avec la crise de la dioxine qui a suivi, l’action Ter Beke a touché un point bas en décembre 2001 à 24,10 euros, pour enfin remonter la pente dans les années qui ont suivi. L’action cote aujourd’hui à plus de 160 euros.

Vache folle et restaurateurs

La crise de la vache folle avait aussi frappé des actions dans le secteur de la restauration, comme le belge Quick qui était encore coté en Bourse à l’époque. Son titre avait chuté en décembre 2000 après un avertissement sur résultat dû au recul de la consommation de viande de bœuf, principalement en France, son plus grand marché, où ses ventes avaient baissé de 15%.

Parmi les sociétés côtées, Perrier est la seule entreprise emportée par un problème sanitaire.

Son concurrent américain McDonald’s  a également été pénalisé par l’affaire de la vache folle. Dès 1996, son cours de Bourse est sous pression au moment où le groupe de restauration rapide annonce retirer la viande de bœuf britannique de ses menus. Après cette annonce, en mars 1996, l’action McDo chute de 8% en trois semaines. Cette année boursière restera l’une des pires de la décennie pour le spécialiste américain du fast-food. Mais la maladie de la vache folle a encore pesé sur les comptes de McDonald’s jusqu’à l’aube des années 2000, où la diminution de la consommation de viande en Europe lui a coûté des centaines de millions de dollars. Mais après avoir touché un plancher début 2003, l’action McDo a recommencé à grimper, jusqu’à atteindre des sommets au début de cette année.

Le conglomérat néerlandais Unilever  , qui confectionne des produits de grande consommation dont des préparations alimentaires, a également souffert des conséquences de la maladie de la vache folle. En février 1996, l’action perd près de 10% en peu de temps, à l’époque où l’hypothèse de la transmission de la maladie à l’homme se confirme. Le marché a anticipé la réaction des consommateurs puisque lors de la publication de ses résultats, le groupe de produits de grande consommation avouera avoir perdu des dizaines de millions d’euros à cause de la baisse de la consommation de préparations à base de viande de bœuf. Mais l’avantage d’être un groupe diversifié est que l’on peut mettre l’accent sur d’autres articles quand certains se vendent mal, ce que fit Unilever, dont l’action repartit de plus belle à la hausse dans les mois qui suivirent.

En 1999, c’est au tour de Coca-Cola  de connaître un problème sanitaire. L’affaire se passe en Europe, y compris en Belgique. Des canettes ont été exposées à un fongicide utilisé pour traiter des palettes en bois et en plus, un mauvais gaz carbonique a été utilisé pour fabriquer ses boissons pétillantes. Le groupe doit procéder au rappel de produits estimés à 75 millions de dollars. À Wall Street, le titre recule mais pas énormément, les analystes soulignant que le problème affecte moins de 1% du chiffre d’affaires du groupe américain à l’échelle de la planète. Reste que l’affaire aura pesé sur les comptes annuels 1999 de Coca, qui seront mal accueillis en Bourse.

Mais le scandale le plus retentissant du secteur des boissons est celui qui a coûté très cher à Perrier au début des années 1990. Pour une douzaine de bouteilles contenant des traces de benzène, le célèbre groupe français décide de procéder au retrait de toute sa production, soit 300 millions de bouteilles dans le monde. En Bourse de Paris, le titre chute et est suspendu. Perrier paie le prix fort quelques années plus tard: son chiffre d’affaires n’a jamais retrouvé le niveau d’avant la crise, ce qui place le groupe en difficulté. Il ne devra son salut qu’à une reprise par Nestlé   en 1992.

Lasagnes au cheval

Fait rare: le scandale de la viande de cheval retrouvée dans les lasagnes Findus a précipité la chute du Français Spanghero. ©AFP

Parmi les sociétés cotées, il s’agit du seul cas où un problème sanitaire a fini par emporter l’entreprise. C’est toutefois aussi arrivé à des sociétés non cotées en Bourse, par exemple dans l’affaire des lasagnes à la viande de cheval. Au début de l’année 2013, de la viande de cheval est découverte dans des steaks hachés et des lasagnes censés ne contenir que du bœuf. Findus retire les produits incriminés de la vente.

L’enquête remonte la chaîne de production, en passant par Comigel, société qui confectionne les lasagnes, et jusqu’à Spanghero, qui confectionne quant à elle la viande prête à l’emploi. Cette dernière entreprise, basée dans le sud de la France, s’est fournie auprès d’un abattoir roumain, où on travaille aussi bien le bœuf que le cheval, la viande ayant transité par une société de négoce néerlandaise après intervention d’un courtier en viande basé également aux Pays-Bas.

Un groupe alimentaire peut se remettre d’un scandale sanitaire mais le redressement de son cours de Bourse peut prendre du temps.

Avant même que la Justice ait pu démêler l’écheveau des responsabilités dans cette chaîne d’approvisionnement complexe, les consommateurs, qui veulent manger ce qui est écrit sur l’étiquette des produits et pas autre chose, se manifestent en boycottant tout ce qui pourrait avoir transité par Spanghero. En avril 2013, la société est placée en liquidation. Son ancien patron et fondateur l’a rachetée pour tenter de relancer l’activité sous un autre nom mais sans succès: la société rebaptisée La Lauragaise a été placée en redressement judiciaire un an plus tard.

Ici, il n’y a pas de problème sanitaire mais bien une tromperie sur le produit, ce qui n’a pas empêché le sujet de faire grand bruit. De grandes enseignes proposant de la viande préparée, comme Iglo, Picard, Nestlé ou même Ikea ont été cités dans ce dossier, sans effet notable en Bourse pour Nestlé, compte tenu de sa diversification dans bien d’autres secteurs.

Une affaire autrement plus grave a touché le secteur des légumes frais en 2011. Des décès dus à la bactérie Escherichia coli sont survenus, principalement en Allemagne. Des concombres espagnols ont d’abord été mis en cause, ainsi que des steaks hachés de Lidl. Il est ensuite apparu que le problème venait de graines germées provenant d’Egypte. Aucun titre coté n’a été visé dans ce dossier mais la filière du frais a souffert.

Les produits laitiers ont aussi été régulièrement au cœur de problèmes sanitaires. En 2013, des toxines botuliques ont été découvertes dans du petit-lait provenant d’un groupe néo-zélandais et utilisé dans la fabrication de lait pour nourrissons destiné au marché asiatique. Le groupe français Danone  , qui s’était fourni auprès de ce grossiste, a dû rappeler des lots de lait pour bébé dans plusieurs pays, y compris en Chine, pays déjà touché en 2008 par une affaire de lait maternel contaminé à la mélamine, qui s’était soldée par des exécutions capitales… Rien de tel pour les dirigeants de Danone bien sûr mais l’action du groupe alimentaire français a tout de même dévissé de près de 20% en six mois, pour se retrouver à 48,70 euros en février 2014. Mais depuis, le titre Danone s’est bien repris et cote à plus de 65 euros.

Conclusion: à part dans des cas comme ceux de Perrier ou Spanghero, où le scandale sanitaire a affecté l’ensemble de l’activité, les groupes alimentaires semblent donc pouvoir se remettre de ce type d’affaire. Mais en Bourse, le redressement de leur action peut prendre du temps…

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content