Robinhood, l'app qui draine une armée de nouveaux investisseurs

L'application de trading Robinhood a été particulièrement plébisicitée par les jeunes investisseurs. ©NASDAQ

Les jeunes investisseurs ont massivement envahi les marchés d'actions depuis le confinement aux Etats-Unis. L'application Robinhood et des influenceurs sur les réseaux sociaux sont plébisicités.

Le confinement a été marqué par des ouvertures massives de comptes-titres, particulièrement aux États-Unis. L'application de trading Robinhood, qui ne fait pas payer de commission sur les transactions, a connu une activité décuplée depuis cette période. Depuis le début du mois de mai, cette start-up a indiqué avoir gagné plus de 3 millions de nouveaux utilisateurs, portant à 13 millions le nombre total de ses clients. Le chèque de relance économique distribué à 70 millions d'Américains par l'administration de Donald Trump, montant jusqu'à 1.200 dollars, a été utilisé par certains pour ouvrir un compte-titre, notamment auprès de Robinhood, ont pointé plusieurs analystes. "La présence des investisseurs particuliers sur les marchés est à un niveau plus observé depuis 20 ans", a remarqué Benn Eifert, partenaire chez QVR Advisors. "Si l'on regarde l'augmentation de l'attitude spéculative, on voit actuellement d'étranges progressions sur les marchés" ajoute-t-il.

Robinhood n'est pas le seul courtier à bénéficier d'un accroissement considérable de ses clients. Les autres courtiers témoignent aussi d'une forte activité. Chez E*Trade Financial, un record de 1,2 million de transactions par jour a été enregistré depuis le début du mois, surpassant les volumes observés en mai. Mais avec ses 2 millions de nouveaux utilisateurs au premier trimestre, Robinhood connaît une progression largement supérieure à celles combinées de ses concurrents Charles Schwab, TD Ameritrade Holding et E*Trade Financial.

Des variations étranges

"Coincés à la maison, avec du temps libre, le chèque du gouvernement et Portnoy qui a transformé les actions en loisirs, de plus en plus de jeunes se mettent à la Bourse."
Julian Emanuel
Responsable de la stratégie en actions chez BTIG

Sur les marchés américains, beaucoup d'investisseurs chevronnés ont remarqué les mouvements étranges de certains titres. Selon Robintrack.net, un service de surveillance en ligne, les actions A et D de Urban One, qui ont bondi en une journée de 150%, ont connu la plus forte hausse dans les comptes des investisseurs sur Robinhood à la veille du Juneteenth, le 19 juin, qui marque la fin de l'esclavage au Texas et dans le reste des États-Unis. Urban One, une entreprise de média qui dit "représenter l'Amérique noire depuis plus de 30 ans", fait partie des titres recherchés après les manifestations Black Lives Matter, qui ont encouragé à privilégier les entreprises engagées en faveur de la cause noire, ou dirigées par des personnes noires.

Ideanomics, dont l'action a débuté le mois de juin à moins d'un dollar, a pris presque 900% depuis grâce aux annonces d'une commande de 200 véhicules électriques pour la ville de Neijiang et de changements de ses camions et véhicules spéciaux. Mais Robintrack a pointé que sur Robinhood, les investisseurs sur le titre sont passés de 10.000 à 80.000 en deux semaines.

Le 11 juin, le titre Fangdd Network Group Ltd, dont le ticker est DUO, a vu sa capitalisation boursière multipliée par treize pour atteindre 4 milliards de dollars sur le Nasdaq. Une semaine avant, 15.000 clients de Robinhood avaient ajouté le titre sur leur compte. Fangdd Network, une société basée à Shenzhen, ne génère aucun bénéfice et n'avait émis aucune nouvelle récemment.

Une présence depuis 2013

Robinhood a été fondé il y a sept ans à Menlo Park en Californie (non loin du siège de Facebook) par Vladimir Tenev et Baiju Bhatt. Cette année, le courtier a subi plusieurs pannes au mois de mars et se trouve actuellement au centre d'une controverse suite au suicide d'un de ses utilisateurs, Alexander Kearns, qui avait découvert une balance négative de 730.000 dollars sur son compte. L'entreprise a promis d'ajouter des critères supplémentaires pour la négociation de produits comme les options.

La société Hertz a vu aussi son cours bondir de 577% en trois jours après l'annonce de sa mise en faillite. Lorsque le groupe a annoncé mettre sur le marché 1 milliard de dollars de nouveaux titres suite à un accord judiciaire, le titre a encore pris 37%. Les volumes de transactions sur l'action ont été multipliés par 63 en juin par rapport à 2019. Selon le site Robintrack, le nombre d'utilisateurs de Robinhood détenant le titre a atteint 160.000, 100.000 de plus qu'un mois auparavant. Le site relève aussi que presque 140.000 clients de Robinhood détiennent Nikola Corp, une société qui veut concurrencer le fabricant de véhicules électriques Tesla. "Les investisseurs particuliers jouent ces titres sans savoir ce qu'ils risquent", déplore Robert Pavlik, responsable de la stratégie chez SlateStone Wealth. "Pourquoi vouloir acheter Hertz? La société s'est déclarée en faillite. Cela signifie tout simplement que les investisseurs vont tout perdre. C'est une transaction insensée", ajoute-t-il.

