analyse

Que faire lorsqu'un cygne noir colore en rouge vif les cours des actions?

Le cygne noir symbolise, sur les marchés boursiers, un événement imprévisible capable de tout bouleverser. ©wikipedia

La crainte des conséquences économiques du coronavirus a jeté les bourses dans une tourmente rarement vue auparavant. En neuf jours à peine, le Bel20 a plongé de 16%. Que faire en cette période de turbulences?

La propagation rapide du très contagieux coronavirus a touché les marchés comme un cygne noir, c’est-à-dire un événement que personne n’a vu venir et pour lequel il n’existe pratiquement pas de cadre de référence sur la façon de réagir. Ce concept a été rendu célèbre par le professeur Nassim Nicholas Taleb dans son livre éponyme "The Black Swan". Les Européens pensaient que tous les cygnes étaient blancs, jusqu’à ce que l’on découvre des spécimens noirs en Australie.

"Cette métaphore n’est pas destinée à décrire la gravité de la crise, mais son caractère unique, qui rend inutile toute comparaison avec des crises précédentes et le recours aux statistiques traditionnelles de gestion des risques pour votre portefeuille", explique Didier Saint-Georges, Membre du Comité d'Investissement Strategique de Carmignac. "Personne ne peut prédire avec précision les conséquences économiques du virus. Il ressemble sur ce point à d’autres chocs inattendus comme les attaques terroristes en 2001, le virus SRAS en 2003 et l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima en 2011. Dans tous ces cas, la majeure partie des dégâts subis par les marchés et l’économie n’ont pas été provoqués par les événements en tant que tels, mais par les réactions à ces accidents. Les tentatives pour limiter les conséquences de la crise provoquent à la fois une baisse de la demande des consommateurs et mettent la chaîne d’approvisionnement sous pression. Les craintes du virus minent également la confiance des citoyens et les détournent des actifs risqués."

Personne ne peut prédire avec précision les conséquences économiques du virus.
Didier Saint-Georges
Directeur général de Carmignac

Une chose est certaine: le virus agit comme un frein sur l’économie mondiale. En Chine, la vie économique reprend lentement, mais de nombreux restaurants, magasins, usines et musées restent fermés. Dans le nord de l’Italie, où le virus s’est propagé, l’économie est au point mort. Les places à Milan et Venise restent vides. Idem pour les restaurants et les hôtels. Les multinationales annulent à tour de bras les voyages à l’étranger de leur personnel. Si l’Europe et l’Amérique du Nord prennent les mêmes mesures drastiques que la Chine, l’économie ira mal. Très mal.

Personne ne peut prédire l’ampleur des dégâts ni combien de temps le coronavirus tiendra le monde en otage. À cause de ces craintes, de nombreux investisseurs vendent leurs actions, tandis qu’une minorité est prête à acheter. Suite aux avertissements sur résultats de nombreuses entreprises, les investisseurs actionnent le bouton "vendre". Sur la liste des grands noms ayant publié une mise en garde suite au coronavirus, on trouve notamment Danone, Microsoft, AB InBev et Solvay.

Autre problème: les mesures traditionnellement prises pour faire face à une récession ne fonctionnent pas en cas d’épidémie. Le recours à la planche à billets et la réduction des taux n’empêchent pas le virus de se propager et ne poussent pas les citoyens à sortir de chez eux et à dépenser. De plus, la mise à l’arrêt de la production provoque une pénurie au niveau de l’offre. Les entreprises comme Apple, Zalando ou Coolblue préviennent qu’elles ne pourront livrer en suffisance à cause de problèmes d’approvisionnement. Une nouvelle baisse des taux ne pourra résoudre ce problème.

Que doivent faire les investisseurs après cette vague de ventes subite? Nous avons interrogé plusieurs experts et recueilli des conseils qui ont fait leurs preuves dans le passé.

1. Ne paniquez pas

Ce n’est bien entendu pas agréable de voir chaque jour la valeur de votre portefeuille fondre comme neige au soleil. "Mais tout vendre dans la panique est rarement une bonne décision, comme l’a prouvé le passé", explique le stratège Vincent Juvyns de JP Morgan Asset Management. "D’ailleurs, il est déjà trop tard pour vendre. En outre, tous les investisseurs en actions savent que les bourses subissent parfois de fortes corrections. Une baisse de 10% se produit pratiquement chaque année. La dernière date de fin 2018. Mais des baisses de 20% ne sont pas non plus des exceptions. Les investisseurs ont tout intérêt à rester concentrés sur le long terme. Peut-être la propagation du virus baissera-t-elle à l’approche de l’été – comme le virus traditionnel de la grippe – et les marchés pourront-ils se reprendre?"

2. N’achetez pas encore en quantité

S’il est trop tard pour vendre, il est sans doute encore trop tôt pour acheter. "Tout le monde navigue à vue. Il faudra attendre que le brouillard se lève", conseille Christophe Van Canneyt, économiste en chef de Puilaetco. Le célèbre stratège boursier Mohamed El-Erian d’Allianz conseille de ne pas acheter. "Les chocs comme celui-ci ont tendance à peser pendant plus longtemps que ce que l’on pense sur les bénéfices des entreprises et sur l’économie. Résistez à la baisse des cours!", conseille-t-il.

