chronique

Quand les "cygnes noirs" croisent les "cygnes verts"

Vous connaissiez les cygnes blancs, les cygnes noirs, les cygnes gris… Bienvenue aux cygnes verts, qui sont en réalité des cygnes noirs climatiques. Attention, ils pourraient être les plus dangereux de tous.

Actuellement, c’est le coronavirus qui retient toute l’attention. Ce virus est susceptible de se transformer en "black swan", le fameux "cygne noir", cher à l’auteur financier et mathématicien des marchés Nassim Nicholas Taleb. Dans son livre "Le Cygne noir, la puissance de l'imprévisible", il explique que les Européens ont longtemps considéré que les cygnes étaient des oiseaux de couleur blanche. Ceci jusqu’au jour où des cygnes noirs ont été découverts en Australie. Il a fallu alors revoir complètement la façon dont on définissait un cygne. En Belgique, c'est en 1995 que les premiers cygnes noirs auraient été aperçus dans nos contrées.

Dans le domaine économique et financier, Taleb définit le cygne noir comme étant un événement imprévisible qui peut avoir des conséquences considérables. Ces événements doivent comporter trois caractéristiques : ils sont inattendus et rares, leur impact est important voire extrême et ils ne peuvent être expliqués qu’après les faits. Les attentats du 11 septembre ou une catastrophe naturelle sont des exemples typiques de "black swans". Le coronavirus pourrait le devenir si l'effet de contagion prend des proportions démesurées. 

Les cygnes gris, eux, se situent entre les cygnes blancs et noirs. Ils sont davantage prévisibles que les cygnes noirs, mais peuvent également avoir un impact important. Ce serait par exemple le cas d’une guerre commerciale entre les Etats-Unis et l’Europe. Avec Donald Trump et le précédent chinois, une telle hypothèse n'est en effet nullement à exclure. 

Les derniers venus dans la famille sont les cygnes verts, liés au changement climatique. Ces "green swans" présentent des similitudes avec les "black swans" mais ils s’en différencient de plusieurs manières.

Les catastrophes climatiques peuvent être plus sérieuses encore que la plupart des crises financières systémiques.

Alors que l’impact global du changement climatique reste incertain, il y a toutefois un haut degré de certitude que certains risques vont se matérialiser dans le futur. Les catastrophes climatiques peuvent engendrer des réactions en chaîne aux effets imprévisibles. En réalité, elles peuvent être plus sérieuses encore que la plupart des crises financières systémiques car elle peuvent menacer l’humanité tout entière, comme l'ont décrit des scientifiques du climat.

Telle est la conclusion, pas forcément rassurante, d’un rapport de plus de 110 pages que vient de publier la Banque des règlements internationaux (BRI) avec la Banque de France. Que viennent faire les banques centrales dans cette histoire, direz-vous ? C’est simple, elles s’inquiètent des effets du changement climatique sur la stabilité financière. D'ailleurs, il n’y a pas qu’un seul grand risque, il y en a même deux! 

Le premier, ce sont les "risques physiques". Les catastrophes naturelles peuvent créer des dégâts considérables, tant humains que matériels, qui sont susceptibles d’impacter les secteurs des banques et des assurances, qui sont directement sous la supervision des banques centrales. Par ailleurs, une montée du niveau de la mer liée aux dérèglements climatiques pourrait créer de brusques changements des prix de l’immobilier (attention, la Flandre!), avec des conséquences sur la richesse des ménages et la stabilité financière.

À côté de ces risques physiques, il y a les "risques dits de transition". Ce sont les secteurs qui risquent de pâtir d'une transition rapide vers une économie "bas carbone", à savoir par exemple les constructeurs de voitures diesel ou les producteurs d'énergies fossiles. Cela peut être lié à des changements réglementaires ou à des pressions économiques et sociales visant à verdir la société et les investissements. Lors d'une sortie plutôt remarquée, Mark Carney, l'ancien gouverneur de la Banque d'Angleterre, avait souligné que certaines firmes risquent tout simplement de faire faillite. Par exemple, les firmes américaines actives dans le charbon ont déjà perdu 90% de leur valeur, avait-il confié récemment. 

Au final, les banques centrales veulent surtout éviter d'être les "sauveurs en dernier ressort" d'un système financier complètement déstabilisé par le changement climatique.

Dans le rapport de la BRI, le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, souligne que l’accroissement de la fréquence et de l’intensité des phénomènes météorologiques extrêmes pourrait entraîner "des pertes financières non linéaires et irréversibles". Il est d'avis que la Banque centrale européenne doit désormais intégrer le changement climatique dans tous ses modèles économiques et de prévisions. Il s'agit surtout de mieux coordonner les actions des banques centrales et des régulateurs avec celles des autres acteurs, en commençant par les gouvernements.

On le voit, l'urgence est de mise. Car, au final, les banques centrales veulent surtout éviter d'être les "sauveurs en dernier ressort" d'un système financier complètement déstabilisé par le changement climatique. On peut le comprendre après le douloureux épisode de la crise de 2008...  

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