Le rôle des influenceurs

“On a tous récemment entendu un investisseur amateur qui s'est vanté d'avoir gagné beaucoup d'argent avec des compagnies aériennes ou une action qui s'est récemment déclarée en faillite", note Jeff deGraaf, cofondateur de Renaissance Macro Research. "Ces poches d'excès créées sur ces titres spéculatifs sur des plateformes comme Robinhood rappellent que les amateurs peuvent avoir de la chance, mais que seuls les idiots confondent cela avec de la sagesse", critique-t-il.

"Comment vont réagir les nouveaux investisseurs face aux remous actuels après la progression forte des marchés depuis mars?"
Amy Wu Silverman
Stratégiste chez RBC

Jeff deGraaf pointe, comme d'autres investisseurs chevronnés, le rôle du fondateur du site de paris sportifs Barstool Sports, Dave Portnoy. Celui-ci s'est reconverti en trader et diffuse son émission "Davey Day Trader Global" à ses 1,5 million d'abonnés sur le réseau social Twitter. Le day trader a mentionné Hertz dans un de ses posts. Il aussi tweeté une autre vidéo où il a remis en question les compétences d'investisseur du milliardaire Warren Buffett, qui avait récemment indiqué avoir vendu ses titres de compagnies aériennes. Les volumes de transactions sur l'ETF JETS, qui suit un indice basé sur les compagnies aériennes, ont explosé après cette vidéo vue plus d'un million de fois. Le volume sur 30 jours sur l'ETF est passé de 45 millions de dollars à 200 millions de dollars. 

Robinhood et les THF

Robinhood recourt aux firmes de trading à haute fréquence pour assurer la négociation des ordres de ses utilisateurs. Selon l'agence Bloomberg, le courtier tire 40% de son chiffre d'affaires de la revente des ordres de ses utilisateurs à des firmes comme Citadel Securities et Two Sigma. Citadel Securities s'approprie les deux tiers de ses ordres, dont la moitié sur les actions du NYSE et du Nasdaq. Le reste est partagé entre Virtu, G1X Execution et Two Sigma.

En 2017, la Finra, l'autorité des marchés d'actions aux États-Unis, avait infligé à Robinhood une amende de 1,25 million de dollars pour avoir violé les règles de "best execution" en permettant à quatre intermédiaires financiers de devancer les ordres de ses clients entre octobre 2016 et novembre 2017. Depuis, Robinhood jure que ses pratiques ont évolué.

"La popularité de Robinhood reflète un aspect de la culture moderne d'investissement", estime Alex Caswell, gestionnaire de patrimoine chez RHS Financial. "Robinhood s'inscrit dans une communauté qui inclut tout ce qui est écrit sur le forum "Wall Street Bets" sur Reddit - où tout est vu comme au casino -, au hashtag FinTwit, et au compte Twitter de Dave Portnoy qui publie chaque jour ses vidéos sur le trading pour ses millions de fans", ajoute-t-il.  

"Les milléniaux (nés après 1981) et la génération Z (née après 1995), l'audience cible de Dave Portnoy, ont longtemps été sous-investis dans le marché d'actions", remarque Julian Emanuel, responsable de la stratégie en actions chez BTIG. "Mais cela a changé. Coincés à la maison, avec plein de temps libre, avec le chèque du gouvernement, pas de paris sportifs, et une figure comme Portnoy qui a transformé les actions en loisirs, de plus en plus de jeunes se mettent à la bourse", ajoute-t-il.

Des réminiscences de la bulle internet

Le niveau de participation des jeunes investisseurs en bourse fait penser à la période qui précédait l'éclatement de la bulle internet. L'indice Nasdaq 100, aujourd'hui à un record, avait doublé en 1999 avant de perdre tous ses gains pendant deux années de marché baissier. "En 1999, on voulait détenir la prochaine transaction pour seulement un jour ou une semaine. On observe un peu des similarités aujourd'hui", constate Mark Wagner, directeur des investissements chez Campbell Wealth Management. "Mais aujourd'hui, le rythme semble beaucoup plus intense et et le phénomène plus large", ajoute-t-il.

Toutefois, le marché actuel connaît des hauts et des bas, au point que des observateurs parlent de "marché kangourou". Fangdd Network, qui avait touché une capitalisation boursière de 4 milliards de dollars, a vu celle-ci redescendre à 1 milliard de dollars quelques jours plus tard. "Les investisseurs chevronnés ont déjà subi des marchés très volatils. Comment vont réagir les nouveaux investisseurs face aux remous actuels après la progression forte des marchés depuis mars?", s'interroge Amy Wu Silverman, responsable de la stratégie chez RBC.

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