Les chocs comme celui-ci ont tendance à peser pendant plus longtemps que ce que l’on pense sur les bénéfices des entreprises et sur l’économie. Résistez à la baisse des cours!
Mohamed El-Erian
Stratège chez Allianz

Selon une enquête menée par FactSet, 34% des entreprises n’ont pas encore tenu compte de l’épidémie de coronavirus dans leurs prévisions. Cela signifie que l’on peut s’attendre à de nombreux avertissements sur résultats. Chaque jour révèle son lot de mauvaises nouvelles. Le géant des boissons Diageo a prévu que le virus réduirait ses bénéfices de 200 millions de livres sterling. Le groupe laitier Danone voit 100 millions d’euros de chiffre d’affaires lui passer sous le nez, tandis que le constructeur d’ordinateurs Hewlett Packard s’attend à une baisse de 8% de ses bénéfices. AB InBev évalue quant à lui déjà les dégâts à 170 millions de dollars.

Si nous comparons la situation actuelle à l’épidémie de SRAS – qui a également fait plonger les bourses de plus de 10% – nous devons attendre que le pic de contamination soit atteint. Ce n’est que lorsque le nombre de nouveaux cas sera en baisse que les marchés se reprendront. Le COVID-19 est par ailleurs beaucoup plus contagieux que le SRAS. Avec près de 3.000 décès, le compteur a déjà dépassé celui du SRAS qui n’a fait "que" 800 victimes. Il est donc préférable d’attendre les premiers signes de stabilisation. Il vaut sans doute mieux payer un petit peu plus cher pour une action que de risquer de la voir plonger.

3. La qualité, bouée de sauvetage de votre portefeuille

Tout portefeuille d’actions se doit de disposer d’une base d’entreprises de première qualité, c’est-à-dire dont le bilan est solide et qui affichent une certaine régularité en matière de cash flow à long terme. En d’autres termes, des entreprises capables de résister à des vents contraires. "Les actions à dividende représentent un refuge assez sûr, en particulier avec la nouvelle chute des rendements obligataires", estime Mark Haefele, stratège en chef d’USB Global Wealth Management.

Malgré tout, les cours de ces actions de qualité sont aussi fortement pénalisés. Songez aux exploitants de centres de soins comme Aedifica, Cofinimmo ou Care Property Invest, aux bailleurs d’entrepôts WDP ou Montea, au spécialiste en habitat privé Home Invest, aux promoteurs disposant de nombreux terrains comme Immobel et Atenor, ou aux holdings jouissant d’une excellente réputation comme Sofina et Brederode. En mai et juin, ils ont distribué de généreux dividendes, qui sont pratiquement garantis pour les prochaines années. À court terme, ces actions se colorent également en rouge vif, mais la régularité des coupons devrait en principe soutenir les cours.

4. Évitez les entreprises fortement endettées

"C’est quand la mer se retire qu’on voit ceux qui se baignent nus”, a un jour déclaré le plus célèbre investisseur au monde, Warren Buffett. Pendant les périodes de vaches maigres, les sociétés fortement endettées se transforment en oiseau pour le chat. Cela explique en partie pourquoi AB InBev, dont la dette se montre à quatre fois son bénéfice brut d’exploitation, a vu son cours reculer de près de 20% après la publication cette semaine de résultats décevants.

Les actions à dividende représentent un refuge assez sûr, en particulier avec la nouvelle chute des rendements obligataires.
Mark Haefele
Stratège en chef d’USB Global Wealth Management

Les entreprises dont les caisses sont vides et qui doivent lever des fonds à court terme sont également très exposées. Les sociétés de biotech comme Bone Therapeutics, MdXhealth ou Celyad devront bientôt s’adresser au marché pour lever des capitaux frais. Les grands noms de la biotech comme Galapagos et Argenx ont profité de la période faste pour remplir leurs caisses, ce qui leur permettra d’éviter des problèmes financiers. Malgré tout, leur cours a reculé pendant cette vague de vente parce que les investisseurs se détournent surtout des secteurs risqués comme la biotech. De plus, leur cours avait beaucoup augmenté. Par conséquent, de nombreux investisseurs peuvent vendre tout en engrangeant une plus-value.

5. Évitez les secteurs les plus vulnérables

L’effondrement des cours de nombreuses actions des secteurs du tourisme, du transport aérien, du luxe, etc. peut pousser certains investisseurs à placer des ordres d’achat, parce que de nombreuses actions se négocient à un prix avantageux par rapport à leurs bénéfices de l’an dernier. Les actions comme celles du groupe de tourisme TUI, de la marque de luxe Burberry ou de l’organisateur de croisières Carnival ont déjà perdu un tiers de leur valeur. Car qui est encore prêt à partir en croisière quand on voit les images de navires placés en quarantaine?

