Regarder les dettes publiques en face

©Saskia Vanderstichele

La plupart des économistes évoquent un retour de la croissance pour atténuer l'importance relative des dettes publiques, dont la hauteur dépasse désormais 90% du PIB de la zone euro. Certains pays ont franchi le seuil fatidique des 100%, sans compter le poids de la dette liée au vieillissement de la population.

La solution de la croissance espérée est commode. Malheureusement, il n'y en a pas à court terme. Ensuite, les politiques d'austérité mises en œuvre dans certains Etats du Sud de la zone euro ont contribué à aggraver la récession. Imaginer un retour à la croissance me semble donc plus ressortir du postulat incantatoire que d'une quelconque réalité opératoire.

La croissance est évoquée en écho des années cinquante et soixante, au cours desquelles les dettes publiques de guerre ont été absorbées. Cette comparaison est pourtant totalement usurpée: les années d'après-guerre furent marquées par un extraordinaire effet d’aubaine manufacturier liée à la reconstruction industrielle et au plan Marshall, ainsi que par un plein emploi qui fut le triste aboutissement de l'hécatombe humaine de 1940-45. Ce constat est d’autant plus frappant que l’endettement public a justement commencé à s’enflammer lorsque cette croissance industrielle s’est effondrée dans les chocs pétroliers des années septante.

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Bruno Colmant publie son nouveau recueil de chroniques intitulé " De nouvelles géométries économiques " (Editions Anthemis). Il explique que la crise bancaire a marqué le début des hostilités financières.

On constate aujourd’hui qu’elle n’était qu’un choc préalable: les années 2008-13 reflètent une tragique inflexion économique mais aussi une volte-face idéologique. Cette période consacre la fin des États-providence, hérités des années septante.

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A ce moment, nous avons refusé de faire le deuil des trente glorieuses (1945-1975) en reportant le remboursement de la dette publique sur les générations suivantes. Nous avons donc sciemment utilisé l’argument du manque de croissance pour alimenter, dès les années septante, un modèle à crédit. Comment, aujourd’hui, oser attendre la croissance alors que nous l’avons détournée par l’endettement collectif?

Ce n’est donc pas uniquement la crise bancaire qui fait exploser les dettes publiques actuelles, mais bien les déficits budgétaires chroniques des Etats, eux-mêmes activés par les stabilisateurs économiques. Ces derniers alimentent une politique budgétaire légitimement contra-cyclique: en période de récession, les recettes fiscales diminuent tandis que les transferts sociaux augmentent.

La peur de l’inflation

Du reste, l'important n'est pas de rembourser les dettes publiques, mais de les stabiliser et de les financier dans le cadre d'un contrat social et fiscal juste. Cela suppose d'en répartir correctement la charge sur les travailleurs et sur les investisseurs. Ce partage est très délicat à effectuer car tant le travail que l'épargne à risque sont déjà pénalisés par une lourde fiscalité.

Si les Etats membres de la zone euro avaient conservé leur monnaie nationale, la monétisation des dettes publiques (c'est-à-dire leur refinancement par la création monétaire) aurait probablement été effectuée au prix d'une dévaluation et d'une inflation. Ce fut d'ailleurs la recette appliquée par la plupart des pays européens, dont la Belgique, dans les années quatre-vingt.

Malheureusement, une monétisation des dettes devrait aujourd'hui s'effectuer à un niveau européen. Certains pays s'y opposent farouchement, comme ils réfutent une mutualisation des dettes publiques (euro-bonds) qui est pourtant le revers d'une monnaie unique.

La peur de l'inflation, systématiquement évoquée par la Banque centrale européenne et la Bundesbank pour écarter une monétisation des dettes publiques, est pourtant infondée. Le véritable danger est désormais la déflation plutôt que l'inflation. Si ce scénario de déflation se vérifie, alors c'est justement une politique monétaire plus souple (et donc potentiellement inflationniste) qui s'imposera avec un relâchement des contraintes budgétaires. Or l'un et l'autre sont actuellement réfutés par l'Allemagne, ce qui souligne l'inaboutissement d'une vision homogène de la sortie de crise.

Si la zone euro ne s'oriente pas vers une monétisation de ses dettes publiques et une politique monétaire plus souple, alors l'absorption des excédents des dettes publiques devra immanquablement s'effectuer à un niveau national. Dans les pays faibles du Sud, cela accroît la probabilité de conséquences catastrophiques, comme ce qui a été constaté en Grèce (un défaut) ou à Chypre (une ponction sur la propriété privée).

Risque d’implosion

L'euro dilue donc le risque monétaire des pays méridionaux en difficulté, mais augmente le danger qu'ils doivent mettre en œuvre des solutions inédites pour résorber leurs dettes publiques, telles que le défaut, la consolidation ou le rééchelonnement des dettes, la nationalisation larvée d'institutions financières ou la confiscation pure et simple. Ces aboutissements (dont la Belgique sera épargnée) sont d'autant plus concevables qu'au cours des deux dernières années, les dettes publiques ont migré vers leur pays d'origine : c'est ainsi que la dette italienne est majoritairement détenue par des banques et compagnies d'assurances italiennes et qu'il en est de même en Espagne.

Une nationalisation excessive des dettes publiques est donc dangereuse. Elle rendrait les circuits des banques et des compagnies d'assurances visqueux, mais surtout captifs de leurs Etats de tutelle. Si une forte proximité entre les acteurs financiers et les Etats est parfaitement cohérente à court terme, les banques et les compagnies d'assurances ne peuvent pas être trop longtemps instrumentalisées pour canaliser l'épargne domestique vers la dette publique de leur pays. Cela affecterait en effet leur développement et surtout leurs naturels besoins de diversifier leurs risques.

En conclusion, le principal problème de la zone euro concerne le niveau d'endettement public ramené à l'absence de croissance et à une fiscalité extrêmement lourde, qui constitue elle-même le reflet d'une forte étatisation de l'économie. Un profond désaccord européen sur la création monétaire empêche de recourir à l'inflation et impose des politiques d'austérité dont même le FMI reconnaît l'inadéquation.

Pour des raisons troubles, nous privilégions le contrôle de l’inflation à l’emploi des jeunes. Mais en absence de croissance et d'inflation, l'endettement public excessif risque de conduire à des solutions brutales de désendettement et d'étouffer le secteur bancaire sous une tutelle publique excessive. En d'autres termes, une politique monétaire et budgétaire trop restrictive finira non seulement par asphyxier l'économie européenne, mais aussi par pervertir les institutions financières. D’ailleurs, si l’endettement public n’était pas atténué par l’inflation, il pourrait conduire à une implosion des structures socio-économiques.

Les marchés financiers donnent un répit temporaire aux Etats pour mettre en œuvre des réformes structurelles portant sur les sources futures de déséquilibre des finances publiques, telles que le financement du coût du vieillissement de la population. Le signal donné par ces marchés n'est absolument pas celui de l'austérité, puisque les Etats empruntent à des conditions historiquement basses, qui devraient les inciter à consolider leur endettement public.

Par Bruno Colmant, prof. Dr. à la Vlerick Mangement School et à l'UCL, membre de l'Académie Royale de Belgique.

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