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Quel avenir pour les bourses?

Administrateur de sociétés

On a rarement autant parlé des bourses qu’actuellement, alors que, paradoxalement, leur importance est peut-être de moins en moins pertinente.

Que les bourses battent tous leurs records au moment même où l’économie est dans le brouillard donne l’impression qu’il s’agit plus d’un comportement irrationnel des investisseurs que d’une approche mûrement réfléchie.

Baudouin Dubuisson, administrateur de sociétés. ©MFN

On ne peut s’empêcher d’associer cette envolée à l’afflux important de petits investisseurs désireux de profiter de l’effondrement du mois de février, mais que penser alors du fait que, selon l’agence Bloomberg, les initiés — administrateurs et dirigeants d’entreprises — ont, au cours du mois de décembre, vendu pour 1,93 milliard de dollars d’actions cotées.

Afflux très relatif d’investisseurs particuliers

Il convient d’ailleurs de relativiser l’importance de cet afflux d’investisseurs particuliers: en l’absence de chiffres précis pour la Belgique, on ne peut que se baser sur les estimations françaises et celles-ci indiquent que si le nombre de petits porteurs a augmenté de 60% en 2020, ceux-ci représentent encore à peine environ 6% des ménages.

Tout comme il est sans doute utile de rappeler que le nombre de sociétés cotées sur la place de Bruxelles n’est que de 125 à comparer aux 694.000 entreprises que compte l’économie marchande non financière belge. Bien sûr, la taille des entreprises cotées n’est en rien comparable, mais la plupart d’entre elles sont aussi très largement actives à l’étranger et sont certainement très loin de représenter chez nous une part significative des quelque trois millions d’emplois de cette économie marchande non financière.

Il y a en Europe 30% de sociétés cotées en moins qu’il y a vingt ans alors qu’à Londres ou New York la chute atteint même 50%.

Quand on constate aussi que le nombre de sociétés cotées est en régression importante depuis des années. Il ne reste plus aujourd’hui à Bruxelles qu’à peine 125 sociétés cotées alors qu’elles étaient 300 dans les années 1970, les derniers retraits en date étant Sioen et Zenitel.

Bruxelles ne fait d’ailleurs pas exception puisqu’il y a en Europe 30% de sociétés cotées en moins qu’il y a vingt ans alors qu’à Londres ou New York la chute atteint même 50%. Cette désaffection s’est même accélérée au cours des dernières années avec des sorties plus nombreuses que les entrées.

Résultats financiers excellents… après le delisting

Plusieurs facteurs semblent avoir contribué au désintérêt des entreprises pour une cotation.

En particulier, les taux d’intérêt au plancher qui permettent aux actionnaires de contrôle de s’endetter à bon compte pour racheter les petits porteurs, ceci d’autant qu’ils sont bien placés pour anticiper les résultats futurs; on constate souvent que les résultats des années qui suivent le "delisting" sont excellents… Dans d’autres cas, c’est l’absence de nouvelles opportunités d’acquisition qui conduit les entreprises et/ou les actionnaires de référence à racheter leurs propres actions ou à sortir de bourse. En Belgique, quelques années après avoir cédé une partie de ses actions de Belron- Carglass, le groupe D’Ieteren cherche toujours à replacer sa trésorerie… L’année dernière, Warren Buffet lui-même a succombé à la tentation en rachetant pour plus de seize milliards de dollars d’actions de son holding Berkshire Hathaway, le tout en justifiant l’opération par le manque de bons projets.

Un peu comme si au lieu de contribuer au développement de l’économie, les bourses facilitaient surtout l’enrichissement des actionnaires de référence…

Aux États-Unis, en 2018, ce sont plus de mille milliards de dollars qui ont été consacrés au rachat d’actions propres alors que sur le vieux continent, c’est en 2019 que le record a été battu avec quelques 359 milliards d’euros. Chez l’oncle Sam, même si la capitalisation boursière totale n’a cessé de progresser, en additionnant dividendes et rachats d’actions depuis 2014, il y a même eu plus d’argent qui est sorti de bourse que d’argent qui y est entré! Un peu comme si au lieu de contribuer au développement de l’économie, les bourses facilitaient surtout l’enrichissement des actionnaires de référence…

Cette tendance a de quoi inquiéter les bourses puisqu’elles vivent essentiellement de la liquidité des marchés puisqu’elles se rémunèrent sur chaque transaction, à la hausse comme à la baisse.

À cet égard, l’année écoulée est à marquer d’une pierre blanche, l’épidémie ayant entraîné une activité effrénée sur les marchés. Aux États-Unis, l’apparition de Robinhood, une plate-forme de trading permettant d’économiser les frais de courtage, a largement contribué à doubler la présence des investisseurs particuliers. De son côté, Euronext aurait enregistré une progression de 30% du volume de transactions; en février-mars, alors que les indices étaient au plus mal, ses résultats auraient même progressé de plus de 50%. Malheureusement il y a tout lieu de croire que 2020 fera figure d’exception sauf si le regain d’intérêt manifesté par les petits investisseurs se maintient.

Différentes stratégies selon les bourses

Face à cette évolution, les bourses ont déployé plusieurs stratégies. En Europe, les bourses se sont concentrées: Euronext vient d’ajouter la bourse italienne à sa collection qui comptait déjà les places de Paris, Bruxelles, Amsterdam, Lisbonne et Oslo. Aux États-Unis, pour attirer de nouvelles sociétés, on a abaissé les critères de contrôle pour bon nombre de sociétés chinoises, ce qui a conduit à quelques scandales mémorables.

Aux États-Unis toujours, un nouveau phénomène est apparu: celui des SPAC, les "Special Purpose Acquisition Companies". Ces sociétés s’introduisent en bourse sans avoir d’activité, mais simplement une intention d’acquisition tenue confidentielle… En soi, ce n’est pas absurde: les fonds de private equity ne font pas autre chose lorsqu’ils lèvent des capitaux et une SPAC offre l’avantage d’être cotée et donc d’offrir de la liquidité. Mais il s’agit quand même d’un saut dans l’inconnu pour ne pas dire un chat dans un sac. En 2020, à New York, la moitié des IPO étaient le fait de SPAC et la France vient de connaître sa première expérience.

Conscientes de la nécessité de se diversifier, les bourses ont entrepris de se lancer dans de nouvelles activités et de jeter leur dévolu sur le secteur des informations financières. Le London Stock Exchange vient d’acquérir Refinitiv, une des plus importantes sociétés en la matière, et Euronext cherche à se joindre au mouvement. La diffusion d’informations financières ayant un impact direct sur le comportement des investisseurs, l’avenir nous dira s’il n’y a pas là un risque de conflit d’intérêts… 

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