50.000 $
Prix record du kilo d'or le 24 février
Au début de cette semaine, un kilo d’or se vendait à plus de 50.000 dollars, un record.

“Il vaut mieux éviter ces secteurs pour le moment”, prévient UBS. “L’impact du virus sur leurs résultats est énorme et pourrait perdurer, avec peut-être même quelques faillites.”

Les ravages de la crise du COVID-19 au sein de nombreuses entreprises sont importants. Le fabricant d’articles de sport Adidas a notamment indiqué que ses ventes en Chine s’étaient effondrées de 85%. Yum China Holdings, qui exploite Pizza Hut et Kentucky Fried Chicken en Chine, compte encore 30% de restaurants fermés, tandis que les restaurants ouverts enregistrent une baisse de plus de 50% de leurs ventes. S&P estime que l’ensemble du secteur horeca chinois devrait enregistrer un recul de 45 à 55% de son chiffre d’affaires, un phénomène susceptible de se reproduire en Occident si le virus se propage à l’échelle mondiale.

Mais le coronavirus fait aussi d’autres victimes. La nouvelle baisse des taux met par exemple les banques et assureurs sous pression.

6. C’est un atout de disposer d’un commerce en ligne performant

Alors que des dizaines de milliers de magasins et de restaurants restent fermés en Chine, les entreprises disposant d’un réseau de commerce en ligne performant réussissent à tirer leur épingle du jeu. Car les consommateurs qui évitent ou qui ne peuvent sortir pour faire des achats ou aller manger à l’extérieur s’approvisionnent désormais à partir de leur fauteuil. Le géant français des cosmétiques L’Oréal a déclaré que ses ventes en ligne de cosmétiques avaient nettement augmenté en Chine au cours du mois de février, compensant en partie la baisse des ventes dans le réseau de détail. L’Oréal souligne que les conséquences du virus sur ses résultats devraient être temporaires.

Le virus fait d’autres gagnants. Tyson Foods rouvre cette semaine progressivement ses supermarchés en Chine. Son CEO Noel White s’attend à ce que Pékin ferme les marchés proposant toutes sortes de produits animaux comme les chauves-souris ou les marsupiaux, ce qui devrait avoir un impact positif sur les magasins d’épicerie traditionnels.

7. L’or reste la valeur refuge par excellence

Cela fait déjà plusieurs années que le prix de l’or a le vent en poupe, et l’épidémie du coronavirus a déjà propulsé le prix du métal jaune à 1.623 dollars l’once, ce qui représente un bond de 7%. Au début de cette semaine, un kilo d’or se vendait à plus de 50.000 dollars, un record. Dans un portefeuille diversifié, il est recommandé d’investir quelques pourcents en métal jaune. L’achat d’or physique n’étant pas facile, les trackers or cotés offrent une solution alternative.

Tout le monde navigue à vue. Il faudra attendre que le brouillard se lève.
Christophe Van Canneyt
Economiste en chef de Puilaetco

“Dans un monde de taux négatifs pour l’euro et le yen japonais – les deux devises théoriquement les plus sûres au monde après le dollar – l’absence de coupon n’est plus un problème”, indique ING. “De plus, le métal précieux joue son rôle de valeur refuge avec brio. Il offre une excellente protection si l’on devait faire face à une grave crise financière où la Réserve Fédérale américaine devrait procéder à des baisses urgentes des taux, qui entraînerait même une chute du dollar.”

Aux côtés de l’or, les autres valeurs refuges font aussi leur travail. Le dollar américain et le franc suisse ont gagné du terrain par rapport à la plupart des autres devises. Le yen japonais a nettement reculé parce que le Japon est très dépendant de ses exportations vers la Chine et des touristes chinois. Les obligations souveraines ont également la cote. Mais à cause des taux négatifs, notamment des OLO belges à dix ans, elles ne sont pas intéressantes pour les particuliers qui préfèrent dès lors conserver leur argent sur un compte d’épargne.

8. Ayez de l’argent prêt pour oser acheter

Plus la crise se prolongera, plus les cours baisseront. Si le marché capitule, les entreprises de qualité seront également entraînées dans le naufrage, comme c’est le cas aujourd’hui. Même si, comme l’indiquent la plupart des experts, il est encore trop tôt pour acheter, vous pouvez déjà faire votre liste de noms que vous aimeriez détenir à long terme dans votre portefeuille mais que vous n’avez peut-être pas osé acheter jusqu’ici. Ou d’entreprises de qualité dont vous détenez déjà des positions que vous souhaitez renforcer.

Fixez dès maintenant le prix que vous êtes prêt à débourser. Un ordre d’achat opportuniste sur le marché avec une limite très basse peut se révéler payant en cas de panique boursière. De nombreuses entreprises belges de qualité déjà bon marché avant la crise ont encore baissé, d’Atenor à Zenitel. Tenez cependant compte du fait qu’il n’est pas possible de connaître le prix plancher, et que même des actions de qualité acquises à un prix très intéressant peuvent encore baisser à court terme.

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