analyse

Révolution à Wall Street

Il y a dix ans, des Américains se bousculaient pour acheter le dernier jeu "Call of Duty" dans un magasin GameStop. Ces derniers jours, c'est pour acheter des actions de la chaîne de vente de jeux vidéos que des investisseurs particuliers se sont bousculés. Avant une chute du cours... ©Bloomberg

Aux États-Unis, de petits investisseurs ont damé le pion à de grands fonds spéculatifs. Il y a eu des conséquences en Europe et en Asie. La fête a tourné court jeudi.

C'est David et Goliath en version boursière. Aux États-Unis, de petits investisseurs se sont coalisés via un forum sur internet pour soutenir le cours de l'action GameStop et ainsi battre de puissants fonds d'investissement. Cette situation jamais vue auparavant a rapidement fait le tour des réseaux sociaux et des médias, ce qui a provoqué des remous dans le monde de la finance à l'échelle mondiale. Des effets collatéraux ont été observés en Europe et en Asie, notamment.

"C'est fascinant, c'est une révolution à Wall Street. Les hedge funds, qui étaient les prédateurs, dont devenus les proies."
Frank Vranken
Chef stratégiste chez Puilaetco

L'affaire a pris de telles proportions que les plus hautes autorités américaines ont dû se pencher sur le dossier. Le phénomène est tellement interpellant que certains y voient une véritable révolution qui fait écho au mouvement "Occupy Wall Street" qui, il y a près de dix ans, avait rassemblé des milliers de citoyens américains dans le quartier de la Bourse de New York pour protester contre les dérives du capitalisme.

Les "shorteurs" piégés

Tout est parti d'un forum en ligne, appelé WallStreetBets, abrité par le site Reddit, une plateforme communautaire. Vendredi dernier, sur ce forum fréquenté par plus de 400.000 utilisateurs, des investisseurs particuliers se sont offusqués d'un commentaire du fonds Citron Research, spécialisé dans la vente à découvert. Ce dernier estimait que l'action GameStop était surévaluée et ne pouvait que chuter. Cet avis a attiré des critiques virulentes d'internautes qui ont appelé à acheter l'action GameStop pour soutenir son cours et prouver aux vendeurs à découvert qu'ils avaient tort. Ce mouvement inédit a récolté un succès spectaculaire dû aux particularités de la vente à découvert.

"Quand il n'y a plus assez de liquidité pour soutenir l'action, c'est fini."
Tom Simonts
Économiste chez KBC

Voici pourquoi. Celui qui "shorte" une action, soit celui qui vend une action à découvert, doit emprunter le titre au préalable. Au moment où il vend cette action qu'il a empruntée, il en reçoit le prix et espère que le cours de bourse va ensuite diminuer. Ainsi, quand il rachètera une action à un prix inférieur pour la restituer au prêteur, il conservera un bénéfice. Mais si au lieu de baisser, le cours augmente, le vendeur à découvert subit une perte. Et plus le cours monte, plus la perte est élevée.

La peur de subir une perte trop lourde peut alors contraindre le "shorteur" à acheter l'action rapidement pour dénouer le prêt en cours afin de limiter les dégâts. Ces achats de shorteurs "squeezés", c'est-à-dire piégés par la hausse du cours, amplifient encore la progression de l'action en bourse. C'est ce qui s'est produit avec l'action GameStop. Les petits investisseurs ont tellement fait monter le cours que les fonds détenant des positions "short" ont choisi d'arrêter les frais, ce qui a encore accentué l'envol du titre.

Chute de GameStop

"C'est fascinant, c'est une révolution à Wall Street", commente Frank Vranken, chef stratégiste chez Puilaetco. "Les hedge funds (fonds spéculatifs, NDLR), qui étaient les prédateurs, dont devenus les proies." La victoire des internautes de Reddit face aux hedge funds dans le dossier GameStop a conduit des petits investisseurs à tenter un coup similaire sur d'autres actions faisant l'objet de ventes à découvert, telles que le groupe de cinémas AMC Entertainement , dont le cours s'est envolé de 300% mercredi.

+20%
Unibail a profité d'un effet GameStop
Mercredi, le cours d'Unibail-Rodamco, coté à Paris et Amsterdam, a bondi de 20%, une conséquence de l'engouement pour les valeurs victimes de ventes à découvert.

De plus, certains hedge funds se sont mis à l'abri de nouvelles déconvenues en liquidant des positions "short" qu'ils détenaient sur certains titres. Ces mouvements ont fait bondir plusieurs actions. Unibail-Rodamco , société immobilière cotée à Paris et Amsterdam, a vu son cours s'envoler de 20% mercredi. Jeudi, le japonais Rakuten, spécialisé dans le commerce électronique, a pris 7,5%.

Mais pour l'action GameStop, la fête a tourné court. Car à un moment donné, la loi du marché reprend le dessus. Si le cours de bourse monte à un niveau trop élevé par rapport à la valeur réelle de l'entreprise, des actionnaires ravis de la plus-value vendent leurs actions, ce qui fait retomber le prix comme un soufflé. Jeudi, à l'heure de la clôture européenne, GameStop dégringolait de plus de 60%. "C'est tout à fait normal et ça peut aller jusqu'à 90% de baisse", analysait Tom Simonts, économiste chez KBC. "Quand il n'y a plus assez de liquidité pour soutenir l'action, c'est fini."

Reste que l'armée de petits investisseurs du forum WallStreetBets de Reddit pourrait cibler ensuite d'autres actions. "Ce phénomène pourrait durer longtemps", estime Frank Vranken. "Mais aux États-Unis, les autorités semblent vouloir réagir." Jeudi, la SEC (Securities and Exchance Commission), le gendarme boursier américain, et la secrétaire au Trésor Janet Yellen, ont dit suivre la situation de près.

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